Mariana TUTESCU, L'Argumentation
Introduction à l'étude du discours

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Chapitre IV
LA STRUCTURE DU DISCOURS ARGUMENTATIF:
la composante explicative et la composante séductrice

 

         1. Analysant la structure de différents textes argumentatifs, J.-Bl. GRIZE (1981, b) fut amené à dégager deux conclusions. L'une est que la part du raisonnement à proprement parler est souvent extrêmement réduite; l'autre est qu'il arrive souvent que l'on soit convaincu, que l'on ne puisse donc rien objecter aux propos tenus, mais que l'on ne soit nullement persuadé. Dans ce genre de situations l'on se dit: « Bon, et alors ? ».

          2. Ceci conduit le logicien suisse à distinguer deux composantes dans tout discours argumentatif:

           a) - une composante explicative, faite de raisonnements;

           b) - une composante séductrice, faite d'éclairages.

           Soit le discours argumentatif suivant:

          (1) Dominez la route. En Renault 18

          Jetez un coup d'œil à l'intérieur de la RENAULT 18 et découvrez la plus accueillante, la plus confortable, la plus sûre des grandes routières.

           Avec la RENAULT 18, on domine vraiment la route. On ne pense plus aux fatigues du voyage, on ne se soucie plus des kilomètres à faire.

           D'abord, il a de la place, beaucoup de place. Votre famille sera à l'aise et vous aurez tout l'espace nécessaire pour les bagages même les plus encombrants. Au fil des kilomètres vous apprécierez la tenue de route que domine la traction avant.

           Et vous savourerez le confort intégral d'un espace généreusement calculé et celui des sièges bien conçus.

           Avec la RENAULT 18, vous allez découvrir le plaisir de longs voyages détendus et sûrs, rapides et heureux. Et puis une RENAULT 18, c'est d'abord une RENAULT. Avec tous les « plus » que vous offre RENAULT. La qualité et la densité du service après-vente.

           Le faible coût d'entretien et la disponibilité permanente des pièces de rechange. La valeur de revente élevée. Tout ce qui fait d'une RENAULT un investissement intelligent. Le bon investissement d'aujourd'hui.

          Avec RENAULT on est en confiance (PARIS-MATCH, le 12 octobre 1984)

          3. La composante explicative, faite de raisonnements, agit par des enchaînements logico-déductifs, par des règles sémantico-pragmatico-syntaxiques qui rattachent entre elles les propositions constitutives du texte.

           L'explication est largement mobilisée dans le discours argumentatif.

           Qu'on observe attentovement la structure interne du texte (1) précité. Dans la schématisation discursive, la démarche explicative fait surgir l'image d'une expérience, « dans laquelle une forme d'objectivité est le corrélat d'une forme de subjectivité » (M.-J. BOREL, 1981: 31).

           Pour les traits du discours explicatif, nous renvoyons le lecteur au Chapitre Premier, paragraphe 3.

           Les opérations logico-discursives de l'explication reposent sur des procédures comme:

           - l'ancrage, qui inscrit l'objet dont il est question dans le discours sous la forme d'une « classe-objet », soit dans notre cas la RENAULT 18, nom qui entraîne avec lui un faisceau préconstruit de représentations culturelles, civilisationnelles, etc.;

           - l'enrichissement, opération qui contribue à transformer la classe-objet dans le fil du discours en lui ajoutant des éléments interprétatifs, descriptifs, ou bien en lui ôtant certains autres éléments.

          À remarquer, à ce sujet, les descriptions qui décrivent les caractéristiques de la RENAULT 18: la plus accueillante, la plus confortable, la plus sûre des grandes routières. On ne pense plus aux fatigues du voyage, on ne se soucie plus des kilomètres à faire. Il y a

          de la place... Le faible coût d'entretien et la disponibilité permanente des pièces de rechange. La valeur de revente élevée... ;

           - la spécification, mécanisme qui sélectionne certains aspects descriptifs de l'objet décrit, qui intègre cet objet dans une classe plus vaste d'objets. Soit dans notre exemple: Et puis une RENAULT, c'est d'abord une RENAULT. Avec tous les « plus » que vous offre RENAULT [...]. Tout ce qui fait d'une RENAULT un investissement intelligent;

           - l'ordre, plutôt l'ordonnancement des arguments et / ou des schèmes argumentatifs. Les marqueurs argumentatifs d'ordre sont présents dans notre texte par les connecteurs discursifs: D'abord, il y a de la place, beaucoup de place (à remarquer le rôle enchérissant de l'enchaînement correctif: beaucoup de place). Et puis une RENAULT 18, c'est d'abord une RENAULT.

           On décèle aisément dans ce texte l'interprétation et la justification, les deux démarches complémentaires qui structurent le discours explicatif. En fait d'interprétation, il faut remarquer ce continuel passage de la singularité à la généralité; en même temps, la spécification apparaît comme hautement explicative, puisqu'elle fait voir l'objet sous un aspect particulier, assure la pertinence du schème expliquant relativement à cet objet.

           La justification contient des preuves factuelles ou déductives: l'explicandum devient ainsi conséquence de la raison donnée et par là « expliquée ». Les qualités technologiques de la RENAULT 18 amènent la conclusion conseillée implicitement: « achetez-la ».

           La composante explicative renferme, outre les éléments descriptifs, des éléments injonctifs (jetez un coup d'œil... et découvrez la plus accueillante, etc.), des éléments narratifs et prédictifs (Au fil des kilomètres vous apprécierez la tenue de route que domine la traction avant. Et vous savourerez le confort intégral d'un espace généreusement calculé. Avec la RENAULT 18, vous allez découvrir le plaisir de longs voyages détendus et sûrs...).

           4.1. La composante séductrice du discours argumentatif agit grâce aux éclairages. Éclairer un objet de discours, c'est lui donner une valeur, lui attribuer un trait qui correspond à une certaine norme:

          axiologique, déontique, culturelle, etc. Éclairer un objet de discours, c'est aussi modifier sa valeur. L'éclairage se voit ainsi étroitement lié au 'préconstruit culturel' sous-jacent à tout discours. Ce sont les éclairages surtout qui emportent l'adhésion des destinataires d'une argumentation. Les éclairages sont réalisés par les opérations discursives que nous avons analysées dans la Première Partie de notre livre (voir ch. II). J.-Bl. GRIZE (1981, b) postule, à ce sujet, que l'éclairage résulte de:

           (a) la façon d'appliquer les opérations logico-discursives, élémentaires;

           (b) l'usage de certaines configurations, tels l'analogie, l'exemple, la contradiction, et d'autres encore;

           (c) la disposition des parties du discours, c'est-à-dire l'ordre des sous-schématisations.

           On remarquera dans le texte pris comme exemple le rôle immense joué par l'enchaînement: macro-enchaînement, qui agit sur des phrases entières et micro-enchaînement, agissant à l'intérieur d'une proposition (il y a de la place, beaucoup de place). La dernière proposition a une vocation synthétique: Avec RENAULT on est en confiance.

          4.2. Étudiant « les arguments du séducteur » et les rapports entre séduction et argumentation, le chercheur belge Herman PARRET (1991) en fut amené à étudier trois aspects phénoménologiques de la séduction: une logique, le fonctionnement du secret et une esthétique. J. BAUDRILLARD avait rappelé que séduire vient de se-ducere se signifie « à part, à l'écart »: séduire, c'est mener, conduire à l'écart. Mais le verbe est mis également en rapport étymologique avec sub-ducere « enlever secrètement ».

           La logique de la séduction abolit l'identité du séducteur, sa subjectivité. La séduction n'émane de personne: nous dirons qu'elle émane de la manière dont le discours est structuré.

           Cette sophistique résonne dans la sémantique de la séduction, tant dans sa signification d'enlèvement que dans sa signification de calcul, d'extase et de persuasion.

          À lire H. PARRET, c'est toujours un objet qui séduit, et non

          pas le sujet. « La séduction désubjective » (1991: 199). Ce trait distingue la séduction de la manipulation et du mensonge. La séduction est très présente chez PLATON sous de nombreuses formes, dont les plus importantes sont la psuchagogia, façon de « mener les âmes », et le paramuthion « assujetissement au servive de l'aimé ». H. PARRET démontre que « le séducteur n'a pas d'arguments et qu'un argument n'est pas séducteur » (1991: 195). Ceci, évidemment dans une perspective phénoménologique, non pas linguistique, c'est-à-dire discursive. Le séducteur n'a pas d'arguments si argument est conçu selon le schéma logique aristotélicien. « La séduction ne relève pas de la rationalité argumentative - rationalité dont la portée a été définitivement établie par Aristote et explicitée par toutes les rhétoriques qui ont pu se forger depuis » (H. PARRET, 1991: 211). La séduction serait rapprochée du chant, de la mélodie, du chant des sirènes. « La séduction est cette marge ravageuse qui "mène les âmes" - psychagogia - et leur fait perdre ainsi toute leur dialectique, toute leur rhétorique. Le séducteur, ce mélomane ravagé, séduit par la séduction, par l'Objet séducteur, n'a pas, n'a plus d'argument(s) » - conclut H. PARRET (1991: 212).

          5. Ces deux composantes fondamentales du discours argumentatif - l'EXPLICATION et la SÉDUCTION - représentent pour nous la dimension logique et la dimension esthétique de ce type de discours.

           Nous proposons au lecteur d'analyser le fonctionnement des composantes EXPLICATIVE et SÉDUCTRICE dans le fragment final du Discours d'André MALRAUX à l'occasion du transfert des cendres de Jean MOULIN au Panthéon, prononcé en présence du Général De GAULLE, Place du Panthéon, le 19 décembre 1964.

           Polyphonique et polytypologique, ce discours fait un remarquable usage persuasif de l'injonctif et du vocatif. À remarquer l'appel à la jeunesse contemporaine:

          Chef de la Résistance martyrisé dans des caves hideuses, regarde de tes yeux disparus toutes ces femmes noires qui veillent nos compagnons: elles portent le deuil de la France, et le tien. Regarde glisser sous les chênes nains du Quercy, avec un drapeau fait de

          mousselines nouées, les maquis que la Gestapo ne trouvera jamais parce qu'elle ne croit qu'aux grands arbres. Regarde le prisonnier qui entre dans une villa luxueuse et se demande pourquoi on lui donne une salle de bains - il n'a pas encore entendu parler de la baignoire. Pauvre roi supplicié des ombres, regarde ton peuple d'ombres se lever dans la nuit de juin constellée de tortures. Voici le fracas des chars allemands qui remontent vers la Normandie à travers des longues plaintes des bestiaux réveillés: grâce à toi, les chars n'arriveront pas à temps. Et quand la trouée des Alliés commence, regarde, préfet, surgir dans toutes les villes de France les communistes de la République - sauf lorsqu'on les a tués. Tu as envié, comme nous, les clochards épiques de Leclerc: regarde, combattant, tes clochards sortir à quatre pattes de leurs maquis de chênes, et arrêter avec leurs mains paysannes formées aux bazookas l'une des premières divisions cuirassées de l'empire hitlérien, la division Das Reich.

          Comme Leclerc entra aux Invalides, avec son cortège d'exaltation dans le soleil d'Afrique et les combats d'Alsace, entre ici, Jean Moulin, avec ton terrible cortège. Avec ceux qui sont morts dans les caves sans avoir parlé, comme toi; et même, ce qui est peut-être plus atroce, en ayant parlé; avec tous les rayés et tous les tondus des camps de concentration, avec le dernier corps trébuchant des affreuses files de « Nuit et Brouillard », enfin tombé sous les crosses; avec les huit mille Françaises qui ne sont pas revenues des bagnes, avec la dernière femme morte à Ravensbrück pour avoir donné asile à l'un des nôtres. Entre, avec le peuple né de l'ombre et disparu avec elle - nos frères dans l'ordre de la Nuit...

          Commémorant l'anniversaire de la libération de Paris, je disais: « Écoute ce soir, jeunesse de mon pays, ces cloches d'anniversaire qui sonneront, comme celles d'il y a quatorze ans. Puisses-tu, cette fois, les entendre: elles vont sonner pour toi ».

           L'hommage d'aujourd'hui n'appelle que le chant qui va s'élever maintenant, ce « Chant des Partisans » que j'ai entendu murmurer comme un chant de complicité, puis psalmodier dans le brouillard des Vosges et les bois d'Alsace, mêlé au cri perdu des moutons des tabors, quand les bazookas de Corrèze avançaient à la rencontre des chars de Rundstedt lancés de nouveau contre Strasbourg. Écoute aujourd'hui, jeunesse de France, ce qui fut pour nous le Chant du Malheur. C'est la marche funèbre des cendres que voici. À côté de celles de Carnot avec les soldats de l'an II, de celles de Victor Hugo avec les Misérables, de celles de Jaurès veillées par la Justice, qu'elles reposent avec leur long cortège d'ombres défigurées. Aujourd'hui, jeunesse, puisses-tu penser à cet homme, comme tu aurais approché tes mains de sa pauvre face informe du dernier jour, de ses lèvres qui n'avaient pas parlé; ce jour-là, elle était le visage de la France... (André Malraux, in LE POINT, numéro 1256, 12 octobre 1996).

 

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