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I. REPÈRES HISTORIQUES

          

                 

Le terme de Moyen Âge traduit à la fois une perspective chronologique et une tentative d'évaluation. Traditionnellement, les historiens situent le Moyen Âge entre la chute de l'Empire Romain d'Occident (476) et la chute de Constantinople (1453). Il s'agit là de repères conventionnels, car l'Antiquité tardive se prolonge au-delà de la prise de Rome par les Ostrogoths d'Odoacre et on ne peut guère parler de «haut Moyen Âge» avant le VIIe siècle. Le terme limite doit être lui aussi anticipé pour un pays comme l'Italie, où la Renaissance s'affirme au XIVe siècle, ou reculé pour les pays du centre et de l'Est de l'Europe, où le Moyen Âge se prolonge au-delà du XVIe siècle.

Inventé par les humanistes du XVIe siècle, le concept de Moyen Âge exprime le mépris dans lequel fut tenu ce millénaire (ne parle-t-on pas d'obscur Moyen Âge?), considéré comme une période transitoire, «moyenne», sans grande signification, entre deux sommets de la culture européenne, l'Antiquité classique et la Renaissance.

Conception que ne partageaient guère les hommes de ce temps. Ceux-ci avaient moins la conscience d'identités nationales distinctes que celle d'appartenir à une grande communauté, la chrétienté, notion qui s'élabore autour du VIIIe siècle et se parfait à l'apogée du Moyen Âge, au XIIIe siècle, définie comme la communauté de ceux qui reconnaissent le signe de la croix et témoignent de leur foi au Christ. Quant au temps, les hommes de cette époque n'ont point la conscience d'appartenir à un âge «moyen». Conformément à la conception chrétienne, le temps a un commencement (la Création du monde) et une fin (le Jugement dernier). Dans ce temps, l'Incarnation du Christ constitue une coupure, seule révélatrice, qui sépare le temps d'avant et d'après la Révélation. Les hommes de ce temps ont donc la conscience de vivre un «temps du salut». Toutefois, avec saint Augustin, est mise en place une «périodisation» qui distingue cinq âges avant la venue du Christ dans le monde et un sixième, ouvert avec l'Incarnation et dont Dieu seul connaît le terme. Ce temps linéaire qui use coexiste à l'époque avec un temps cyclique, marqué par l'alternance jour/nuit, par le retour des saisons et des fêtes liturgiques.

Dans cet espace-temps, les littératures en langues vernaculaires apparaissent autour du Xe siècle. Le millénaire qui nous en sépare sanctionne la radicale altérité dont celles-ci relèvent et en rend parfois difficile la compréhension. En dehors d'une «différence» linguistique notable - du IXe au XIIIe siècle l'ancien français évolue considérablement - non moins différentes sont l'idéologie, les mentalités, une certaine vision de l'homme et de la société. Si la littérature, «miroir déformant», n'offre jamais un reflet «fidèle» de la réalité, affirmation d'autant plus vraie pour la littérature médiévale, laquelle ignore quasiment la notion de «mimesis», elle n'en entretient pas moins des rapports complexes et ambigus avec le réel. La littérature ne se réduit jamais à une forme vide, mais se rattache toujours à une culture. Cette brève incursion socio-historique se propose d'aider à pénétrer dans un espace mental et culturel si différent du nôtre - sans jamais prétendre à en abolir la radicale altérité - et de familiariser avec des réalités et des valeurs dont les textes de fiction étudiés relèvent.

 

1. Le haut Moyen Âge (VIIe - XIe siècles)

                 

Sur les ruines de l'Empire Romain surgissent de nombreux royaumes barbares: celui des Francs entre le Rhin et la Somme; celui des Burgondes, dans le bassin du Rhône et jusqu'à la Durance; le royaume des Wisigoths couvrait le midi de la Gaule jusqu'au Massif Central et la plus grande partie de la péninsule ibérique. Chassés de leur île par les Angles et les Saxons, les Bretons s'installent en Armorique. L'Afrique du Nord reste sous la domination des Vandales, alors que les Ostrogoths étendent leur domination sur le Nord-Ouest des Balkans, et sur presque toute l'Italie. Les structures socio-économiques de l'Antiquité se désagrègent, les coutumes des «barbares» conquérants remplacent le droit romain. Après l'écroulement des institutions en place, seule survit l'administration de l'Église. L'évêque devient ainsi le «défenseur de la cité» (le meilleur exemple est celui du pape Léon le Grand qui, au terme d'une négociation serrée avec Attila et contre la promesse d'un immense tribut, sauvera Rome de l'invasion des Huns et obtiendra leur retraite vers l'Est). Dans ce contexte, l'apparition de «l'homme providentiel» Clovis, barbare converti à la foi chrétienne et ralliant sous sa conduite les tribus franques, dont il se proclame roi en 481, représente un cas particulier. Non seulement du fait que, par sa conversion au christianisme «catholique» - la plupart des tribus germaniques partageaient l'hérésie arienne - il se concilie la faveur des évêques et se fait accepter aussi par l'aristocratie gallo-romaine, mais aussi parce qu'il avait constitué un vrai royaume, s'étendant des Pyrénées et de l'Océan au-delà du Rhin dont il était le véritable souverain. Clovis est d'ailleurs le fondateur de la première dynastie qui régna en France, celle des Mérovingiens. 

Bientôt, l'Occident chrétien allait être confronté à un autre danger: l'expansion foudroyante de l'Islam. Jérusalem est prise en 638, Alexandrie en 642. Après une plus dure résistance, à la fin du siècle c'est le tour de l'Afrique de tomber entre les mains des musulmans: Carthage est prise en 698. En 711, les Arabes alliés aux Berbères islamisés commencent la conquête de l'Espagne, qu'ils achèvent en moins de dix ans. Ils poussent leur raids au Nord des Pyrénées, s'emparent de Nîmes (719), de Narbonne (720), de Carcassonne et du Languedoc actuel. Les chrétiens semblent sans défense devant ce conquérant impitoyable, qui deviendra le grand ennemi, qu'il ne faut cesser de combattre, conception qui va alimenter l'idéologie des croisades aussi bien que des chansons de geste. Malheureusement, les derniers mérovingiens, «rois fainéants», avaient depuis longtemps cessé d'exercer une autorité effective, déléguée aux «maires du palais», chefs de l'administration locale. C'est le maire du palais d'Austrasie (à l'est du royaume), Charles Martel, qui réussira l'exploit de vaincre les Arabes à Poitiers, en 732, exploit réitéré en 737, lorsque Charles reprend la majeure partie du Languedoc. Cette victoire avait mis un terme au mythe de l'invincibilité de l'Islam et permis l'espoir d'une reconquête, qui, pour l'Espagne, ne va pas s'achever avant 1492. En plus, elle donnait à l'Europe la conscience d'un destin commun devant la menace musulmane (les soldats de Charles Martel furent appelés Europeenses) et fournissait à la famille des Pippinides un vainqueur légendaire, susceptible de créer une nouvelle dynastie.

Ce sera chose faite avec le fils de Charles Martel, Pépin le Bref, légitimé comme roi des Francs en 752. C'est le début de la dynastie des Carolingiens et c'est l'époque de la mise en place des structures socio-économiques de la féodalité. Ce fut surtout l'oeuvre de Charlemagne (768-814), fils de Pépin. Couronné empereur à Rome, par le pape, le jour de Noël de l'an 800, Charlemagne se trouve à la tête d'un vaste territoire, qui inclut la France, la Belgique, les Pays-Bas, l'Ouest de l'Allemagne, la Suisse, l'Autriche. Ce nouvel Empire qui se veut l'héritier de l'Empire Romain d'Occident, beaucoup plus germanisé pourtant et dont le centre se trouve beaucoup plus au nord (la capitale de Charlemagne était à Aix‑la‑chapelle), traduit la persistance d'un idéal d'unité et de paix, réalisé dans une institution politique et dans l'Église. Pour gouverner ce territoire étendu, Charlemagne va parfaire un certain type de relations, courant dans le droit coutumier germanique. Déjà les Mérovingiens avaient l'habitude de récompenser leurs guerriers les plus vaillants par l'octroi de terres confisquées à l'aristocratie gallo-romaine mais surtout à l'Église. Car dans l'économie occidentale des VIIIe et IXe siècles, exclusivement rurale et agricole, la terre représente la seule richesse. À la différence des mondes byzantin et musulman, plus ouverts et mercantiles, les grands domaines de l'Occident vivent plutôt en autarcie. L'unité de l'exploitation du domaine est la villa, à son tour divisée entre la «réserve», cultivée par des tenanciers pour le compte du seigneur, maître du domaine, et les «tenures» que le seigneur concède à ceux dont il veut s'assurer les services et l'alliance. C'est le fondement de la féodalité, relation «d'homme à homme», selon le mot de Georges Duby, fondée autour du fief, c'est-à-dire de la terre concédée par un seigneur plus puissant, le suzerain, à un autre, qui a besoin de protection, mais capable lui aussi de fournir une aide militaire, le vassal.

Cette relation de vassalité traduit une conception très différente de la nôtre sur l'ordre social et modèle en même temps un certain type humain. Reposant sur la réciprocité du service, elle traduit un monde strictement hiérarchisé - au fond inégal - où chacun a quelqu'un de plus puissant au-dessus de soi, y compris le pape et l'empereur qui, à partir du XIe siècle, vont se disputer la suprématie terrestre de ce monde, placés toutefois sous la domination indiscutable du suzerain céleste, Dieu. D'où une conception différente de la liberté - est libre celui qui bénéficie d'un protecteur puissant - et un nouvel idéal humain. Si l'homme antique devait tout d'abord être juste, l'homme médiéval doit être fidèle, la fidélité étant la vertu suprême, aussi bien dans les relations humaines que dans la relation de l'homme avec Dieu. D'ailleurs, autour du Xe siècle, lorsque la figure du diable prend contour dans l'imaginaire médiéval, Satan n'est plus le diabolos, celui qui désunit, mais essentiellement celui qui a manqué à sa foi, le traître, le félon.

Ce nouveau type de relation repose, on l'a vu, sur la réciprocité: le suzerain doit au vassal assistance et protection, le vassal doit à son seigneur consilium (conseil) et auxilium (aide, tout d'abord militaire). Le contrat vassalique est scellé par la cérémonie de l'hommage, au cours de laquelle les serments sont échangés. Il s'agit d'une cérémonie hautement symbolique, traduisant en même temps, dans une civilisation encore orale, l'importance du geste: agenouillé les mains jointes entre les mains du suzerain, le vassal prononce le serment de fidélité, reçu par le seigneur et scellé d'un baiser. Comme signe de l'octroi du fief, le suzerain remet au vassal une motte de terre ou une poignée d'épis, mais de plus en plus, à partir du Xe siècle, un gant, symbole de l'autorité que le vassal a le droit d'exercer sur le fief au nom du suzerain. C'est au nom du suzerain que le vassal est tenu de rendre la justice dans son fief, comme partie de son devoir de consilium, en plus de l'obligation de se présenter à l'assemblée des vassaux, dès que le suzerain a besoin de leurs conseils. Quant à l'aide militaire, il faut préciser qu'elle est doublement limitée: dans les effectifs, qui tiennent compte de l'importance du fief et donc du nombre d'hommes d'armes que celui-ci peut «nourrir», et dans le temps, sa durée ne dépassant pas normalement quarante jours. C'était une première faiblesse, car les guerres se prolongeaient d'habitude au-delà de ce délai. Une deuxième faiblesse dérive du fait qu'à partir du Xe siècle, lorsque le fief devient héréditaire (à l'origine le contrat vassalique était limité à la durée de vie des deux protagonistes et donc n'était pas automatiquement renouvelable), on peut être simultanément vassal de plusieurs suzerains, et donc la fidélité sera mise à rude épreuve au cas où les différents suzerains se font la guerre. C'est pour pallier à cette faiblesse qu'on a mis en place le système de l'hommage-lige: un vassal peut prêter sa foi à plusieurs suzerains, mais en cas de conflit il doit aider celui dont il est l'homme-lige, celui auquel il a prêté un hommage préférentiel.

La relation d'homme à homme dégénère donc en anarchie et en morcellement féodal. Le bel idéal d'unité retrouvée de l'Empire disparaît d'ailleurs aussitôt après la mort du grand empereur: les Serments de Strasbourg (842), premier document en langue vulgaire, sanctionnent l'alliance de deux petits-fils de Charlemagne, Louis le Germanique et Charles le Chauve, contre leur aîné et héritier du titre impérial, Lothaire. Une année plus tard, le Traité de Verdun marquait la fin de l'Empire carolingien, partagé entre Louis, devenu «roi de Germanie», Charles le Chauve, devenu roi de France, et Lothaire ayant pour sa part l'Italie, la vallée du Rhône, celle de la Saône et de la Meuse, territoire hétéroclite que le titre d'empereur, qu'il gardait également, ne suffira pas à conserver.

Pourtant, au-delà de l'échec d'un projet politique, le règne de Charlemagne est important pour le renouveau intellectuel qu'il imprime, connu sous le nom de «renaissance carolingienne». À l'origine, il y a la volonté de l'empereur très chrétien, defensor Ecclesiae, de restaurer le prestige de l'Église. L'empereur fulmine contre l'ignorance du clergé: il impose à chaque monastère d'avoir son école où les moines et les clercs étudieraient la grammaire, le chant, la calligraphie. C'est la mise en place du système des sept arts libéraux, qui va dominer par la suite l'enseignement médiéval. En outre, il va créer à sa cour d'Aix-la-chapelle une Académie palatine, qui rassemble les grands esprits du temps et où on s'efforce de restaurer le latin classique ainsi que l'étude systématique de l'Écriture et des Pères de l'Église. Les ateliers des copistes fournissent de nombreux manuscrits, remarquables par leur calligraphie et par la qualité des enluminures.

 

2. Le monde féodal (1050-1225)

                 

Les dernières années de la dynastie carolingienne sont marquées, d'une part, par le démembrement du royaume, au profit des grands domaines, constitués à partir des fiefs devenus héréditaires, et d'autre part, par les invasions normandes. Incapables de défendre leur royaume, les derniers souverains carolingiens vont laisser la place à une nouvelle dynastie, celle des Capétiens (987-1328).

Dès leur avènement, les Capétiens, dont le domaine se réduit à l'Ile-de-France, autour de Paris, vont s'efforcer d'affermir le pouvoir royal et de mater l'insubordination des grands féodaux.

C'est toujours vers la même époque que se constitue la théorie médiévale des ordines. Déjà l'empire chrétien à la fin de l'Antiquité avait opéré, surtout en Orient, l'assimilation entre Église, communauté de salut, et société terrestre. De son côté, saint Augustin tend à maintenir, au contraire, la distinction des deux réalités: la cité de Dieu, anticipée dans l'Église, n'est pas réductible à ce monde.

À partir de ces sources, la pensée médiévale opère un double amalgame: elle accentue, d'une part, la confusion entre Église (communauté de salut) et société (organisation de la vie temporelle) et, d'autre part, celle entre temporalité et eschatologie (la société est anticipation du Royaume de Dieu sur terre). C'est ce qui permet à l'Occident médiéval de créer un type original de société, la société des «ordres», qui distingue les hommes selon la dignité attachée à leur état, laquelle dépend de la plus ou moins grande proximité au sacré.

La mention explicite d'une société de trois ordres se retrouve dans deux textes composés dans la première moitié du XIe siècle, sous la plume de deux ecclésiastiques. Le premier, Adalbéron, évêque de Laon, écrivait dans un Poème au roi Robert, composé vers 1031: «Triple est la maison de Dieu que l'on croit une: ici-bas les uns prient (orant), d'autres combattent (pugnant), d'autres encore travaillent (laborant); lesquels trois sont ensemble et ne supportent pas d'être désunis; sur la fonction (officium) de l'un, reposent les activités (opera) des deux autres, tous à leur tour apportant leur aide aux autres». Idée reprise par Gérard, évêque de Cambrai qui, autour de 1045, affirme lui aussi que «depuis l'origine, le genre humain est divisé en trois, entre les gens de prières, les cultivateurs et les guerriers» (Gesta episcoporum cameracensium). Cette organisation triangulaire entre oratores, (ceux qui prient), bellatores (ceux qui combattent) et laboratores (ceux qui cultivent la terre) cache sous la fiction des services réciproques une inégalité fondamentale de cette société, à accepter toutefois comme relevant de l'ordre voulu par Dieu. Celui qui menacerait cette organisation harmonieuse se rendrait coupable d'un crime contre la volonté de Dieu lui-même.

Quelques remarques seraient à faire à propos de ce modèle. L'«ordre» le plus digne est, sans doute, celui des oratores, les plus proches du sacré et dont la mission serait de prier pour tout le peuple chrétien. Le fait est que le clergé est lui aussi étroitement imbriqué dans les structures féodales. Les XIe-XIIe siècles seront marqués par la querelle des investitures, résidant dans la prétention des souverains d'«investir» par la crosse et l'anneau, symboles de leur fonction spirituelle, les évêques, dont le statut se confond avec celui des grands féodaux. Achetant parfois à fort prix la dignité épiscopale dont ils sont indignes ou nommés par les princes en fonction des intérêts politiques, les représentants du haut clergé ne sont pas à la hauteur de leur tâche. Le bas clergé, surtout dans les zones rurales, se remarque d'abord par l'ignorance: en effet les conditions d'admission à la cléricature sont minimes et souvent les fils de paysans serfs y voient une possibilité d'émancipation. Le renouveau spirituel tant souhaité par les papes réformateurs du XIe siècle ne pouvait donc pas venir du clergé séculier (celui qui vivait dans le monde), mais du clergé régulier, les moines qui vivaient selon une règle. Si le fondateur du monachisme occidental fut Benoît de Nursie, dont la règle «ora et labora», associant prière et travail, va inspirer les monastères d'Occident jusqu'au XIIe siècle, Cluny et son rayonnement représentera la parfaite illustration de la libertas Ecclesiae revendiquée par les papes réformateurs. Mettant l'accent sur la liturgie et la prière - au dépens du travail manuel - Cluny jouera un rôle de premier ordre dans la diffusion de l'art roman. Au cours du XIIe siècle, d'autres ordres prendront la relève de Cluny: les chartreux d'abord, alliant l'idéal de la vie érémitique à celui de la vie communautaire, mais surtout les cisterciens, dont la figure de proue est saint Bernard de Clairvaux (1090-1153). Tout d'abord maître spirituel, profondément mystique, Bernard est amené à quitter souvent son abbaye pour intervenir dans les affaires du monde. Il conseille papes et rois, prêche la deuxième croisade, s'insurge contre le relâchement de Cluny et son attachement au luxe et à la parure. Il va beaucoup contribuer à l'affirmation d'un nouveau modèle de guerrier, au service des faibles et de l'Église, il va illustrer de manière décisive l'idéal du chrétien qui, jusqu'au XIIIe siècle, sera le moine.

Il faut d'ailleurs reconnaître au clergé régulier le mérite d'avoir été le principal dépositaire et transmetteur de la culture, y compris la culture antique, dans les écoles monacales tout d'abord, épiscopales à partir du XIIe siècle, que chaque évêque doit subventionner dans sa ville de résidence ou ville cathédrale et qui doivent dispenser une formation adéquate au clergé local. Ces écoles sont les foyers de diffusion de la culture au XIIe siècle. On y enseigne les sept arts libéraux, organisés en deux cycles, le trivium, ou les «arts du langage», grammaire, rhétorique et dialectique, et le quadrivium, ou cycle des «sciences exactes», comprenant arithmétique, géométrie, astronomie et musique, cette dernière assimilée à une «science des nombres». À partir du XIe siècle, s'étaient affirmées les écoles de Laon, de Reims. Au XIIe siècle, après l'école de Chartres, ce sera le tour de celle de Paris de s'imposer pour la philosophie et la théologie, avec, entre autres, la figure du grand dialecticien et logicien Abélard.

C'est toujours l'Église qui s'efforce d'adoucir la brutalité des moeurs et de venir en aide aux pauvres et aux faibles. Ainsi, l'Église essayera de freiner la tendance des seigneurs à la guerre privée en imposant la paix de Dieu connue aussi comme trêve de Dieu: il s'agit d'interdire la guerre et même le port des armes certains jours (dimanches et fêtes) ou à certaines périodes de l'année (pendant le Carême), sous peine d'excommunication (c'est à dire exclusion de la communauté chrétienne et interdiction de recevoir les sacrements, moyen de pression psychologique très efficace à l'époque). À partir de 1050 enfin, l'Église va condamner toute guerre entre chrétiens, tout en continuant de légitimer la «guerre juste», contre les infidèles, ce qui va se concrétiser dans l'idéologie de la croisade. Elle va encore proposer une nouvelle image du chevalier, devenu miles Christi (soldat du Christ), en transformant l'adoubement du chevalier en cérémonie religieuse et en donnant à celui-ci pour mission la prouesse au service de la foi.

L'ordre des bellatores désigne à la fois la fonction guerrière et l'aristocratie terrienne. On a vu que, dès son avènement, la dynastie capétienne essaiera de s'affirmer au détriment des grands seigneurs, dont elle ne cesse de réduire la puissance. Le roi devient de plus en plus suzerain suprême des seigneurs. En outre, le roi de France se vantera de n'être vassal de personne, ni du pape ni de l'empereur. Solidaire de l'ordre des guerriers, il appartient aussi d'une certaine manière à celui des oratores, par le caractère sacré de son onction. En outre, le XIIe siècle voit l'émergence d'un phénomène nouveau: le développement des villes, où se trouve la monnaie et auxquelles les monarques vont d'abord s'allier pour contrecarrer les velléités d'autonomie des grands seigneurs. Face à cette nouvelle réalité, l'état de guerrier devient lui aussi héréditaire et s'entoure d'un aura prestigieux, auquel va contribuer toute une littérature. Le groupe des guerriers, les chevaliers, se constitue lui aussi en ordre, organisant son rituel initiatique (la cérémonie de l'adoubement) et partageant un mode de vie commune, centré sur la guerre ou, de plus en plus, sur son substitut, le tournoi, et sur le partage d'un certain système de valeurs d'où émergent l'honneur du lignage, le respect de la parole donnée, des serments échangés et, à partir de ce qu'on appelle la «Renaissance du XIIe siècle», une certaine manière raffinée de se comporter et surtout d'aimer.

Les laboratores ou agricultores composent la masse du peuple qui à l'époque est prioritairement rurale (laboratores veut dire, textuellement, ceux qui travaillent la terre). Cette population rurale était formée de vilains  (ceux qui travaillent dans les villae, domaines féodaux), issus des anciens colons. Aux Xe et XIe siècles, la plupart des vilains sont serfs, attachés à la glèbe, à la terre qu'ils cultivent, appelée tenure, qu'ils ne peuvent quitter sans l'autorisation du seigneur. Pour prix de la jouissance du champ cultivé, ils devaient payer une redevance fixe annuelle, le cens, en nature ou, à partir du XIIe siècle, surtout en argent. Ils devaient en outre payer une taxe personnelle, la taille, sorte d'impôt sur les biens, plus ou moins élevé, selon le bon plaisir du seigneur. Ils étaient encore tenus de travailler gratuitement les terres que le seigneur gardait pour son usage personnel (la corvée), obligation elle aussi relevant de l'arbitraire du maître. C'est pourquoi, on disait à l'époque que le serf était «tailleable et corvéable à merci». Le serf ne pouvait pas en outre se marier ou léguer ses biens sans l'autorisation du seigneur. À côté des serfs, il y avait une minorité de paysans libres, qui détenaient la pleine propriété sur leur terre, appelée alleu. Aux Xe et XIe siècles, leur sort ne diffère pas beaucoup de celui des serfs, sauf qu'ils avaient pleine liberté de se déplacer et de laisser leurs biens en héritage comme ils l'entendaient. Toutefois, ils étaient tenus eux aussi aux redevances en argent ou en nature. À partir du XIIe siècle, le besoin d'argent pousse le seigneur à accorder contre une somme fixe, payée une fois pour toutes, la liberté ou l'affranchissement du serf.

On observe aisément que le triangle des ordines ne fait aucune place à la population des villes. C'était en quelque sorte normal pour une époque dominée par l'économie rurale. À partir du XIIe siècle, on assiste à l'essor de la civilisation urbaine, fondée sur la production de biens et le commerce. Les habitants des villes ou bourgeois (les villes s'appelaient aussi bourgs) étaient pour la plupart artisans ou commerçants. À la différence des campagnes, où l'on vit parfois isolé, la population des villes est beaucoup plus dense. Soumis à l'origine aux mêmes obligations que les vilains - redevances, tailles, corvées - les «bourgeois» se grouperont très vite en associations par corps de métier, ghildes de marchands ou corporations d'artisans, qui assureront la protection économique et sociale de leurs membres et obligeront les seigneurs laïcs ou ecclésiastiques à accorder des «privilèges» - ou libertés - aux «bonnes villes».

À partir de la moitié du XIIe siècle et jusque vers 1280 la société occidentale apparaît comme un monde en expansion: démographique, économique, militaire, territoriale, culturelle. Il semble qu'entre 1000 et 1350 la population de l'Europe se soit multipliée par quatre, autour de 1300 la chrétienté occidentale comptant 35 millions d'âmes environ, pour 20 millions dans le monde musulman et 15 millions à peu près dans l'Orient grec.

Les progrès des techniques et des outillages d'exploitation de la terre  de même qu'une activité intense de défrichement des forêts et d'assainissement des marais ont déterminé un meilleur rendement des terres et, après des siècles de famine endémique, un certain excédent de produits, permettant des échanges commerciaux. Le résultat est, d'une part, le développement des villes et l'intensification de la circulation monétaire. On estime que de 1000 à 1350 le volume des échanges commerciaux a été multiplié par dix en Occident et le stock monétaire par quarante. La monnaie tend à devenir la principale forme de richesse.

Cet essor propre au «deuxième âge féodal» affecte aussi la vie de cour, qui devient florissante, raffinée, où les femmes jouent un rôle de premier ordre. Il ne s'agit pas seulement des cours royales - même si, avec le règne de Philippe Auguste (1180-1223), la monarchie capétienne a enregistré des progrès décisifs - mais aussi des cours seigneuriales, du midi de la France tout d'abord, de Champagne et de Bourgogne également. Cette société aristocratique, polie, sensible au luxe et à la civilité, propose un nouvel idéal humain, celui de la courtoisie, fait de prouesse, d'amour délicat et de culte de la dame. Elle constituera le cadre privilégié d'une activité culturelle effervescente, qui lui vaudra d'être qualifiée comme «Renaissance du XIIe siècle». Car ce monde idéal revendique aussi le statut d'héritier et de continuateur de la grande culture de l'Antiquité, qui n'est plus exclusivement réservée au monde clérical: c'est le topos de la translatio imperii et studii, c'est-à-dire transfert du pouvoir et du savoir de Grèce à Rome et puis en France, vue comme point d'aboutissement et d'ancrage définitif de ce déplacement de la chevalerie et de la clergie (culture).

Le XIIe siècle est aussi un monde en expansion militaire et territoriale. En 1066, le duc de Normandie Guillaume débarque en Grande Bretagne à la tête de ses guerriers et, à la suite de la victoire de Hastings contre les Saxons, se rendra maître de l'Angleterre. L'idéal de la Reconquista en Espagne, largement soutenu par les papes, se trouve à l'origine des campagnes «internationales» de 1063 et de 1087, ainsi qu'à l'origine de l'épopée du Cid Campéador, qui se taille un royaume à Valence, en triomphant des Arabes en 1094 et 1097. Au XIIe et au XIIIe siècles on assiste à un vaste mouvement de colonisation du centre et de l'est de l'Europe (Autriche, Prusse, Poméranie), suite aux défrichements. Mais le grand mouvement d'expansion militaire de l'Occident médiéval se concrétise dans les croisades, entreprises à la fois militaires et (surtout) pénitentielles. Les croisades en Terre Sainte trouvent leur origine dans les pèlerinages à Jérusalem, entreprise pénitentielle et de salut ininterrompue depuis le IVe siècle. Au XIe siècle pourtant, la Palestine tombe entre les mains des Turcs Séleucides, moins tolérants que les premiers conquérants arabes. Les pèlerinages deviennent difficiles, sinon impossibles. Vaincu à Manzikert par les Turcs (1071), l'empereur byzantin appelle au secours. Appel entendu par l'Occident, en dépit du Grand Schisme de 1054 qui avait séparé les deux chrétientés, latine et grecque. Au concile de Clermont (1095), le pape Urbain II appelle les chevaliers d'Occident à la reconquête de la Terre Sainte, promettant une indulgence plénière (c'est-à-dire une dispense de toutes les pénitences requises pour le pardon des péchés) à ceux qui prendront la croix. Cet appel déclenchera un immense enthousiasme. Les pauvres y verront un moyen de faire leur salut. Les chevaliers y verront à la fois une occasion d'accroître leur honneur et prestige mais aussi de se tailler de nouveaux fiefs en terre païenne. En 1099 Jérusalem sera prise par les croisés et d'éphémères États latins seront créés en Orient. Ce sera le succès le plus notable des huit croisades organisées en Palestine jusqu'en 1270. Malheureusement, Jérusalem sera reprise par le sultan d'Égypte, Saladin, en 1187 et les efforts de la reconquérir, devenus une obsession de la papauté, n'aboutiront pas. Au contraire, l'idée même de croisade va se dégrader. Strictement limitée à l'origine à la «guerre sainte» contre les païens, elle dégénérera en agression des chrétiens contre d'autres chrétiens: la IVe Croisade de 1204 aboutira à la prise de Constantinople par les Latins, élargissant irrémédiablement le fossé entre Occident et Orient. Les croisades se solderont donc plutôt par un échec: elles ne permettront guère une meilleure connaissance de l'Islam ni de la chrétienté orthodoxe (et réciproquement). Les résultats économiques, profitables surtout aux cités italiennes, seront eux aussi assez maigres, si l'on excepte la fascination éblouie exercée sur les frustes occidentaux par la civilisation byzantine raffinée.

 

  3. Le siècle de Saint Louis

                 

Siècle de prospérité et de paix, le XIIIe siècle est souvent appelé «siècle de saint Louis» en raison de l'importance du règne (1226-1270), de la personnalité et du prestige du roi très chrétien, canonisé en 1297. À une époque marquée en Occident par l'apogée de la papauté au terme d'une longue rivalité avec l'Empire pour le dominium mundi, Louis IX affirme un nouvel idéal de souverain, défini par une double exigence: «bâtir la cité terrestre pour préparer la cité de Dieu, soumettre l'action politique aux critères de la morale chrétienne» (J. Chélini, Histoire religieuse de l'Occident médiéval, 1999). Très marqué par la spiritualité franciscaine, Louis IX voulut gouverner selon la justice, qu'il élargit bien au-delà du domaine judiciaire, à l'économique (il fit frapper une monnaie en or dans le souci d'émettre une «monnaie loyale», il veilla à l'utilisation des poids et des mesures exactes) et au politique, mettant, par le traité de Paris (1259), un terme au siècle de conflits qui opposaient la France et l'Angleterre. Persuadé que la même règle morale s'appliquait aux simples individus, aux princes et aux États, il étendit à tout le royaume les «cas royaux», c'est-à-dire le droit d'appel à la justice royale, établissant de la sorte un lien réel avec ses sujets. Soumettant toute sa vie aux valeurs évangéliques, Louis IX n'en propose pas moins un idéal de vie autonome, proprement laïc. Avec lui la laïcat accède à la plénitude de ses responsabilités.

Le XIIIe siècle est aussi celui de la pleine expansion urbaine. Le phénomène s'était déjà affirmé, comme on l'a vu, dès la seconde moitié du XIIe siècle. Mais au siècle de saint Louis les villes deviennent porteuses des grands changements qui marqueront de façon définitive le développement de la société occidentale. La création des universités constitue la grande nouveauté du XIIIe siècle. Pour la première fois, professeurs et étudiants, jusqu'alors dispersés dans les écoles épiscopales et abbatiales, se regrouperont dans les villes en constituant d'importants centres autonomes d'enseignement. La première «université» médiévale fut celle de Paris. Le décret émis par Alexandre III en 1179 y reconnaissait la gratuité et la liberté de l'enseignement. En 1200, Philippe Auguste reconnaît à son tour les libertés et privilèges de l'Association des maîtres et étudiants de Paris (Universitas magistrorum et scholarium Parisiensium), autrement dit de l'«université», privilèges confirmés par Innocent III en 1215. Dès le début, le statut universitaire reposait sur trois autonomies: celle de la juridiction ecclésiastique, laquelle soustrayait l'université aussi bien au contrôle de l'évêque que des officiers royaux, garantissant sa totale liberté dans l'organisation des études; professeurs et étudiants étaient ensuite exonérés d'impôts: par l'autonomie de gestion, l'université devenait souveraine de ses propres affaires; enfin, elle détenait le monopole d'accorder des grades universitaires ainsi que le droit de grève. Très vite, dans toute l'Europe d'autres universités se fondent sur le modèle de celle de Paris[1]: Oxford (attestée dès 1167 mais recevant le titre d'université en 1219), Naples (1224), Toulouse (1229), Salamanque (1243), Rome (1244-1245).

Une université médiévale complète comptait quatre facultés: la faculté des arts, la plus peuplée, fondée sur l'enseignement des sept arts libéraux, premier cycle obligatoire, après lequel les étudiants pouvaient se diriger vers l'étude du droit canon, de la médecine ou, surtout, de la théologie. L'enseignement ou lectio utilise la méthode du commentaire ou de la glose selon un schéma commun. On commence par l'analyse logique de l'oeuvre, l'exposé du plan. Cette divisio annonce déjà l'interprétation que l'on donnera de l'oeuvre, car la littera (forme littérale et grammaticale du texte) sera complétée par le sensus (sens) et enfin, par l'interprétation donnée par le maître (sententia). Si un maître apporte une contradictio à l'affirmatio d'un autre, il y a matière de débat: c'est la disputatio, sorte de commentaire à plusieurs voix, à laquelle le maître apporte sa réponse. Caractérisé par le respect des auctoritates (les auteurs qui font autorité, l'Écriture tout d'abord, les Pères de l'Église mais aussi, à partir du XIIIe siècle, les philosophes de l'Antiquité, notamment Aristote), l'homo scolasticus fait pourtant confiance à la raison, poussant le raisonnement logique jusqu'à ses limites, dans un souci exclusif de l'abstraction spéculative. L'apogée de la scolastique se concrétise dans les sommes, oeuvres qui résument toutes les connaissances d'une discipline, dont la plus fameuse est la Somme théologique de saint Thomas d'Aquin, synthèse chrétienne de la pensée aristotélicienne, soucieuse de concilier foi et raison, nature et grâce, tout en permettant à l'intelligence d'explorer tout le champ de la connaissance.

Né en Île-de-France dans la seconde moitié du XIIe siècle, l'art gothique est lui aussi inséparable du phénomène urbain. Les résultats les plus prestigieux en seront les cathédrales du XIIIe siècle, dont celles de Paris, Reims, Chartres, Amiens, Strasbourg, etc, véritables «bibles de pierre», où sculptures, vitraux et fresques constituent un catéchisme en images et à la fois une expression des angoisses et des espoirs des croyants. Le grand théâtre médiéval, celui des mystères, est lui aussi inséparable de la civilisation urbaine. Il restitue l'événement fondateur de l'Incarnation et de la Passion, rendant ainsi présente la réalité du Salut. Il met aussi en scène le diable, réduit toutefois à un rôle de bouffon, dont les bonds et les grimaces suscitent le rire, dans une tentative «héroïque» d'exorciser une peur ancestrale.

Car l'esprit urbain est tout d'abord contestataire: du système de valeurs et de l'éthique aristocratique et courtoise aussi bien que vertus prêchées par le clergé, mais non traduites en pratique. Esprit contestataire qui s'accompagne aussi d'une nouvelle sensibilité. M. Zink affirmait à juste titre que le siècle de Louis IX est aussi celui de la naissance de la subjectivité, époque où l'individu prend conscience de lui-même (La Subjectivité littéraire. Autour du siècle de Saint Louis, 1985). En effet, le fameux canon 22 promulgué par le IVe Concile de Lateran, un des conciles les plus importants, sinon le plus important de l'histoire de l'Église médiévale, stipulait l'obligation, pour tout fidèle parvenu à l'âge de raison (sept ans) de se confesser en privé à son curé au moins une fois par an. Cette confession privée et auriculaire favorisera l'introspection, alors que les manuels de confesseurs insistent de plus en plus sur les circonstances du délit et sur l'intention du pécheur, sur l'importance du repentir, donc sur la dimension intérieure, qui l'emporte sur l'objectivité de l'acte.

C'est pour répondre à ces nouveaux besoins spirituels que vont apparaître les ordres mendiants, dominicains et franciscains, qui bouleverseront les structures et les données de la vie religieuse traditionnelle. Affirmant avec force l'idéal de pauvreté, non seulement individuelle mais du couvent lui-même, les mendiants vont contribuer au renouveau spirituel de l'époque, centré sur l'imitation du Christ. En outre, ils n'envisagent plus la sainteté comme apanage du moine et conditionnée par la fuite du monde: à la différence des ordres traditionnels, ils ne fondent pas leurs couvents à l'écart du monde mais à la périphérie des villes. Ils ne s'y enferment pas dans un esprit de contemptus mundi (mépris du monde), mais en sortent tous les jours pour aller deux par deux, par les rues de la ville et des villages voisins, prêcher la pauvreté et la Bonne Nouvelle. Ils ne font plus de leurs monastères des refuges, mais plutôt des lieux d'études, les dominicains surtout, accordant une place privilégiée dans leur formation à une solide culture théologique. Par leur organisation strictement centralisée, ainsi que par leur efficacité de prédication, ils servent les desseins de la papauté, qui fera de plus en plus appel à eux dans la lutte contre les hérésies. C'est cette même faveur pontificale qui leur vaudra l'obtention, en 1229, à la suite d'une grève des maîtres de l'Université de Paris, des chaires de théologie. Ce sera le début d'une longue querelle qui opposera les mendiants aux séculiers et dont Jean de Meun ou Rutebeuf nous transmettent les échos. Mais la plus importante innovation introduite par les mendiants c'est la création des «Tiers Ordres», associations ouvertes à des hommes et des femmes qui, tout en continuant de vivre dans le monde, partageaient l'idéal de vie franciscain ou dominicain dans une vie de prière, de pénitence et de charité. Révolution spirituelle considérable: le laïc se voit reconnaître une consistance propre, la vie laïque peut être sanctifiée en tant que telle.

Pourtant les ordres mendiants étaient apparus dans un contexte dominé par la lutte contre les hérésies. Paradoxalement, au moment où la réforme pontificale a pleinement réussi, garantissant non seulement la libertas Ecclesiae mais aussi la suprématie du pouvoir spirituel sur le temporel, on assiste à une prolifération sans précédent des mouvements hérétiques et dissidents. Depuis les adeptes d'Arnauld de Brescia, les «humiliés» de Lombardie, les Vaudois et surtout les Cathares, tous ces mouvements, surgis à la fin du XIIe siècle, comportent une critique de l'institution ecclésiastique, du pouvoir temporel de l'Église et de son attachement aux richesses, du monopole du clergé dans l'administration des sacrements et l'enseignement de la doctrine. Les «causes» des hérésies sont donc à chercher dans l'esprit réformateur de l'Église même qui, en proposant d'authentiques exigences spirituelles qu'elle n'est pas en mesure de combler, ouvre à la déception et donc à la contestation.

La plus importante des hérésies, celle que l'Église a ressentie à juste titre comme la plus dangereuse, à été l'hérésie cathare, répandue dans presque tout le Midi de la France, mais aussi en Flandre, Rhénanie, Lombardie. C'est pour combattre cette hérésie que le pape Innocent III, après avoir fait vainement appel au roi Philippe Auguste, déclencha la croisade contre les Albigeois[2] (1209-1229), en promettant aux participants les mêmes privilèges spirituels que ceux dont bénéficiaient les croisés en Terre Sainte. Les armées du Nord, conduites par Simon de Monfort, vont soumettre le Midi dans une guerre-éclair (été 1209), reprise par une guerre royale de 1223 à 1226, qui mettra un terme définitif à la brillante civilisation occitane. Le traité de Paris, qui marqua la fin des hostilités (1229), décida aussi la constitution d'un tribunal permanent, dont l'unique tâche était la recherche et la condamnation des hérétiques. C'est le début de l'Inquisition: dès 1232, des tribunaux de l'Inquisition pontificale sont créés dans tout l'Occident, confiés de préférence aux dominicains. La chrétienté médiévale ressemble de plus en plus à une cité assiégée.

L'idée de croisade, elle aussi compromise par le sac de Constantinople de 1204 et par la guerre contre les Albigeois, n'est de plus en plus qu'une nostalgie. Malgré les appels désespérés de la papauté et les efforts de saint Louis d'en faire revivre le souffle généreux des origines (il mourra d'ailleurs de peste, à Tunis, au cours de la VIIIe croisade), l'enthousiasme pour la guerre sainte s'éteint définitivement: en 1291, il n'y a plus de croisé en Palestine.

C'est que les temps ont changé. La fin du XIIIe siècle est marquée en France et en Europe par une série de bouleversements. Le mouvement d'expansion qui sous-tendait depuis deux siècles la prospérité de l'Occident se ralentit dès 1270, pour faire place à une période de régression. Les difficultés économiques vont engendrer des troubles sociaux auxquels le roi Philippe le Bel (1285-1314) se verra obligé de faire face. Les tensions de plus en plus fortes avec l'Angleterre vont contraindre le roi à trouver de nouveaux moyens pour renflouer ses finances: il confisque les biens des Juifs, des banquiers Lombards, mais surtout il montera de toutes pièces le procès contre l'Ordre militaire des Templiers, ce qui lui permettra de s'emparer de leurs immenses biens. L'imminence de la guerre contre le voisin anglais obligera encore Philippe le Bel de consolider son pouvoir à l'intérieur du pays. Continuant la politique amorcée par son aïeul Louis IX, il mettra définitivement au point les grands corps de l'État: le Conseil du roi, où à côté des «membres de droit» (princes de sang, hauts prélats, grands barons), siègent des conseillers de rang plus modeste, choisis par le roi, le Parlement, dont le rôle est celui d'une cour de justice, et la Chambre des comptes qui contrôle les dépenses et recettes du roi.

Mais la nouveauté la plus notable du règne de Philippe le Bel, c'est le rôle qu'il accorde aux «légistes», issus pour la plupart de la bourgeoisie ou de la petite noblesse, juristes de profession, ayant étudié le droit à l'université et y ayant retenu une conception inspirée du droit romain qui fait de l'État une entité absolue, se suffisant à lui-même. Cette séparation radicale du spirituel et du temporel, devenu pleinement autonome, de même qu'une laïcisation des structures politiques rend possible le violent conflit avec le pape Boniface VIII, l'attentat d'Agnani, perpétré en 1303 par le principal conseiller du roi, Guillaume de Nogaret, et aboutit à l'élection d'un pape français, Clément V, qui choisira de s'installer à Avignon en 1309, inaugurant une «nouvelle captivité babylonienne» qui allait durer jusqu'en 1377.              

             

4. «L'automne» du Moyen Âge (XIVe-XVe siècles)

                 

La fin du Moyen Âge est ressentie par les contemporains mêmes comme une période de crise politique, religieuse, sociale et de dépression économique.

Le dernier quart du XIIIe siècle avait été marquée par une régression économique. L'absence de progrès dans les techniques agricoles associée à de mauvaises conditions climatiques, contribue au retour d'un spectre que l'on avait cru conjuré: la famine. Mais plus terrible est l'apparition du fléau de la Grande Peste ou Peste Noire, qui ravagea toute l'Europe à partir de 1347 et en diminua d'un tiers la population jusqu'en 1349.

Une autre source de désarroi est le Grand Schisme, c'est-à-dire l'existence, depuis 1378, de deux papes, l'un résidant à Rome et l'autre à Avignon, qui se partagent les obédiences de la chrétienté occidentale. Il ne faudra rien moins que l'intervention du Concile de Constance pour mettre un terme à ce scandale (1417) qui compromettra définitivement l'autorité de l'Église, frayant la voie à la Réforme du XVIe siècle.

La Guerre de Cent Ans (1336-1453) ébranle elle aussi les consciences. La série de défaites du début (Crécy - 1346, prise de Calais - 1347, Poitiers - 1356), prouve l'incapacité du roi et de la noblesse à défendre le royaume. La captivité du roi Jean le Bon après Poitiers entraîne des troubles, dont la révolte des bourgeois de Paris, menés par Étienne Marcel. Dans cette suite de calamités, le règne de Charles V (1364-1380) semble une trêve, marqué par une série de succès. Le connétable Bertrand Du Guesclin reprend aux Anglais la plupart des territoires et des places fortes cédées par le traité de Brétigny (1360).

Les hostilités reprennent au début du XVe siècle, favorisées par la folie du roi Charles VI et dégénérant, après l'assassinat, en 1407, du prince Louis d'Orléans, frère du roi et père du poète Charles d'Orléans, en guerre civile opposant les Armagnacs, partisans du prince assassiné et de la cause nationale, aux Bourguignons, partisans du duc de Bourgogne et favorables aux Anglais. Dans ces conditions, après le désastre d'Azincourt (1415) lorsque l'armée française est écrasée, est signé en 1420 le traité de Troyes, qui reconnaissait Henri V d'Angleterre comme héritier présomptif du trône de la France. La lutte recommencera après la mort d'Henri V, en 1422, sous l'impulsion de Jeanne d'Arc. Elle reprendra Orléans en 1429, permettant au dauphin Charles VII, réfugié au sud de la Loire, à Chinon, de se faire sacrer à Reims. Elle essaiera de délivrer aussi Paris mais, blessée à Compiègne, sera capturée par les Bourguignons qui la livreront à leurs alliés Anglais. Elle sera brûlée comme sorcière à Rouen en 1431, après avoir ranimé chez ses compatriotes la foi dans la victoire.

Après que le duc de Bourgogne va abandonner l'alliance anglaise (traité d'Arras - 1435), Paris sera repris en 1436 et, en 1444, sera signée une trêve avec l'Angleterre. Charles VII en profitera pour réduire les bandes de pillards. Au terme d'une série ininterrompue de victoires, la capitulation de Bordeaux en 1453 marque la fin de la guerre. Il subsistera encore une rivalité entre la couronne française et les États bourguignons, parmi les plus riches de l'Europe et avec une vie de cour et artistique des plus florissantes. La guerre que Louis XI (1461-1483) fit pendant dix ans (1467-1477) au duc de Bourgogne Charles le Téméraire ne parvint pas à réduire les États bourguignons, mais seulement à démembrer leur puissance, par l'annexion de la Picardie.

Dans ce temps de misères, la mort devient une obsession. Textes et représentations visuelles insistent sur son aspect horrible: cadavres nus, entrailles dévorées par les vers, os réduits en poussière. Les danses macabres soulignent l'égalité de tous devant cette puissance à laquelle nul ne peut s'opposer. Présence quotidienne, la mort est une réalité que l'on ne cesse de craindre: on tente de «l'apprivoiser», d'où une multiplication des «arts de mourir». En même temps, l'angoisse devant la mort, l'inquiétude du salut et la perte de confiance dans les institutions - monarchique mais surtout ecclésiastique - vont déterminer des transformations dans les sensibilités. L'expérience personnelle prend le pas sur la référence à l'autorité. Cet individualisme se traduit aussi par une opacité à l'autre. Ainsi, les appels désespérés des chrétiens d'Orient menacés par le danger ottoman ne trouvent point d'échos. Malgré l'éphémère tentative d'union des deux Églises, scellée au concile de Florence-Ferrare (1438), Constantinople tombera entre les mains des Turcs dans l'indifférence générale de l'Occident (mai 1453).

 

Orientations bibliographiques

                 

BLOCH, Marc, La société féodale. I Les classes et le gouvernement des hommes, Paris, Albin Michel, 1940: II. La formation des liens de dépendance, Paris, Albin Michel, 1949.

CHÉLINI, Jean, Histoire religieuse de l'Occident médiéval, Paris, Hachette, 1991.

CHENU, Marie-Dominique, La Théologie au XIIe siècle, Paris, Vrin, 1957; La Théologie comme science au XIIIe siècle, Paris, Vrin, 1957.

DELUMEAU, La Peur en Occident (XIVe-XVIIIe siècles). Une cité assiégée, Paris, Fayard, 1978 (trad. roum. Meridiane, 1986)

DUBY, Georges, Les Trois Ordres ou l'imaginaire du féodalisme, Paris, Gallimard, 1978; La Société chevaleresque. Hommes et structures du Moyen Âge I, Paris, Flammarion, 1988; Seigneurs et paysans. Hommes et structures du Moyen Âge II, Paris, Flammarion, 1990.

GILSON, Étienne, La Philosophie au Moyen Âge. Des origines patristiques à la fin du XIVe siècle, Paris, Payot, 1952.

GUENÉE, Bernard, Histoire et culture historique dans l'Occident médiéval, Paris, Aubier, 1980.

LE GOFF, Jacques, Pour un autre Moyen Âge. Temps travail et culture en Occident, Paris, Gallimard, 1978 (trad. roum. Meridiane, 1986); Les Intellectuels au Moyen Âge, Paris, Le Seuil, 1985 (trad. roum. Meridiane, 1994).

LIBERA, Alain de, La Philosophie médiévale, Paris, PUF, 1992.

PAUL, Jacques, L'Église et la culture en Occident, IXe-XIIe siècles, 2 vol., Paris, PUF, 1992 (trad. roum. Meridiane, 1996).

SOUTHERN, Richard W., L'Église et la Société dans l'Occident médiéval, Paris, Flammarion, (Champs), 1997.

 



[1] L'école *de droit+ de Bologne avait reçu un statut impérial dès 1111. Destinée à l'origine à la formation des juristes, elle devint la première faculté de droit de l'Occident médiéval.

[2] Nom donné aux cathares parce que autour de la cité forte d'Albi s'était constituée une de leurs communautés les plus importantes.

 

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