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XIII. LA MÉMOIRE DES TEMPS.
CHRONIQUE ET POLITIQUE

 

          1. Écrire l'histoire

 

          Au XIVe siècle, écrire l'histoire est encore pour la plupart des chroniqueurs retracer de manière détaillée (historier) et selon la succession chronologique les événements marquants d'un passé plus ou moins récent qu'il convient de garder en mémoire. On s'intéresse aux faits et moins à leurs causes, ou plutôt on n'envisage pas d'autres causes que providentielles, Dieu étant maître du temps et de l'histoire. D'où la perpétuation d'un intérêt pour l'histoire «universelle», depuis un événement fondateur (virtuellement depuis la création du monde) et jusqu'à un passé récent. Le Myreur des Histors de Jean d'Outremeuse (1338-1400) se propose de raconter l'histoire du monde depuis le Déluge et jusqu'à la moitié du XIVe siècle. Cette vaste chronique en prose ambitionnant de retracer l'histoire universelle n'en privilégie pas moins un espace - la ville de Liège dont Jean d'Outremuse était originaire - et un temps, la période carolingienne, où à côté de l'empereur, qui aurait vécu plus de 150 ans, Ogier le Danois, personnage de plusieurs chansons de geste, acquiert le rôle principal. En dépit des multiples références légendaires, le Myreur de Jean d'Outremuse n'en a constitué pas moins pour l'historiographie liégeoise une source de premier ordre. Cette tendance à l'«universalité» se prolonge aussi au XVe siècle. Le Livre de Mutacion de Fortune de Christine de Pizan (1403), est à la fois une histoire universelle dans laquelle s'insère aussi l'histoire personnelle de Christine, mais également une ébauche de philosophie de l'histoire, placée sous le signe de l'imprévisible divinité qu'est la Fortune. Sur les plus de 23000 vers, seuls les derniers 300 sont consacrés à l'histoire contemporaine.

          Toutefois, la Guerre de Cent Ans et la série de malheurs qui s'y rattachent vont orienter de plus en plus le discours historique vers l'actualité. Les rivalités entre la France et l'Angleterre et le souci d'affirmer la légitimité de la royauté française vont contribuer au développement du sentiment national, visible dans l'orientation que prennent les Grandes Chroniques de France de 1350 à 1380, sous l'impulsion de Pierre d'Orgemont, chancelier de Charles V. D'autre part, l'importance qu'acquièrent certaines provinces ou cours princières dans le conflit contribue au développement des chroniques locales. La guerre civile entre Armagnacs et Bourguignons se reflète elle aussi dans de nombreux écrits polémiques. Les temps troubles et difficiles font développer la réflexion sur le rôle de l'État et sur la relation entre États mais fait prendre la plume à de simples particuliers, conscients de vivre une période exceptionnelle, pour noter leurs impressions sur les événements les plus notables dans des «journaux».

          Enfin, l'éclat qu'acquiert en cette fin de Moyen Âge la cour de Bourgogne va conduire, d'une part, à l'élaboration d'une historiographie «officielle» et, d'autre part, à l'exaltation de personnalités flamboyantes dans des biographies héroïques.

 

          2. La mémoire des temps

 

         a. Chroniques de la Guerre de Cent Ans

 

          Comme son (long) titre l'indique, l'Histoire vraye et notable des nouvelles guerres et choses avenues depuis l'an mil CCC XXVI jusques à l'an LXI en France, en Escosse, en Bretaigne et ailleurs et principalement des haults faitz du roy Edowart d'Angleterre et des II roys Philippe et Jehan de France, la chronique de Jean Le Bel, rédigée entre 1351 et 1362 relate les débuts de la Guerre de Cent Ans, insistant sur le règne d'Édouard III, mais s'arrêtant aussi sur d'autres épisodes importants, tels les troubles de Flandre et du Hainaut au commencement des hostilités, la situation de la France pendant la captivité du roi Jean le Bon ou la guerre pour la succession de Bretagne. Bien qu'attaché au service de la reine Isabelle et puis de son fils, le jeune Édouard III, Jean Le Bel est un historien objectif: son récit est exact, précis, informé. Comme Froissart, qui d'ailleurs s'inspirera de son Histoire, l'auteur est sensible aux faits d'armes et aux cérémonies chevaleresques. Mais son impartialité lui fait dévoiler sans complaisance la conduite souvent basse et motivée par la cupidité des chevaliers. En outre, il compte parmi les rares historiens du temps à être sensibles aux difficultés éprouvées par le menu peuple dans ces temps troubles de guerre.

          Le regard lucide et objectif - égalé par les qualités littéraires - fait de la Chronique de Jean Le Bel une des sources les plus importantes pour l'étude des débuts de la Guerre de Cent Ans.

 

          Jean Froissart et la célébration de Prouesse

 

          Jean Froissart est né à Valenciennes en 1337. Son talent poétique précoce lui a valu la protection des comtes de Hainaut. Après 1361, il se trouve en Angleterre, au service de sa compatriote, Philippa de Hainaut, épouse du roi Édouard III. Il y restera jusqu'à la mort de sa protectrice, en 1386, s'acquittant de diverses missions diplomatiques en Écosse, en France ou en Italie, occasion de connaître à fond la vie de cour. Il reviendra dans sa région natale comme protégé du duc Wenceslas de Brabant, frère de l'empereur Charles IV. En 1373 il rédige le premier livre des Chroniques, dédié à Robert de Namur, beau-frère de la défunte Philippa, son nouveau protecteur. Titulaire de plusieurs bénéfices ecclésiastiques, il jouit d'une certaine indépendance économique qui lui permet de voyager beaucoup (en France, aux Pays-Bas, en Angleterre) afin de se documenter pour ses Chroniques. À la demande d'un autre protecteur, Gui de Châtillon, comte de Blois, il remanie le premier livre des Chroniques et entreprend la rédaction du deuxième. Le troisième livre est composé à la suite d'un voyage au Béarn (1389). Revenu en Hainaut, il rédige son quatrième livre des Chroniques et réécrit entièrement le premier. Il meurt après 1404.

        Ce bref aperçu de la carrière littéraire de Froissart auprès de plusieurs cours seigneuriales et royales rend fidèlement compte du statut de l'écrivain à la fin du Moyen Âge. L'appui moral et matériel accordé par ses protecteurs puissants, associé aux avantages procurés par les bénéfices ecclésiastiques, assurent à l'écrivain, admiré et estimé, une nécessaire indépendance lui permettant de créer mais, à la fois, le conditionnent. Si Froissart ne sera jamais réduit au statut de «fonctionnaire», à l'instar de ses confrères de la cour de Bourgogne, l'obligation «morale» de contenter ses protecteurs, d'écrire sur commande rend raison de la diversité de son oeuvre.

         L'immense ensemble des Chroniques a mis dans l'ombre les autres aspects de son activité littéraire (il est l'auteur du dernier roman arthurien en vers, Méliador, et d'une vaste oeuvre poétique). Les quatre livres qui les composent, couvrant une période longue et très troublée (depuis l'avènement du roi d'Angleterre Édouard III, en 1327, jusqu'à la mort de Richard II, en 1400) et portant le lecteur dans tous les pays impliqués dans la Guerre de Cent Ans ont connu plusieurs rédactions successives. Le premier livre suit les événements jusqu'en 1369, 1372 ou 1377, en fonction de la date de l'élaboration. Rédigé en 1387 en deux versions, le deuxième livre enregistre les faits survenus jusqu'en 1385, insistant surtout sur les troubles de Flandre, sur la mort du roi Charles V et de son connétable, le preux Bertrand Du Guesclin. Achevé entre 1390 et 1392, le troisième livre est consacré essentiellement au voyage entrepris par Froissart au Béarn, à la cour du comte de Foix, Gaston Phébus, afin de constater sur place les effets de la guerre. Enfin, le quatrième livre, dont la rédaction finale est à situer entre 1398 et 1400, présente le début du règne de Charles VI, tout en élargissant la perspective vers les événements les plus importants qui se déroulent en Europe, en Espagne, mais aussi à l'Est, en Hongrie ou en Bulgarie, s'interrogeant sur les causes de la défaite des croisés par les Turcs à Nicopolis (1396).

        Dans le prologue à la dernière édition de son premier livre, Froissart expose les principes qui ont guidé son travail d'historien: ses Chroniques se proposent de surprendre et de célébrer les faits de Prouesse, la valeur centrale de son univers. Écrit pour garder en mémoire les «grans mervelles et biau fait d'armes, liquel sont avenu par les gerres de France et d'Angleterre et des roiaulmes voisins», le texte est destiné «a la fin que tout baceler qui ainment les armes s'i puissent exempliier». Affirmation qui donne l'exacte mesure de la démarche de l'auteur - et en signale à la fois les limites: ses Chroniques sont presque exclusivement consacrées à la classe chevaleresque, à ses faits d'armes et activités ludiques spécifiques (fêtes, tournois), de même qu'à ses intrigues sentimentales. Monde désuète et factice, qui n'a gardé qu'un pâle reflet de son éclat d'antan, depuis longtemps dépourvu de justification historique. Accusé d'avoir adhéré totalement aux valeurs de ce monde, dont il ne semble pas percevoir l'inconsistance et l'anachronisme, le chroniqueur Froissart a souvent fait l'objet d'un jugement sévère. On lui a reproché la superficialité et l'absence de sens politique, le goût exagéré pour le détail qui l'empêche de comprendre le sens et la marche de l'histoire, une certaine inadéquation à la réalité, en tout point opposée à la lucidité impitoyable d'un Commynes. Ce sont là des défauts graves pour un historien, mais pas entièrement justifiés. Parce que, s'il est vrai que Froissart ne remet jamais totalement en question la chevalerie et son sytème de valeurs, il n'est pas dupe en ce qui concerne ses limites, ses défaillances et même ses crimes. La reconstitution de la lente mise à mort du jeune Gaston de Foix par son père, l'évocation des premiers accès de folie de Charles VI ou les considérations ironiques sur le comportement romanesque et orgueilleux des chevaliers français, en bonne partie responsable de la défaite de Nicopolis, témoignent d'une distanciation désenchantée par rapport à un idéal par ailleurs exalté.

         D'autre part, les reproches dont le chroniqueur fait l'objet dévoilent aussi une certaine opacité de la critique à ce que dut être sa première intention: détacher de la multitude des gestes et des visages le sens. Or, pour l'exprimer, il se sert des méthodes et des moyens mis en oeuvre par le genre qui, par définition, propose un sens, à savoir le roman. Comme M. Zink l'a montré (1992), dans les Chroniques de Froissart, c'est le romanesque qui est porteur de sens. N'oublions pas non plus qu'à une époque où la veine arthurienne s'était épuisée, Froissart écrit son ample Méliador où, sous le voile de la fiction, sont affirmées les mêmes valeurs chevaleresques fondamentales, dont la pérennité est affirmée par les Chroniques: la courtoisie et la prouesse sont inaltérables, même si l'aventure a perdu sa dimension communautaire, visant le seul bonheur individuel.

         Le texte des Chroniques se veut toutefois véridique et il faut remarquer l'effort de l'auteur d'obtenir l'information exacte. Il déploie un immense travail de documentation, à travers de nombreux voyages, recueillant ses informations directement auprès de ceux qui ont été protagonistes ou témoins directs des événements. Il convient de remarquer surtout son ardu travail de rédaction, chaque remaniement proposant un changement de perspective et permettant de surprendre l'évolution de la pensée de l'auteur, de sa façon de comprendre l'histoire, de même que son souci de démêler et d'expliquer la complexité des événements et d'en approfondir le sens.

         D'autre part, chacun des quatre livres possède sa physionomie propre: le premier, conservé dans un grand nombre de manuscrits, se veut tout d'abord une suite de la chronique de Jean Le Bel. Réécrit et remanié jusqu'à la fin de la vie de l'auteur, il se délivre progressivement des diverses tutelles, en s'appuyant de plus en plus sur des témoignages directs, souvent oraux. Le troisième Livre, le plus brillant, offre à plus d'un titre un caractère autobiographique. Le quatrième Livre, enfin, dépasse le cadre du conflit entre la France et l'Angleterre, cherchant à démêler les fils embrouillés de la géopolitique du temps, substituant à la simple perspective diachronique une vision globale des événements, envisagés dans leur interaction. Si l'on adopte ce point de vue, la signification des Chroniques n'est ni simple ni facile à déceler. Comme l'observe G. Diller, un des éditeurs de Froissart, «le chroniqueur décèle maintenant la dissimulation, la ruse et l'intérêt personnel derrière le geste héroïque, autrefois admirable et exemplaire» (Attitudes chevaleresques et réalités politiques chez Froissart, 1984).

         Pour le lecteur qui ne se laisse pas éblouir par le tableau brillant et plus d'une fois cruel d'un monde révolu, les Chroniques de Froissart ne représentent pas seulement une source capitale pour l'histoire de la Guerre de Cent Ans et de l'Europe occidentale au XIVe siècle, mais révèlent aussi le mûrissement d'une pensée et des techniques d'écriture, permettant de surprendre un décalage de plus en plus évident entre l'idéal de prouesse et une réalité qui s'en écarte définitivement.

 

          Les «Journaux»

 

       L'aggravation du conflit, la guerre civile, le désastre d'Azincourt (1415) les troubles parisiens causés par l'occupation anglaise ont eu un fort impact sur les consciences, déterminant de simples particuliers à noter leurs impressions dans des «journaux», dépourvus a priori d'ambitions littéraires. Tel est le Journal de Jean Le Fèvre, évêque de Chartres, couvrant la période qui va de 1381 à 1388, où on trouve des échos autant de son activité publique (l'auteur fut chancelier du duc Louis d'Anjou) que de sa vie privée.

       L'oeuvre la plus connue relevant de ce genre est le Journal d'un Bourgeois de Paris, couvrant la période de 1405 à 1449, dont l'auteur, vraisemblablement un clerc, offre dans un style alerte des informations précieuses sur la vie quotidienne à la fin de la Guerre de Cent Ans de même que d'intéressantes opinions politiques. Y figurent côte à côte des renseignements sur les variations climatiques, sur le prix des denrées, sur la qualité du vin, sur les «spectacles» de la capitale, depuis les entrées royales jusqu'aux exécutions capitales. Le Journal est aussi un document précieux sur l'évolution de la mentalité politique commune, favorable d'abord à l'occupant anglais, de plus en plus critique vis-à-vis du parti bourguignon, allié des Anglais, sans aller jusqu'à se ranger résolument du côté du roi, mais déplorant plutôt le sort du petit peuple, des plus démunis.

 

          b. Chroniqueurs de la Cour de Bourgogne

 

       La place exceptionnelle que se taille la cour de Bourgogne à la fin du Moyen Âge trouve son expression dans un univers artistique dominé par l'esthétique flamboyante de la grandeur, de la force, de l'opulence. Cette magnifique vision du monde se manifeste dans les fêtes somptueuses, riches tournois, tel le «banquet des voeux du faisan» (1454) dont plusieurs textes font mention. Le goût de la grandeur, de l'outrance se manifeste, en poésie, par la virtuosité vertigineuse des grands rhétoriqueurs. Dans le genre épique, les productions qui naissent dans l'espace bourguignon entendent ressusciter les grandes figures mythiques romanesques (le Roi Arthur et les chevaliers de la Table Ronde) ou antiques (Jason, «inspirateur» de l'ordre bourguignon de la Toison d'Or).

       Les Chroniques composées dans l'espace de la cour de Bourgogne relèvent elles aussi de cet univers de la grandiloquence. D'autre part, l'immense succès des Chroniques de Froissart, originaire du Hainaut et suspecté de sympathies anglaises, son exaltation de Prouesse, lui valurent d'être imité par de nombreux émules rangés dans le parti bourguignon. Enguerrand de Monstrelet (mort en 1453), un proche du comte de
Saint-Pol, déclare explicitement dans sa Chronique en deux livres, couvrant la période qui va de 1440 à 1444, être son continuateur: «Et commencera cette présente chronique au jour de Pâques communiaux l'an de grace 1400, auquel an finit le dernier volume de ce que fit et composa en son temps ce prudent et tres renommé historien, maître Jean Froissart...». Poursuivie par Mathieu d'Escouchy, la Chronique de Monstrelet est utilisée aussi par Jean Lefèvre de Saint-Rémy, héraut d'armes des ducs de Bourgogne, qui fait une large place aux descriptions de fêtes et de tournois de l'ordre de la Toison d'Or. Le chroniqueur le plus intéressant de ce groupe est Georges Chastellain (1415-1475). Historiographe officiel de la maison de Bourgogne, du duc Philippe le Bon notamment, il est l'auteur d'une Chronique en sept livres, dont ne nous sont parvenus que quelques fragments. Chastellain raconte la période mouvementée qui va de l'assassinat de Jean sans Peur (1419) au début du règne de Louis XI (1475). Favorable à la cour de Bourgogne dont il célèbre le faste et l'éclat, il n'est pas dupe de sa vanité et se montre critique à l'égard de Charles le Téméraire. Son disciple, Jean Molinet, un des grands rhétoriqueurs, lui succède comme chroniqueur officiel de la cour de Bourgogne pour l'intervalle qui va de 1474 à 1506.

       Soldat, homme de cour et diplomate, Olivier de la Marche (vers 1425-1502), ayant fait une brillante carrière à la cour de Charles le Téméraire, est qualifié de «mémorialiste». Riche en prises de positions personnelles, sa Chronique, écrite pour son élève, Philippe le Beau, couvre dans ses deux livres la période comprise entre 1435 et 1488. Les «souvenirs» de l'auteur évoquent, dans un style plus simple que celui qu'adoptent la plupart des chroniqueurs bourguignons, les manifestations de la vie chevaleresque et les fêtes de la cour de Bourgogne.

 

          c. Biographies héroïques

 

       Le désir d'exalter un idéal de prouesse chevaleresque, auquel la réalité donne un démenti, se trouve à l'origine du genre de la biographie héroïque, destinée à perpétuer le souvenir des grandes figures de la Guerre de Cent Ans. Clerc proche de la cour, Jehan Cuvelier choisit la laisse épique pour exalter dans la Chanson de Bertrand Du Guesclin (1380-1385), chronique qui emprunte la forme de la chanson de geste, la figure quasi-mythique du connétable, vassal fidèle du roi Charles V. Vers la même époque, Jean Chandos, un héraut au service du roi d'Angleterre compose la biographie du grand adversaire de Du Guesclin, le Prince Noir, fils aîné du roi Édouard III.

       Dans la sphère de la cour de Bourgogne, d'autres auteurs s'évertuent à fixer le souvenir de personnalités qui ont fait de leur vie une illustration vivante de l'idéal chevaleresque. Le Livre des faits de Jean le Meingre, dit mareschal de Bouciquaut (1409) retrace la noble figure du vaillant chevalier, maréchal de France et gouverneur de Gênes, mais surtout intrépide champion des dames, pour la défense desquelles il fonda l'ordre de l'Écu vert à la Dame blanche. Dans le même esprit, le Livre des Faictz de messire Jacques de Lalaing raconte l'éducation exemplaire, les multiples «pas d'armes» (joutes soigneusement organisées) de ce parfait chevalier, représentant d'un idéal révolu, tué par un ... boulet de canon lors du siège de Poucques, en Flandres.

       Le Jouvencel (1461-1468) de Jean de Bueil, l'un des plus célèbres capitaines de Charles VII, tient à la fois du traité didactique et du roman autobiographique. Écrit à la première personne, le texte décrit en une savante tripartition l'éducation, les grands exploits militaires et enfin l'avènement aux plus hautes fonctions politiques (notre héros est nommé régent du royaume) d'un pauvre jouvencel que ses mérites transforment en grand dirigeant. Fidèle à la morale chevaleresque traditionnelle, le Jouvencel est aussi une chronique pittoresque et non dépourvue de réalisme des dernières années de la Guerre de Cent Ans.

 

          d. Commynes et la fin de l'idéal chevaleresque

 

          Né en 1447 d'une famille de hauts fonctionnaires bourguignons, le mémorialiste

et l'homme politique Philippe de Commynes entre de bonne heure au service du comte de Charolais (1464), le futur Charles le Téméraire, duc de Bourgogne, qu'il accompagne comme écuyer dans la bataille de Monthléry (1465), avant de devenir son homme de confiance. La rencontre de Péronne (1468) entre le duc de Bourgogne et son grand adversaire, le roi Louis XI, marque un tournant décisif dans le cours de son existence. Flatté par l'attention que lui accorde l'habile diplomate que fut le roi de France, Commynes se laissera acheter, tout en continuant à remplir auprès de son ancien maître des missions de confiance. Jusqu'en 1472, quand, à la suite d'une fuite rocambolesque, il passera définitivement  dans le camp français. Comblé de faveurs, il y jouera un rôle politique de premier ordre jusqu'en 1477, lorsque, jugé suspect, il connaît une demi-disgrâce, recevant toutefois diverses missions diplomatiques en Bourgogne, à Florence ou au Piémont. Sa situation devient plus précaire à la suite de la mort de Louis XI. Mêlé à divers complots, il sera arrêté (1487), dépossédé de ses fiefs les plus importants et, en mars 1489, condamné à l'exil et à la confiscation d'une partie de sa fortune. Au cours de l'expédition de Charles VIII en Italie, il est chargé de diverses missions diplomatiques auprès des cités italiennes, mais son échec scelle définitivement son sort. Contraint de vivre jusqu'à la fin de sa vie loin de la cour et des affaires publiques, il mourra en 1511.

 

          Les huit livres des Mémoires, rédigés à la demande de l'archevêque de Vienne, la Napolitain Angelo Cato, qui souhaitait écrire en latin une chronique du règne de Louis XI, sont composés entre 1489 et 1490 et complétés entre 1493-1498. Conçue à l'origine comme le témoignage objectif d'un participant direct aux événements dont il s'attachait à déceler la motivation profonde, la démarche du mémorialiste deviendra bientôt un plaidoyer pro domo, tentant de justifier l'acte de sa propre trahison. Commynes crée ainsi le genre littéraire des mémoires, dont les caractéristiques (prose débarrassée d'ornements rhétoriques, volontiers digressive, information précise d'un témoin oculaire, point de vue personnel, souci de restituer la complexité des faits et surtout les mobiles de leurs artisans) serviront de modèles aux mémorialistes des XVIe et XVIIe siècles. La prétention d'objectivité revendiquée par l'auteur ne peut être contestée par les faits, en général réels, mais par la manière de présentation. Son point de vue est celui d'un je observateur et acteur, se racontant et précisant le rôle qu'il a joué, alors qu'il se trouve désormais à l'écart de la vie politique. En effet, si Philippe de Commynes opère un choix dans la multitude des faits, passant certains événements sous silence, amplifiant d'autres ou leur attribuant des causes différentes, s'il distingue soigneusement l'essentiel de l'accessoire, c'est parce que son oeuvre comporte aussi une dimension didactique. Il n'écrit pas ses Mémoires à l'intention d'un lecteur quelconque, mais il les destines aux puissants, aux princes, ce qui transforme son oeuvre en «miroir du prince».

        Contrairement aux chroniqueurs bourguignons, dont il est quasiment contemporain, ou à Jean Froissart, Commynes ne se laisse pas fasciner par l'éclat extérieur. Il démasque les apparences, brise les illusions, explore les mobiles cachés et les ressorts psychologiques, pour dévoiler la duplicité universelle qui, dans son opinion, gouverne le monde. C'est pourquoi, à ses yeux, Louis XI, roi pacifique, négociateur habile, voire rusé, entouré de  conseillers sages et avertis, concrétise, en dépit de défauts jugés mineurs (l'avarice, la dévotion exagérée, une immodération du langage), le modèle du prince idéal: «Et entre tous ceulx que j'ay jamais congneu, le plus saige pour soy tirer d'un maulvais pas en temps d'adversité, c'estoit le roy Loys unziesme, nostre maistre, et le plus humble en parolles et en habitz, qui plus travailloit a gaigner ung homme qui le pouvait servir ou qui luy pouvait nuyre. Et ne se ennuyoit [dépitait] point a estre refusé une fois d'ung homme qu'il praticquoit a gaigner, mais y continuoit, en luy promectant largement et donnant par effect aregent et estatz qu'i congnoissoit qui luy plaisoient. Et ceulx qu'il avoit chasséz et deboutéz [repoussés] en temps de paix et de prosperité, il les rachappoit [rachetait] bien cher quant il en avoit affaire, et s'en servoit et ne les avoit en nulle hayne pour les choses passees». Tout autre est son ennemi Charles, représentant de l'ancien monde féodal, dominé par les passions et accumulant dans sa personne tous les vices (orgueil, obstination, cruauté). L'efficacité, l'intrigue, l'argent l'emportent donc sur la «beauté gratuite» des hauts faits chevaleresques quand il s'agit d'arriver à ses fins, surtout s'ils se confondent avec le «bien public», la paix et la prospérité du royaume. Position proche de celle que Machiavel développera dans son Prince (publié en 1513), à une seule différence près: la perspective de Commynes relève de la conception médiévale de la providence; ce monde méchant et perfide se trouve toutefois entre les mains de Dieu, qui châtie la violence et l'orgueil.

        Par la date de leur composition et par leur contenu (les deux derniers livres se rapportent aux expéditions de Charles VIII en Italie, les Mémoires de Commynes dépassent le cadre du Moyen Âge «historique». Au-delà des considérations générales au sujet de diverses formes de gouvernement, de la formation des États ou des moeurs des peuples européens, théories politiques et idées vouées à un développement ultérieur (nécessité d'un équilibre européen, libre consentement pour le payement des impôts, théorie des «climats»), Philippe de Commynes est en premier lieu le fossoyeur des idéaux et des illusions du monde chevaleresque, ses Mémoires se constituant en action systématique de destruction des mythes (cf. J. Dufournet, La destruction des mythes dans les «Mémoires» de Commynes, 1966).

 

          3. La réflexion politique

 

        Les vicissitudes des temps, les querelles dynastiques, déterminées par la Guerre de Cent Ans, le scandale du Grand Schisme d'Occident, autant que le nouveau statut des écrivains, rattachés à la personne d'un prince, amènent un intérêt nouveau pour les affaires publiques et, tout simplement, une réflexion sur le monde, dont les enjeux sont la légitimité du pouvoir royal ou les compétences respectives du pouvoir temporel et de l'autorité spirituelle.

         L'intérêt pour le politique est particulièrement sensible à la cour de Charles V, amené par tempérament mais surtout par les circonstances politiques à s'intéresser à la réflexion politique. Il fut, paraît-il, à l'origine de l'anonyme Songe du Verger (1375), qui accueille dans le cadre conventionnel du songe allégorique un long débat en prose sur les rapports de l'Église et de l'État, plus particulièrement sur les pouvoirs du pape et du roi, défendus respectivement par un clerc et un chevalier. Composé aussitôt après la trêve de Bruges (1375), qui sanctionnait les reconquêtes par le roi de France des territoires tombés entre les mains des Anglais, l'ouvrage touche à de nombreux sujets d'actualité: la question anglaise, le statut du duché de Bretagne, le problème de la succession des femmes, le retour du pape à Rome. Mais le Songe traite aussi des questions plus générales telles les conditions d'un bon gouvernement, l'éducation du prince, les guerres, les impôts, etc.

         Un autre conseiller de Charles V, le très pieux Philippe de Mézières, est l'auteur du Songe du Vieil Pèlerin, ouvrage à la fois religieux et politique, destiné au jeune roi Charles VI. Se servant du même cadre allégorique, le texte se propose de préparer l'âme à obtenir la perfection qui lui vaudra la conquête du Royaume de Dieu. Pour ce faire, la reine Vérité, accompagnée de Justice, Paix et Miséricorde, parcourt l'Orient et l'Occident, occasion de juger moeurs et institutions. Arrivée en France, elle passe en revue les divers états, donne au roi des conseils de gouvernement par le biais du jeu d'échecs, la dernière partie de l'ouvrage se constituant en «miroir du prince».

         Le songe allégorique est également utilisé dans le Quadriloge invectif d'Alain Chartier (1422), secrétaire du Dauphin qui deviendra le futur Charles VII, pamphlet politique composé après le catastrophique traité de Troyes (1421) qui reconnaissait Henri V d'Angleterre comme héritier de la couronne de France. Construit sur quatre discours pathétiques, de la France en habits de deuil, du Peuple, du Chevalier et du Clergé, le Quadriloge appelle à l'union des trois états autour du roi.

         Les poètes ne restent pas insensibles eux non plus aux malheurs des temps. Dans son Jugement du Roi de Navarre, Guillaume de Machaut décrit en vers saisissants «les orribles merveilles/ seur toutes autres despareilles», les incomparables calamités de toutes sortes qui s'abattent sur la France pendant le terrible hiver 1348-1349, depuis les famines, la peste, les souffrances de la guerre. Eustache Deschamps ouvre décidément la poésie à l'actualité: il ne se lamente pas seulement sur les malheurs engendrés par la guerre mais évoque aussi, au lendemain de la mort du héros, (Ballade 306, Lai 312) la figure incomparable de Bertrand Du Guesclin. Machaut dans la Fontaine amoureuse, Froissart dans le Dit dou bleu chevalier mais surtout le grand captif que fut Charles d'Orléans font de la prison et de l'exil un thème majeur de la poésie à la fin du Moyen Âge (v. ch. XV).

         Mais la prise de position personnelle et le désir d'aller au-delà de la lamentation, dans le souci d'intervenir directement sur les événements, devient plus que manifeste chez Christine de Pizan. En 1404, elle écrit, à la demande du duc de Bourgogne, un Livre des fais et bonnes moeurs du sage roy Charles V. Bien que Christine ait bien connu le roi (son père, Tommaso da Pizzano avait été médecin et astrologue du roi), la biographie qu'elle nous propose, plus proche du panégyrique, se ressent de l'inspiration d'où elle est issue (le duc de Bourgogne était le plus jeune des «beaux oncles» du roi Charles VI). Le texte insiste davantage sur les bonnes moeurs que sur les fais: les guerres victorieuses menées par le roi et le connétable Du Guesclin contre les Anglais sont presque absentes; sont en échanges célébrés la sagesse, les vertus du roi et, non pas en dernier lieu, son goût pour les arts et les sciences et son rôle de mécène. Une année plus tard, en octobre 1405, dans un moment très tensionné menaçant d'aboutir à la guerre civile, Christine adresse une Epistre à la reine Isabeau, en la suppliant de rétablir la paix, telle une mère qui empêcherait ses enfants de s'entredéchirer. En 1410, au plus fort de la guerre entre Armagnacs et Bourguignons, elle adresse aux princes une Lamentation sur les maux de la France. Composée en 1418, l'Epistre de la prison de la vie humaine se veut une consolation adressée aux dames ayant perdu un être cher lors du désastre d'Azincourt. Enfin, le Ditié de Jehanne d'Arc, dernière oeuvre connue de Christine (1429), célèbre le miracle de la jeune bergère choisie par Dieu en même temps qu'elle accable de menaces les Anglais et les Français félons qui ont trahi leur pays.

         

Orientations bibliographiques

        

AINSWORTH, Peter F., Froissart and the Fabric of History, Oxford, Clarendon Press, 1991.

ALLMAND, C.T., War, Literature and Politics in the Late Middle Ages, Liverpool University
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BELL, Dora, L'Idéal éthique de la royauté en France au Moyen Âge d'après quelques moralistes du temps, Genève, Droz, 1962.

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