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VERS UN NOUVEL ORDRE LITTÉRAIRE
(XIVe-XVe  SIÈCLES)

 

          Continuité et renouvellements

 

          S'il n'est pas permis de séparer «l'automne» du Moyen Âge de son apogée, la coupure que les histoires littéraires font entre le XIIIe et le XIVe siècle reçoit plusieurs justifications. Elle est tout d'abord l'expression de la crise profonde que traverse la société dans le plan politique (les déboires de la Guerre de Cent Ans), économique, démographique (ravages provoqués par la guerre, la peste et autres épidémies). D'autre part, dans le plan linguistique, le passage de l'ancien au moyen français: au XIVe siècle disparaît le résidu de déclinaison qui avait maintenu les deux cas, sujet et régime, les structures morpho-syntaxiques archaïques et la topique qu'elles déterminent disparaissent pour laisser la place à une langue déjà proche du français actuel. Les formes littéraires connaissent aussi des changements, ainsi que le statut de l'écrivain, faisant une large place à la nouvelle réflexion théorique sur l'écriture.

          En détaillant ce dernier aspect, on ne peut manquer de remarquer le développement de la prose, devenue la forme dominante de l'écriture. Devenue moyen d'expression «naturelle» de la littérature historique, didactique, morale, elle remplace définitivement le vers dans le roman, mouvement amorcé dès le XIIIe siècle, et aussi dans les chansons de geste, réécrites en prose.

          Le contexte de crise et d'incertitude favorise une abondante littérature morale, didactique où se remarque l'essor pris par les traductions, annonçant déjà la Renaissance dans l'effort de renouer avec la grande littérature classique. Ainsi Charles V fera traduire pour sa «librairie», bibliothèque qui comptait à sa mort mille deux cents manuscrits et qui a constitué le point de départ de la future Bibliothèque royale, la Cité de Dieu de saint Augustin, l'Éthique et la Politique d'Aristote, traduites par Nicolas Oresme, conseiller du roi, la première partie de l'Histoire romaine de Tite-Live. Se multiplient aussi les «miroirs du prince», proposant, dans ces temps troubles, l'image idéale du souverain ou s'interrogeant sur l'exercice du pouvoir, sur la nouvelle relation entre royauté et papauté, dans un contexte où s'affirme de plus en plus l'idée de l'État national. Tels sont le Songe du Vieil Pèlerin de Philippe de Mézières, le Songe du vergier, le Rosier des guerres, attribué à Louis XI, ou plusieurs textes de Chrstine de Pizan.

          La fin du Moyen Âge voit s'affirmer un courant de littérature misogyne qui anime de grandes querelles littéraires et idéologiques. Le point de départ en est Le Roman de la Rose de Jean de Meun et sa vision antiféministe, à quoi s'ajoute, vers 1425, la querelle suscitée par la Belle Dame sans mercy d'Alain Chartier, mise en question du système des valeurs courtoises. C'est pour s'opposer à Jean de Meun et à ses disciples que Christine de Pizan écrit la Cité des Dames (1404-1405), «défense et illustration de la femme» et revendication de ses droits légitimes.

          Dès le XIIIe siècle, avec Jean Bodel ou Rutebeuf s'était dessinée la figure de l'écrivain polyvalent, au service d'une confrérie (Confrérie des Jongleurs et Bourgeois d'Arras pour Jean Bodel) ou d'une institution (Université de Paris pour Rutebeuf). Cette tendance à la «professionnalisation» de l'écrivain se poursuit au XIVe siècle qui voit apparaître l'institution du mécénat. Comme écrire n'est pas encore un métier, pour «vivre de leur plume» tous les grands écrivains de l'époque cherchent à se mettre au service d'un protecteur puissant qui les pourvoira de riches bénéfices: Guillaume de Machaut sera au service de Jean de Luxembourg avant de devenir chanoine de Reims. D'abord au service de Philippa de Hainaut, épouse du roi Édouard III d'Angleterre, Froissart sera chanoine de Chimay avant de devenir chapelain de Guy de Blois. Attaché au service de Louis d'Orléans, frère du roi Charles VI, Eustache Deschamps sera tour à tour militaire, juriste, fonctionnaire. Le statut d'écrivain semi-professionnel est peut-être le mieux illustré par Christine de Pizan, première femme à vivre de son activité d'écrivain, les charges ecclésiastiques lui étant par définition interdites: restée veuve avec une famille à charge, elle mettra au point un petit scriptorium privé qu'elle dirigera.

          Cette nouvelle situation des écrivains explique le caractère très diversifié de leur production. Dépendant de la bienveillance d'un mécène, ils sont obligés d'écrire sur commande. Ainsi Guillaume de Machaut, dernier poète musicien, auteur de musique religieuse et profane, composera des pièces lyriques, des «dits» lyrico-narratifs et une sorte de chronique en vers, la Prise d'Alexandrie. Connu surtout comme auteur des Chroniques, Froissart a écrit aussi un roman arthurien en vers (Méliador) et une vaste oeuvre poétique. Eustache Deschamps est lui aussi auteur d'une oeuvre poétique variée, il compose un Art poétique, traduit des ouvrages moraux et écrit des dits satiriques. Mais c'est encore la personnalité de Christine de Pizan qui est la plus représentative de cette tendance de l'écrivain à s'approprier tous les domaines de la production littéraire, avec une création variée où les pièces lyriques alternent avec les traités historiques, moraux, avec des ouvrages politiques, inspirés par la réalité contemporaine.

          Enfin, quel que soit le genre pratiqué, écrire s'accompagne d'une réflexion théorique. Le chroniqueur s'interrogera sur la qualité et l'authenticité de ses sources, le romancier sur l'ordonnance du récit. Mais l'écrivain réfléchira surtout au statut même de la création poétique, à sa condition d'écrivain et au rapport nouveau qui s'institue entre le pouvoir et l'écriture.

 

 

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