V. DU SACRÉ AU PROFANE:LE JEU DRAMATIQUE

4. ADAM DE LA HALLE (vers 1245-1288)
                                                                                   
            Représentant, comme Jean Bodel, de l'école arrageoise, Adam de la Halle, dit aussi Adam le Bossu est l'un des poètes les plus originaux du XIIIe siècle. Auteur du Jeu de Robin et de Marion, transposition dramatique de la pastourelle lyrique, (représenté à Naples vers 1284), Adam nous a légué aussi le Jeu de la feuillée, première pièce de théâtre profane de la littérature française, mélange de réalisme et de féérie. Dans la première partie de la pièce, en utilisant le modèle du congé (voir Jean Bodel, p. 53), Adam exprime le désir de quitter sa ville et sa famille pour aller poursuivre ses études à Paris.

            Le Jeu de la Feuillée (1276)

            ADAM (revêtu de la cape des étudiants parisiens)
Seigneurs, savez-vous pourquoi j'ai changé mon habit? J'ai été marié, à présent je retourne au clergé. Je poursuivrai ainsi la réalisation d'un projet que j'ai fait il y a longtemps. Mais je veux auparavant prendre congé de vous tous [...].
            GILLOT[44]
            Maître, le problème n'est pas là. Vous ne pouvez pas vous en aller ainsi car, une fois que la Sainte Église a uni un couple, c'est pour toujours. Il faut réfléchir avant de s'engager.
            ADAM
            Par ma foi, tu parles sans savoir. [...] Qui s'en serait gardé au début? L'amour me prit en un moment tel qu'alors l'amant se blesse deux fois s'il veut se défendre contre lui. Oui, je fus pris juste au premier bouillonnement, en plein dans la verte saison et dans la fougue de ma jeunesse, lorsque la chose a la plus grande saveur et que nul ne recherche ce qui vaut mieux pour lui, mais seulement ce qui est à son goût. Il faisait un été beau et clair, doux et vert et limpide et joyeux, les chants d'oiseaux le rendaient merveilleux dans un bois profond, près d'une petite source courant sur un gravier paré de couleurs variées. C'est alors que me vint la vision de celle que j'ai à présent pour femme et qui, maintenant, me semble pâle et jaune. Elle était alors blanche et vermeille, riante et amoureuse et mince; à présent je la vois grasse et mal faite, triste et bougonne. [...] Amour ensorcèle ainsi les gens, fait briller chaque grâce en la femme et la fait sembler plus grande, de sorte que l'on croit bien d'une mendiante que c'est une reine. Ses cheveux semblaient reluisants d'or, drus et crêpés et frémissants. À présent ils sont rares, noirs et pendants. Tout en elle me semble à présent changé. Elle avait le front bien exactement mesuré, blanc, lisse, large, découvert; à présent je le vois ridé et étroit. Elle avait, à ce qu'il me semblait, les sourcils arqués, fins et bien alignés, d'un poil brun fait au pinceau, pour rendre plus beau le regard. À présent je les vois ébouriffés et dressés comme s'ils voulaient prendre leur envol. Ses yeux noirs me semblaient brillants, nets et bien façonnés, prêts à accueillir favorablement, grands sous des paupières minces avec deux petites clôtures jumelles s'ouvrant et se fermant à volonté, en regards sincères et amoureux; entre eux deux descendait l'arête du nez belle et droite, mesurée selon la juste proportion, qui lui donnait forme et figure et frémissait de gaîté. Entour, sous le bonnet, paraissaient deux blanches joues un peu teintées de vermeil, où le rire mettait deux fossettes. Dieu ne viendrait pas à bout de faire un autre visage pareil au sien, à ce qu'il me semblait. Puis c'était la bouche, mince aux coins et grosse au milieu, fraîche et vermeille comme rose; les dents blanches, bien faites et rapprochées; le menton fosselé d'où naissait la gorge blanche sans creux jusqu'aux épaules, lisse et ronde en descendant; la nuque découverte, blanche et assez pleine, avec un léger pli sur le côté; les épaules bien droites où s'attachaient de longs bras, pleins et minces où il convenait. Et tout cela n'était encore rien pour qui regardait ses blanches mains d'où naissaient ces beaux doigts longs, minces au bout, recouverts d'un bel ongle sanguin, lisse et net près de la chair. Et elle s'aperçut bien d'elle-même que je l'aimais mieux que moi. Aussi se comporta-t-elle fièrement envers moi, et plus elle se montrait fière, plus elle faisait croître en moi amour, désir et passion. Jalousie, désespoir et folie s'y mêlèrent et de plus en plus je m'enflammai pour son amour et je fus hors de moi, tant que je ne connus plus de repos avant d'avoir fait d'un maître un seigneur[45]. Bonnes gens, c'est ainsi que je devins prisonnier d'Amour qui me prit à l'improviste, car elle n'avait pas les traits aussi beaux qu'Amour me les fit paraître.

            Pour préparer l'étude du texte:
            - Repérez les motifs du congé présents dans le texte.
            - Relevez les stéréotypes et les clichés qui se succèdent dans le discours d'Adam. Quels en sont les effets?
            - Analysez le portrait de Marie. S'agit-il tout simplement de parodie ou d'une mise en question de l'esprit de la fin'amors?

            Sous le couvert de la féérie, la deuxième partie offre une satire grinçante de la société arrageoise. Les fées vont faire leur apparition sous une loge de feuillage (feuillée), mais le rêve permet la résurgence de la satire puisque les fées Morgue, Arsile et Magloire donnent à voir la Roue de Fortune qui élève et abaisse des personnages appartenant à la réalité arrageoise. Quant à Adam, maudit par Magloire, furieuse d'avoir été privée de couvert, il verra réduit à néant son rêve d'aller à Paris.

            RIQUIER[46]
            Silence et tenez-vous tranquilles. Je ne pense pas qu'elles tardent, car il est à peu près l'heure; elles sont en chemin.
            GILLOT
            J'entends, il me semble, la maînie d'Hellequin[47] qui vient devant, faisant sonner mainte clochette; je crois qu'ils sont tout près.
            DAME DOUCE
            Les fées viendront après?
            GILLOT
            Que Dieu m'aide! Oui, je crois.
            RAINELET, à Adam
            À moi, sire, il y a danger. Je voudrais être à la maison.
            ADAM
            Mais non, tais-toi: ce sont de belles dames bien habillées.
            RAINELET
            Au nom de Dieu, sire, ce sont les fées. Je m'en vais.
            ADAM
            Assieds-toi, vaurien. [Les fées arrivent et s'asseoient toutes trois à table]
            MORGUE
            Belle douce compagne, regarde comme c'est beau ici, clair et propre.
            ARSILE
            Il est juste que nous fassions un beau présent à celui qui s'occupe de nous préparer ce lieu.
            MORGUE
            Qu'il en soit ainsi. Mais nous ne savons qui c'est.
            CROQUESOT[48]
            Dame, avant que tout ceci ne fût prêt, je suis arrivé pendant qu'on achevait de mettre la table; deux clercs s'en occupaient, et j'entendis que les gens appelaient l'un d'eux Riquier Auri et l'autre Adam, fils de maître Henri: ce dernier était vêtu d'une cape.
            ARSILE
            Il est juste qu'ils en tirent avantage et que chacune leur fasse un don. Dame, que donnerez-vous à Riquier?             Commencez.
            MORGUE
            Je lui fais un beau cadeau: je veux qu'il ait abondance d'argent. Et pour l'autre, je veux qu'on ne puisse trouver plus amoureux en nul pays.
            ARSILE
            Je veux aussi qu'il soit plaisant et bon faiseur de chansons.
            MORGUE
            Il faut encore un don à l'autre. À vous de commencer.
            ARSILE
            Dame, je désire que son commerce prospère et multiplie.
            MORGUE, à Magloire
            Et vous, dame, ne soyez pas à ce point dépitée, qu'ils ne reçoivent de vous aucun bien.
            MAGLOIRE
            De moi, certes, ils n'auront rien. Ils doivent bien se passer d'un beau présent, puisque je me suis passée de couteau. Honni soit qui leur donnera rien!
            MORGUE
            Ah! dame, cela n'arrivera pas qu'ils n'aient de vous quelque don. [...]
            MAGLOIRE
            Je veux que Riquier soit pelé et qu'il n'ait pas de cheveux devant. Pour l'autre, qui va se vantant d'aller à l'école à Paris, je veux qu'il s'encanaille avec les gens d'Arras, qu'il s'oublie entre les bras de sa femme, qui est amoureuse et tendre, au point d'oublier et de haïr l'étude et d'ajourner son départ.
            ARSILE
            Hélas! dame, qu'avez-vous dit! pour Dieu, révoquez cette sentence.
            MAGLOIRE
            Par l'âme en qui réside la vie de mon corps, il en sera comme j'ai dit.

            Pour préparer l'étude du texte:
            - Étudiez le mélange de merveilleux et de réalisme.

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Comments to: Mihaela VOICU; Text editor: Laura POPESCU; Last update: July, 2002