Mariana TUTESCU, L'Argumentation
Introduction à l'étude du discours

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E. L’École d’Amsterdam: Frans H. van EEMEREN et Rob GROOTENDORST

 

             1. Renouant avec l’ambition de séparer nettement rhétorique et argumentation, la théorie pragmatico-dialectique de Frans H. van EEMEREN et Rob GROOTENDORST (1984, 1986, 1991, 1996) propose une position prescriptive basée sur une approche quasi-logique débouchant sur un modèle normatif des actes de langage accomplis lors d’une discussion critique. Pour ces deux auteurs hollandais, l’argumentation se réduirait à une théorie de l’enthymème, accompagnée, d’une part, d’un catalogue de sophismes à proscrire et, de l’autre, d’une mise à l’écart de l’éthos et du pathos.
          Dans cette conception pragmatico-dialectique, le terme de sophisme désigne « les actes de langage qui entravent de quelque manière que ce soit la résolution d’un débat au cours d’une discussion. C’est la raison pour laquelle ce terme se trouve en liaison systématique avec les règles de la discussion critique [...]. Dans cette conception, commettre un sophisme n’équivaut pas à une conduite immorale, mais constitue une faute au sens où l’on frustre les efforts produits en vue de la résolution de la discussion » (Fr. H. van EEMEREN et R. GROOTENDORST, 1991: 174).
          La découverte des sophismes impose tout d’abord l’établissement des règles qui doivent être observées dans différentes étapes de la discussion critique.

             2. Nous donnerons ci-dessous deux de ces règles nommées dialectiques, ainsi que leurs transgressions:

             2.1. RÈGLE I: Les participants ne doivent pas s’empêcher l’un l’autre de soutenir ou de mettre en doute les thèses en présence.

             Cette règle est violée si un participant tente soit d’imposer certaines restrictions aux thèses avancées ou mises en question, soit de limiter le droit fondamental de l’autre partie de soutenir ou de mettre en doute sa propre position. Le premier type de restrictions consiste à bannir certaines thèses de la discussion ou, au contraire, à les soustraire à toute critique en les déclarant sacro-saintes. Les restrictions de la seconde catégorie visent à éliminer l’interlocuteur comme participant sérieux à la discussion en faisant pression sur lui, en déconsidérant sa compétence, son objectivité, son intégrité ou sa crédibilité.
          La règle I s’applique à la phase conflictuelle de la discussion critique, et peut être transgressée aussi bien par le protagoniste que par l’antagoniste. Les transgressions possibles et leurs sophismes correspondants sont:

             1. Concernant les thèses

          - le bannissement des thèses: Je ne veux pas en parler;
          - l’affirmation de leur caractère sacro-saint: Aucun homme de bon sens ne pourrait le nier.

             2. Concernant l’interlocuteur

             - la pression sur l’interlocuteur: Tu devrais tenir compte des répercussions sur nos relations personnelles (argumentum ad baculum), Tu ne peux pas faire ça (argumentum ad misericordiam);
          - l’attaque personnelle contre l’interlocuteur (argumentum ad hominem):

             • en le déclarant comme stupide, méchant, peu fiable: N’écoute pas cet idiot, cet escroc, ce menteur;
          • en mettant en doute ses intentions: Il a dit cela uniquement parce qu’il veut être élu;
          • en montrant l’inconséquence de ses idées et de ses actions passées par rapport au présent: Voyez un peu qui dit cela.

             2.2. RÈGLE VII: On doit considérer qu’une thèse est défendue de manière concluante si la défense a lieu au moyen d’arguments pour lesquels un schème d’argumentation communément accepté trouve son application correcte (Fr. H. van EEMEREN et R. GROOTENDORST, 1991: 179 - 181).

             Cette règle est donc transgressée si l’on a choisi un schème qui ne convient pas à la proposition en question ou si le schème correct est appliqué d’une manière inadéquate. En rapport avec les schèmes principaux, il faut distinguer trois types d’argumentation: l’argumentation symptomatique, l’argumentation par analogie et l’argumentation causale. Le choix et l’application d’un schème devraient dépendre du type de proposition exprimée pour défendre la thèse.
Cette règle VII s’applique à la phase argumentative de la discussion et peut être transgressée par le protagoniste:

             1. En appliquant un schème d’argumentation inadéquat

             - fonder la vérité ou l’acceptabilité d’une thèse en se référant à une quelconque autorité (argument symptomatique): Puisque le professeur X le dit, cela doit être vrai (argumentum ad verecundiam); Puisque tout le monde le dit, cela doit être vrai (argumentum ad populum);
        - tester la vérité ou l’acceptabilité d’une thèse en signalant ses conséquences souhaitables ou indésirables (argumentation causales): Cela ne peut être vrai parce que cela détruirait toutes les valeurs défendues par ce pays (argumentum ad consequentiam).

             2. En appliquant de manière inadéquate un schème d’argumentation

             - justifier une conclusion générale à partir d’observations en nombre insuffisant ou bien à partir d’observations non représentatives (argumentation symptomatique): Le système américain ne se soucie pas de ce qui arrive au malade. Je connais une femme qui, après avoir été renvoyée de l’hôpital, est décédée dans deux jours (généralisation hâtive ou secundum quid);
          - défendre une opinion en comparant le fait en question avec un autre fait foncièrement différent (argumentation par analogie): Tu n’aura pas de disque compact, ton père et moi n’en avions pas non plus quand nous étions jeunes (fausse analogie);
          - induire une relation de cause à effet à partir de la simple observation que deux événements ont lieu l’un après l’autre (argumentation causale): Le fait que les magasins sont fermés le dimanche est dû au fait qu’il sont ouverts le samedi (post hoc ergo propter hoc);
          - rejeter une conduite déterminée parce qu’on suppose qu’elle nous mènera de mal en pis, bien qu’il n’y ait aucune raison pour que les conséquences invoquées se produisent nécessairement (argumentation causale): Tolérer l’euthanasie mène au génocide. C’est la raison pour laquelle je m’y oppose (pente savonneuse).

             3. L’hypothèse pragmatico-dialectique de l’argumentation défendue par Fr. H. van EEMEREN et R. GROOTENDORST essaie de développer une théorie des sophismes en tant que transgressions des règles d’une discussion critique, énoncés qui, à l’intérieur d’une discussion, menacent sa résolution. Ce sont des fautes d’argumentation.
          Le modèle des tenants hollandais de l’argumentation englobe la dimension logique des actes de langage, mais également leur caractère indirect.
          L’analyse des sophismes exige la reconstruction de la réalité argumentative d’une manière normative, en tant que discussion critique.
          Une telle reconstruction implique certaines transformations dialectiques: suppression, addition, permutation ou substitution.

             4. L’approche pragma-dialectique proposée par Fr. H. van EEMEREN et R. GROOTENDORST dans leur ouvrage La Nouvelle Dialectique (Kimé, Paris, 1996) associe la pragmatique des actes de langage au point de vue dialectique sur la discussion critique. Cette conception marque la rupture de l’argumentation avec la logique; à ce sujet, le changement raisonné d’opinion ne doit pas être confondu avec la preuve logique d’une conclusion. Dans le cas de l’inférence argumentative, le changement raisonné doit être resitué dans un contexte communicationnel où l’une des parties essaie de convaincre l’autre d’accepter sa position. Néanmoins, la logique ne saurait être éliminée de l’étude de l’argumentation; un conflit d’opinions n’est absolu que si le discours argumentatif obéit à un ensemble de normes régissant la discussion critique, et, parmi ces normes, la validité logique joue un rôle important.
          Dans leur ouvrage (qui se veut la contrepartie dialectique de la Nouvelle Rhétorique), Fr. H. van EEMEREN et R. GROOTENDORST considèrent la discussion critique comme une procédure interactionnelle destinée à résoudre un conflit d’opinions au moyen d’un échange réglé d’actes de langage. Étudiant les ratés survenus au cours des différentes étapes de la discussion critique, ces auteurs montrent que les manœuvres langagières connues sous le nom de sophismes peuvent être considérées comme des violations précises des règles de la discussion critique.

 

          4.1. Il en est ainsi du sophisme de l’épouvantail, aspect majeur des sophismes dans la réprésentation des points de vue. La règle pour la discussion critique violée (Règle III) est la suivante: L’attaque doit porter sur le point de vue tel qu’il a été avancé par l’autre partie (Fr. H. van EEMEREN et R. GROOTENDORST, 1996: 142).
          Une dispute sur un point de vue est résolue si l’opposant se rend compte que ses doutes sont injustifiés et finit par accepter le point de vue du proposant. La dispute sera également résolue si le défenseur admet que son point de vue est intenable et se rétracte.
          Il est essentiel que les propositions à partir desquelles s’opposent les points de vue soient les mêmes pour les deux parties, et ne varient pas au cours de la discussion.  L’argumentation soutenant une position doit référer à la proposition même qui a été mise en doute ou contredite. Et si à la fin de la discussion l’opposant change son point de vue, celui qu’il adopte doit reprendre la proposition même du proposant, sans quoi la dispute n’aura pas été résolue.
          Lors d’une discussion critique, la règle III ci-dessus peut être constamment violée, que ce soit au stade de la confrontation des points de vue, au stade d’ouverture du débat, au stade de l’argumentation ou au stade de la conclusion. Lors de cet ultime stade, les protagonistes peuvent par exemple redéfinir l’objet de leur débat de façon à le rendre plus précis ou plus général.
          Il existe deux techniques pour attaquer une position qui n’est pas réellement celle de l’adversaire: soit lui attribuer un point de vue fictif, soit déformer son point de vue réel. Attribuer un point de vue fictif à un adversaire relève du sophisme de l’épouvantail. Dans ce sophisme, l’adversaire et son point de vue sont caricaturés de façon à être plus facilement attaqués.
          Dans le cas de la technique de travestissement et de déformation du point de vue de l’opposant, le sophisme de l’épouvantail s’appuie sur un ensemble de procédés comme: la simplification, l’exagération, la radicalisation, la généralisation et l’omission des nuances ou des restrictions. Ainsi, par exemple, en remplaçant les quantificateurs certains, un peu, peu par tous, un point de vue peut être radicalisé par généralisation.
          De nombreux cas du sophisme de l’épouvantail concernent le contenu propositionnel de l’assertion exprimant le point de vue. Dans le cas de l’exagération, on attribue à cette assertion une portée plus grande que celle qu’elle possède réellement. On peut lui attribuer aussi une force communicative plus importante que celle voulue par son énonciateur. Cette situation se produit lorsque le proposant présente sa position comme une conclusion vraisemblable à partir de certaines informations, et que l’attaquant la traite comme une conclusion nécessaire et, prenant à son tour le rôle de proposant, s’efforce alors de démontrer qu’elle ne découle pas nécessairement de l’information disponible. Le proposant avance une argumentation probable ou plausible, alors que son adversaire l’attaque en affirmant qu’il avance une argumentation déductive valide.
          « Hormis les cas de déformation du point de vue réel de l’adversaire ou d’attribution d’un point de vue fictif, on considère en général que le fait d’attaquer les arguments les plus faibles en ignorant les plus forts,, ou d’attaquer des adversaires insignifiants en négligeant les plus puissants relève aussi du sophisme de l’épouvantail. En effet, se concentrer sur les arguments faibles de l’adversaire revient au même que se concentrer sur un adversaire faible: dans les deux cas, l’attaquant choisit la voie de moindre résistance et évite l’opposition sérieuse. Toutes ces stratégies d’attaque relèvent du sophisme de l’épouvantail, qui consiste essentiellement à présenter la partie adverse comme plus faible qu’elle ne l’est en réalité » (Fr. H. van EEMEREN et R. GROOTENDORST, 1996: 148).

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