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Mariana
TUTESCU, L'Argumentation
Introduction à l'étude du discours |
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Chapitre
V
1. Le discours polémique fait intervenir les concepts de réfutation et de polémicité. Par réfutation on entend le type d'acte de langage réactif de l'interlocuteur (énonciataire), exprimant son désaccord et ayant pour objet des contenus présentés sur le mode de l'assertion. Le concept de polémique s'applique à l'interaction impliquant un désaccord.
2. Le discours polémique peut être caractérisé par les traits suivants: (a) il implique le désaccord des protagonistes; (b) il a pour objet la falsification de contenus; (c) sa nature est argumentative; (d) sa visée, perlocutoire, est une disqualification de sa « cible », c'est-à-dire du protagoniste avec lequel on polémique (Jacques MOESCHLER, 1981: 40). Les trois premiers traits montrent bien qu'un discours polémique implique la présence des réfutations. Pourtant, bien que la présence des réfutations soit une condition nécessaire, elle n'est pas une condition suffisante pour qualifier un discours de polémique. Ainsi, les discours scientifiques qui ont pour objet de réfuter des thèses, ne se veulent que rarement polémiques. La visée perlocutoire de la disqualification est identique à celle d'activités de « réfuter », « contester », « démentir », « accuser », etc. qui dénotent autant d'attitudes propositionnelles de ce type d'interaction. Le discours polémique est sous-tendu par une négation polémique explicite ou implicite. Soient ces exemples empruntés à J. MOESCHLER (1981: 55) et basés sur autant de négations polémiques: (1) A: - Tu viens au cinéma ? B: - Non, j'ai du travail. C: - Tant pis.
(2) A: - Ce film est intéressant. B: - C'est un vrai navet. Et les critiques le disent. C: - Mais les critiques disent des bêtises. Ils oublient la musique.
(3) A: - Ce film est intéressant. B1: - Non, c'est un vrai navet. B2: - Tu l'as vu ? B3: - Tu appelles ça un film ? B4: - Qu'est-ce qui te permet de dire ça ?
(4) A: - Pierre est à la maison. Il y a de la lumière à ses fenêtres. B1: - Ce n'est pas possible, car il est en vacances. Ça doit être sa copine qui est là. B2: - Ce ne sont pas ses fenêtres qui ont de la lumière, mais celles de ses voisins. B3: - Tu sais que Pierre est très distrait. Il a pu oublier d'éteindre la lumière avant de sortir.
À envisager aussi ces exemples de discours polémique:
(5) - Moi, un homme me ferait ce qu'il t'a fait, je le quitterais. - Mais non, j'y tiens trop, à cet homme.
(6) - Sa chatte s'est fait écraser dans la rue, d'accord, mais il n'y a pas de quoi faire un drame. - Mais c'est qu'elle y tenait, à sa chatte.
(INTERLIGNES - 250, Modes et niveaux de vie, Didier, Cours Crédif, Paris, 1976).
3. Des morphèmes comme mais 'de réfutation', c'est faux, ce n'est pas vrai, mais non, ne... pas, non, au contraire, par contre, à la colère de, etc. articulent la structure interne du discours polémique. Celui-ci a une valeur polyphonique par excellence. Plusieurs énonciateurs y font entendre leurs voix; entre ceux-ci naît un désaccord d'opinions.
4. Aspect outrancier de l'argumentation, basé sur les stratégies discursives de démenti, de réfutation, de négation polémique, le discours polémique apparaît dans tous les types de textes: scientifiques, explicatifs, littéraires (rhétoriques), conversationnels.
4.1. Soient ces exemples qui caractérisent le discours scientifique:
(7) On appelle couramment chaînes de montagnes toutes les zones de relief important qui sillonnent la surface du globe. Cette définition, strictement morphologique, n'est pas, en fait, celle des géologues. Pour eux, une chaîne de montagnes est - ou a été - une zone de relief formée par suite de mécanismes de compression affectant une large portion de l'écorce terrestre et où les roches ont été notablement défoncées. Si l'on adopte ces préalables, on s'aperçoit que la plupart des grands reliefs sous-marins, les reliefs de l'Afrique centrale [...] ou le Massif central, ne sont pas à proprement parler des montagnes (Science et vie. La Terre, notre planète, décembre 1977).
(8) Quant aux tremblements de terre, à la colère de certains sismologues, je vais affirmant qu'ils sont imprévisibles (Haroun Tazieff, in Science et vie. Les grandes catastrophes, septembre 1983).
4.2. La situation polémique peut servir de révélateur de la norme explicative. C'est qu'expliquer « exige une prise de distance du locuteur, une sorte de décentration par rapport aux valeurs, un refus des investissements subjectifs... Le sujet qui explique donne de lui l'image du témoin et non de l'agent de l'action » (M.-J. BOREL, 1981: 24). Soit ce cas de situation polémique jointe à l'explication: (9) On m'a souvent dit que c'était le soleil trop fort pendant toute l'enfance. Mais je ne l'ai pas cru. On m'a dit que c'était la réflexion dans laquelle la misère plongeait les enfants. Mais non, ce n'est pas ça. Les enfants - vieillards de la faim endémique, oui, mais nous non, nous n'avions pas faim, nous étions des enfants blancs, nous avions honte, nous vendions nos meubles, mais nous n'avions pas faim, nous avions un boy et nous mangions, parfois, il est vrai, des saloperies, des échassiers, des petits caïmans, mais ces saloperies étaient cuites par un boy et servies par lui et parfois nous aussi le refusions, nous nous permettions ce luxe de ne pas manger. Non, il est arrivé quelque chose lorsque j'ai eu dix-huit ans qui a fait que ce visage a eu lieu (Marguerite Duras, L'Amant). Le démenti d'une opinion contraire, soutenue par un énonciateur distinct du locuteur du texte, est très visible. À remarquer aussi, dans ce discours polyphonique, les marqueurs du discours polémique.
4.3. L'explication cède souvent la place à une argumentation polémique, l'enjeu de certains textes de structure monologique (basés sur des monologues) étant un dédoublement du locuteur en instances énonciatives qui visent la justification d'une situation. Soit ce texte tiré de l'hebdomadaire LE POINT et intitulé interrogativement: La fin du miracle ? Il s'y agit d'un texte polémique qui fait une large part à l'explication. Ce document retrace la crise économique qui frappe actuellement le Japon. Cette crise d'identité est l'occasion d'une remise en question des valeurs nipponnes qui ont fait la recette du miracle.
(10) Depuis six ans, l'archipel subit la crise économique, ternissant un miracle qui fascina le monde entier. On évoqua au début de l'année une reprise. Las ! les espoirs furent éphémères. Bien sûr, le Japon résiste vaille que vaille aux tempêtes financières qui secouent les capitales d'Asie, en raison notamment de l'activité des fonds publics et de la mise en place de mesures d'urgence. Mais voilà que le pays, en plus d'une récession - croissance d'à peine 1 % prévue cette année -, connaît désormais une violente remise en question. Les électeurs boudent les urnes. 80 % des Japonais n'ont pas confiance dans leur système politique et se désespèrent de l'absence d'une relève des dirigeants. Plus grave, une série de scandales a gravement ébranlé le contrat moral passé entre le citoyen et l'État: minées par les sokaiyas - les gangs de la pègre financière -, maintes banques et maisons de titres, dont la prestigieuse Nomura, ont vu leurs dirigeants échouer en prison. Jusqu'à présent, la corruption des élites politiques et administratives était minimisée. La pratique des « manches de kimono », jolie métaphore pour désigner les dessous-de-table, n'aurait été, disait-on, que marginale. Mais désormais la corruption éclate au grand jour, preuve supplémentaire du mal japonais. À tel point que les experts de la Maison-Blanche parlent aujourd'hui de « déclin ». Tandis que le très sérieux Nihon Keizai Shimbun , quotidien des affaires, a osé publier une enquête titrée « Le Japon disparaît ». Comme dans une pièce de kabuki, l'antique théâtre des faubourgs, les actes tragiques et comiques s'enchaînent sur la scène nipponne. Évoque-t-on en haut lieu la nécessité de réformer l'archaïque machine d'État, responsable de la plus importante dette publique de l'OCDE (à hauteur de 80 % du PNB) ? Voilà que les créances douteuses des banques - 2000 milliards de francs au total - menacent de faire exploser le système. La bureaucratisation à outrance ? Le Premier ministre, Ryutaro Hashimoto, à la tête du PLD - Parti libéral-démocrate, conservateur -, entend décapiter plusieurs ministères, qu'il considère comme autant d'hydres. Mais ses proches ruent dans les brancards et le gênent dans ses manuvres. Constat du psychiatre Masao Miyamoto, auteur d'un best-seller au vitriol, « Japon, société camisole de force », qui fustige la trop grande dévotion de l'individu pour le groupe, le manque d'initiative et l'énorme pression exercée par le système éducatif: « Notre pays est comme un malade qui s'aveugle lui-même: il ne reconnaît ni la réalité ni sa maladie ». Le modèle japonais tant envié serait-il donc à l'agonie ? Pas sûr. Car l'archipel tente d'inventer de nouvelles valeurs. Farouchement jalouses de leurs prérogatives référendaires, les collectivités locales représentent désormais un contrepoids au « centre » politique. Même édulcorées par ses détracteurs, les réformes de Hashimoto représentent une sorte de minirévolution pour le Japon. Le « triangle de fer », l'alliance entre bureaucraties omnipuissantes, les politiciens et les homems d'affaires, clé du décollage du Japon après sa défaite en 1945, vole certes en éclats. Mais cette mutation traduit d'abord un manifeste besoin de transparence. Plus significatif encore, les Japonais reconsidèrent leur contrat social: les deux valeurs piliers de l'entreprise japonaise, l'emploi à vie et l'ancienneté, sont ébranlées. Malgré la crise, la « Japan Inc. » demeure toutefois la seconde économie du monde, après les États-Unis. Un signe du profond changement en cours: dirigeants et intellectuels parlent de plus en plus de seihatsutaikoku, de qualité de la vie, un concept méprisé voilà quelques années encores. Les femmes, longtemps confinées au foyer, ont entamé une revendication féministe et l'une de leurs porte-parole parle même de « djihad des femmes ». Enfin, les Japonais posent la question de la remilitarisation du pays - le pays a adopté le pacifisme constitutionnel à la fin de la guerre -, ce qui inquiète ses voisins mais augure surtout de la fin d'un tabou. Bref, le Japon, à la recherche d'un nouveau sursaut, entame un changement de cap. Un mot fait florès: kyôsei, qui signifie symbiose, pour évoquer la recherche d'une synthèse entre les antiques valeurs japonaises, fussent-elles en crise, et les aspirations à s'intégrer dans la course du monde. Comme si le Japon gardait encore une fabuleuse propension à mélanger archaïsmes et modernité, mariage qui fascina tant Paul Claudel. Jonglant sans cesse entre alarmisme et quiétude, plongé dans le « nippopessimisme », selon le mot du chercheur Jean-Marie Bouissou, le Japon a peut-être oublié le culte des ancêtres dans ses cimetières. Mais, en dépit d'une crise durable et d'un malaise évident, l'archipel conserve de prodigieuses capacités d'adaptation. Le soleil se lèvera encore sur l'empire (LE POINT, numéro 1312, 18 novembre 1997).
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