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IX. LE ROMAN
ET LA NOUVELLE AU XVe SIÈCLE
2.ANTOINE DE LA SALE (1385-1460?) |
Entré très jeune au service des ducs d'Anjou, attaché au «roi René» d'Anjou et «précepteur» de son fils, à l'intention duquel il compose la Salade (1442-1444), mélange de «bonne herbes» destinées à l'éducation de son élève, il passe après 1448 au service du comte de Saint-Pol. C'est alors qu'il va écrire La Sale (1451), construction allégorique faisant la part des vices qu'un prince doit éviter et des vertus qu'il doit pratiquer, le Reconfort à Madame de Fresnes (1457) pour la consoler de la perte de son mari et le traité Des anciens tournois et faits d'armes (1459). Son oeuvre majeure est Le Petit Jehan de Saintré, roman en prose au sujet entièrement original. Sous l'apparence d'un roman d'apprentissage, Le Petit Jehan de Saintré est en fait une parodie des romans de chevalerie autant qu'une contestation amère du système des valeurs courtoises.
Le Petit Jehan de Saintré (1456)
Formé par sa protectrice, la dame des Belles Cousines, une veuve riche et belle, le page Jehan réussit plusieurs exploits et acquiert une renommée de chevalier accompli. Mais quand il veut courir les tournois pour son propre compte, il s'attire le courroux de sa dame autant que le mécontentement du roi. À son retour d'Allemagne, il constatera que sa bien aimée lui a préféré un gros abbé. Mal accueilli, il est en outre insulté par l'abbé, qui, encouragé par la dame des Belles Cousines, se lance dans une diatribe contre la chevalerie.
«Ilz
sont pluiseurs chevaliers et escuiers en la court du roy, de la royne et aussi
des aultres seigneurs et dames et aussi par ce royaume, qui disent estre de
vous, dames, sy loyaux amoureux; et pour acquerir soz graces, s'ilz ne les ont,
pleurent devant vous, souppirent et gemissent, et font sy les dolloureux, que,
par force, entre vous, povres dames, qui avez les cuers piteux et tendres, fault
que soyez ainssy decepues de eulx, et que tumbez a leurs desirs et en leurs
las; et puis s'en vont de l'un a l'autre, lors prendent une emprinse d'une jarretiere,
d'un brachellet, d'une rondelle ou d'un navet - que say je, Madame? - et puis
vous disent, ung tout seul a X ou XII: "Hé! Madame, je porte ceste
emprinse pour l'amour de vous!" Hé! povres dames, comment estes
vous abusees de voz amoureux! Alors le roy, la royne et tous mes seigneurs les
loent et les prisent, et leur donnent largement de leurs biens, dont ilz se
mectent bien en point. Et ne est il pas vray, Madame? qu'en dictes vous?»
Madame, qui de ce fust bien aise, en souzriant luy dist: «Et qui le vous
a dist, Abbes? Quant a moy, je croy qu'il soit ainzzy.» Et en disant ces
parolles, elle marchoit sur le piet de damps Abbes. «Encores, Madame,
vous dy je plus: quant ces chevaliers ou escuiers vont faire leurs armes et
ont prins congiet du roy, se il fait froit, ilz s'en vont a ces pailles d'Allemaigne,
se rigollent avec ces fillettes tout l'iver; et, s'il fait chault, ilz vont
en ce delicieux royaume de Sicile, a ces bons vins, a ces bonnes et delicieuses
viandes, a ces fontaines, a ces bons fruis et a ces tresbeaux jardins, et tout
l'esté repaistre leurs yeulz de ces tresbelles dames et aussy gentilzhommes,
qui leur font des bonnes chieres et honneurs assez; puis ont ung viel menestrel
ou trompette, quy porte ung viel esmail, et lui donnent une de leurs vielles
robes, et crient a la court: "Mon seigneur a gaignié! Mon seigneur
a gaignié! Mon seigneur a gaignié!" Et, povres dames, qu'estes
vous abusees! et, par ma foy, je vous plaings!»
Madame,
qui de ces parolles estoit sy aise, que plus ne povoit, vira ung peu sa teste,
et dist au seigneur de Saintré: «Qu'en dictes vous, seigneur de
Saintré?»
Le
seigneur de Saintré, tresdesplaisant de la charge et injures aux gentilz
hommes que disoit ce bon Abbé, dist a Madame: «Se il vous plaisoit
tenir la part des gentilz hommes, Madame? vous savez bien le contraire!»
Lors dist Madame: «Nous avons bien veu d'aucuns qui n'ont pas fait ainssy;
mais que savons nous des aultres? Quand a nous, nous sommes de l'oppinion de
l'Abbé.»
Traduction: «Il y a plusieurs chevaliers
et écuyers à la cour du roi, de la reine et des autres seigneurs
et dames, et aussi dans ce royaume, qui se disent loyaux amoureux de vous, mesdames;
et pour acquérir vos bonnes grâces, s'ils ne les ont pas obtenues,
ils pleurent devant vous, soupirant et gémissent, et se prétendent
si malheureux que forcément vous, pauvres dames qui avez le coeur pitoyable
et tendre, vous êtes trompées par eux, et vous tombez dans leurs
pièges, selon leur désir. Puis ils s'en vont de l'un à
l'autre, portant comme signe de leur emprise une jarretière, un bracelet,
une rondelle, ou un navet, - que sais-je, Madame? - et puis vous disent, chacun
d'eux à dix ou douze d'entre vous: "Eh! Madame, je porte cette emprise
pour l'amour de vous." Ah! pauvres dames, comme vos amoureux se moquent
de vous! Alors, le roi, la reine, et tous les seigneurs les louent et les admirent,
et leur donnent beaucoup d'argent, avec quoi ils s'équipent richement.
N'est-ce pas vrai, Madame? Qu'en dites-vous?»
La
dame, qui était bien aise d'entendre cela, répondit en souriant:
«Et qui vous l'a dit, l'abbé? Quant à moi, je crois qu'il
en est ainsi.»
En
disant ces paroles, elle marchait sur les pieds de damp Abbé.
«Et,
Madame, je vous dirai plus. Quand ces chevaliers ou écuyers vont faire
leurs armes, et qu'ils ont pris congé du roi, s'il fait froid, ils s'en
vont à ces poëles d'Allemagne, et s'amusent avec des fillettes pendant
tout l'hiver; et s'il fait chaud, ils vont dans ce délicieux royaume
de Sicile, où ils trouvent de bons vins, de bonnes et délicieuses
viandes, des fontaines, de bons fruits et de très beaux jardins; ils
passent donc tout l'été à réjouir leurs yeux en
regardant ces très belles dames et ces gentilshommes qui leur font bonne
chère et beaucoup d'honneur. Puis ils ont un vieux ménestrel ou
un trompette qui portent un vieil émail, à qui ils donnent une
de leurs vieilles robes, et qui va crier à la cour: "Mon seigneur
a gagné! Mon seigneur a gagné! Mon seigneur a gagné!"
Et, pauvres dames, comme vous êtes abusées! Et, par ma foi, que
je vous plains!»
La
dame, qui ne se tenait pas de joie en écoutant ces paroles, tourna un
peu sa tête, et dit au seigneur de Saintré:
«Qu'en
dites-vous, seigneur de Saintré?»
Le
seigneur de Saintré, très mécontent de voir ce bon Abbé
attaquer et insulter les gentilshommes, dit à la dame: «S'il vous
plaisait de défendre les gentilshommes, Madame? Vous savez bien le contraire.»
Alors
la dame dit: «Nous en avons bien vu quelques-uns qui n'ont pas agi ainsi;
mais que savons-nous des autres? Pour nous, nous partageons l'opinion de l'Abbé.»
Pour prouver la vérité de ses affirmations, l'abbé propose d'engager avec le chevalier une lutte corps à corps.
Le
seigneur de Saintré, en entendant les paroles outrageuses de damp Abbé,
crut avoir le coeur percé de part en part, d'autant plus pour la faveur
de la dame, qui voyait tout cela sans mot dire, sauf ceci:
-
Hé! seigneur de Saintré, vous qui êtes si vaillant et avez
accompli, comme on le dit, tant de beaux exploits, n'oseriez-vous pas lutter
contre l'abbé? Certes, si vous ne le faites pas, je me rangerai à
son avis.
-
Hé!, madame, vous savez bien, lui dit-il, que je ne fus jamais lutteur
et que ces seigneurs moines en sont maîtres, ainsi que dans les jeux de
paume, pour lancer des barres, des pierres et des javelots, jeux auxquels ils
s'adonnent quand ils sont en privé; voilà pourquoi je sais bien,
madame, que je ne pourrai rien contre lui.
-
J'insiste, dit la dame, c'est maintenant que je verrai si vous me refusez; et
si vous n'acquiescez pas à ma requête, je vous reprouverai partout
et vous tiendrai pour un coeur de chevalier très lâche. Alors,
qu'en dites-vous?
-
Madame, j'ai fait pour vous plus que pour n'importe quelle autre dame; mais
puisqu'il en est ainsi, je ferai selon votre plaisir. [...]
Alors,
sans plus attendre que l'on ôte les tables, damp Abbé, tout plein
de joie, sauta debout le premier, suivi par la dame et le seigneur de Saintré,
et tous en furent émerveillés.
Alors
damp Abbé se tourna vers la dame et l'emmena en un très beau pré,
à l'abri du soleil, et lui dit:
-
Madame, asseyez-vous ici, sous ce bel aubépin, et soyez notre juge!
Et la dame prit place on ne peut plus joyeuse, et fit asseoir ses suivantes
auprès d'elle; la plupart, bien qu'elles ne le montrassent pas, n'aimaient
pas du tout ce qu'elles voyaient.
Alors
damp Abbé fit ce que saint Benoît, saint Robert, saint Augustin
ou saint Bernard, qui furent prélats de la sainte Église, n'eussent
jamais fait de leur vie, car aussitôt devant tous resta en chemise, détacha
ses chausses et les fit descendre sous ses genoux; ensuite il se présenta
le premier devant la dame et, ayant fait sa révérence, fit pour
se moquer un tour, en sautant en l'air et montrant ses grosses cuisses velues
commes celles d'un ours. Après ce fut le tour du seigneur de Saintré
qui s'était devêtu à l'autre bout du pré; ses chausses
étaient brodées de grosses perles; il vint faire sa révérence
devant la dame, sans rien laisser voir de l'amère douleur qu'il avait
au coeur.
Alors
ils furent l'un devant l'autre; mais, avant que la lutte ne fût commencée,
pour se moquer, damp Abbé dit à la dame en riant, en mettant un
genou à terre:
-
Madame, les mains jointes je vous prie de me recommander à monseigneur
de Saintré.
La
dame, qui connaissait bien la force de l'abbé, dit au seigneur de Saintré
en souriant:
-
Ha!, seigneur de Saintré, je vous recommande notre abbé et vous
prie de l'épargner un peu.
Le
seigneur de Saintré, qui sentit bien la moquerie, répondit:
-
Ha!, madame, c'est moi qui aurais plutôt besoin d'être recommandé
à lui.
Après
avoir échangé ces paroles, damp Abbé et le seigneur de
Saintré en vinrent aux mains et firent un ou deux tours.
Alors,
damp Abbé étendit sa jambe et la fit passer par-dessous de celle
de Saintré; puis, il la détacha tout à coup et le retourna
si bien que les pieds du seigneur de Saintré furent aussitôt au-dessus
de sa tête et il l'abattit sur l'herbe; et, en le tenant sous lui, damp
Abbé dit à la dame:
-
Ma dame, recommandez-moi au seigneur de Saintré!
Alors
la dame, en riant très fort, lui dit:
-
Ha!, seigneur de Saintré, je vous recommande notre abbé.
Mais
de la joie qu'elle avait et à force de rire, elle pouvait à peine
parler.
Jehan aura sa vengeance: le lendemain il obtiendra de son adversaire un combat à l'épée, le réduisant à sa merci. Il lui percera la langue, coupable d'avoir médit de la chevalerie. La vengeance contre la trahison de la dame sera encore plus terrible: il soumettra à la cour toute l'histoire, d'abord sans donner de nom et ensuite en révélant l'identité de sa «fause dame», qui en est à jamais déshonorée.
Pour préparer l'étude du texte:
-
Quelle image de l'amour et de la chevalerie le texte propose-t-il? En quoi s'oppose-t-elle
à la perspective courtoise traditionnelle?
-
Peut-on repérer dans le texte des éléments d'une morale
bourgeoise? Lesquels?
-
Les trois protagonistes du roman s'écartent de l'image traditionnelle
qu'on se fait au Moyen Âge du chevalier, de la dame et du moine. En quoi
leurs comportements atypiques représentent-ils une contestation de l'ordre
traditionnel?
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© Universitatea
din Bucuresti 2002.
No part of this text may be reproduced in any form without written permission of the University of Bucharest, except for short quotations with the indication of the website address and the web page. Comments to: Mihaela VOICU; Text editor: Laura POPESCU; Last update: July, 2002 |