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VII. ALLÉGORIE
ET «SENS DU MONDE»
3. Art d'aimer et savoir encyclopédique: Le Roman de la Rose |
Le monumental Roman de la Rose (22000 vers) est dû à deux auteurs: Guillaume de Lorris (un peu plus de 4000 vers) et Jean de Meun (presque 18000 vers), qui se relaient à quarante ans de distance. Bien que Jean de Meun affirme vouloir mener à terme le projet de son prédecesseur, que la mort à empêché d'achever son oeuvre, rien n'est plus différent que la tonalité et l'intention des deux auteurs. Si Guillaume de Lorris transpose dans le cadre romanesque procédés et figures allégoriques, en une construction ingénieuse exaltant le système de valeurs courtoises, Jean de Meun, clerc et maître ès arts, lié avec les milieux universitaires, tout en gardant le montage allégorique et le schéma général offre plutôt qu'une «continuation» une relecture critique de l'oeuvre de Guillaume, en y dénonçant les impasses de la fin'amors.
GUILLAUME DE LORRIS (1210?-1237?)
Le
Roman de la Rose (vers 1225-1230)
Se
servant de la fiction du songe, Guillaume se propose d'écrire un art
d'aimer. Il nous raconte un «rêve» qu'il avait fait à
l'âge de vingt ans: il arrive devant le verger de Déduit, qui abrite,
près de la fontaine de Narcisse, le bouton de rose dont il va tomber
amoureux. Les figures allégoriques s'ordonnent en adjuvants et opposants
de l'Amant. Bel-Accueil, symbolisant la dimension de l'être féminin
favorable à l'amour, est son plus fidèle allié, mais Jalousie
et Danger enferment la Rose et Bel-Accueil dans un château, au grand désespoir
de l'Amant.
Prologue
| Au vuintieme an de mon aage, Ou point qu'amours prent le peage Des joenes gens, couchier m'aloie Une nuit si com je soloie, Et me dormoie mout forment. Si vi un songe en mon dormant Qui mout fu biaus et mout me plot. Mes en ce songe onques riens n'ot Qui trestout avenu ne soit, Si com li songes devisoit. Or vueil cest songe rimoier Pour noz cuers faire agussier, Qu'amours le me prie et commande. Et se nuls ne nule demande Commant je vueil que li romanz Soit apelez que je coumanz, Ce est li romanz de la rose, Ou l'art d'amours est toute enclose. La matiére est bone et nueve: Or doint dieus qu'an gre le reçoive Cele pour cui je l'ai empris. C'est cele qui tant a de pris Et tant est digne d'estre amee Qu'ele doit estre rose clamee. |
L'année de mes vingt ans, à ce moment où Amour fait payer le péage aux jeunes gens, j'étais allé me coucher une nuit, comme d'habitude, et je dormais d'un sommeil profond. C'est alors que je fis en dormant un beau rêve qui me plut bien. Or, dans ce rêve, il n'y eut rien qui ne fût arrivé tout à fait de la même manière que le rêve le décrivait. Je veux maintenant mettre en vers ce rêve, pour stimuler nos coeurs, car c'est Amour qui m'en prie et me le commande, et si quelqu'un - homme ou femme - demande quel titre je veux donner à l'oeuvre que je commence: je réponds que c'est le Roman de la Rose, qui contient tout l'art d'aimer. Le sujet en est bon et neuf. Puisse Dieu accorder qu'il soit bien accueilli par celle pour qui je l'ai entrepris! C'est celle qui a tant de prix et qui est à ce point digne d'être aimée, qu'on doit l'appeler «rose». |
Pour
préparer l'étude du texte:
-
Analysez dans le prologue le processus de démultiplication du sujet.
Le
Verger de Déduit
J'entrai
alors sans plus dire un mot par la porte qu'Oiseuse[67]
m'avait ouverte. Je fus content, gai et joyeux quand je fus à l'intérieur
du verger et sachez que j'imaginai pour de vrai être en paradis terrestre:
cet endroit était si plein de délices qu'il paraissait surnaturel,
car à ce qu'il me semblait alors, en aucun paradis on ne se serait senti
mieux que dans ce verger qui tant me plaisait. Il y avait profusion d'oiseaux
chanteurs, en troupes à travers tout le verger [...]. Le chant qu'ils
chantaient semblait venir d'anges du ciel, et sachez bien qu'en l'entendant
ma joie fut très vive car jamais si douce mélodie ne fut entendue
d'homme mortel; il était si beau et doux, ce chant, qu'il ne semblait
pas être un chant d'oiseaux, mais qu'on aurait pu le comparer aux chant
des sirènes de mer, que l'on appelle ainsi à cause de leur voix
qu'elles ont claire et sereine. Les oisillons faisaient tous leurs efforts pour
chanter: ce n'étaient pas des apprentis ni des ignorants, et sachez que
lorsque j'entendis leur chant et que je vis le lieu verdoyant, je devins très
gai, à un degré tel que je ne l'avais encore jamais été:
comme l'endroit était extrêmement délectable, une grande
gaîté m'envahit, et je sus bien alors, et je le vis, qu'Oiseuse
m'avait rendu grand service en me mettant dans un tel état de joie.
Dans ce cadre paradisiaque, Déduit, Courtoisie, Liesse, Beauté, Richesse, Largesse, Jeunesse et le Dieu d'Amour dansent une carole.
Amour
avait à son service un jouvenceau qu'il faisait rester là, à
côté de lui: il s'appelait Doux Regard. Ce jeune homme regardait
les caroles et par ailleurs gardait pour le dieu d'amour deux arcs. L'un des
deux arcs était taillé dans un bois dont le fruit a une saveur
détestable. Il était tout plein de noeuds et de bosses par dessous
et par dessus, cet arc, et plus noir que mûre. L'autre arc était
fait d'une tige d'arbuste assez longue et de belle forme: il était bien
fait et bien aplani, et de plus il était très bien orné.
On y avait peint des dames de toutes manières et des jeunes gens aimables
autant que gracieux. Et ces deux arcs, Doux Regard les tenait, qui n'a pas l'air
d'un valet de bas étage. Il portait dix flèches, reçues
de son maître: il en tenait cinq dans sa main droite et ces cinq flèches
avaient les empennes et les encoches fort bien faites, et elles étaient
entièrement recouvertes de peinture dorée. Leurs pointes étaient
fortes et tranchantes, et effilées pour bien percer, mais il n'y avait
ni fer ni acier; il n'y avait rien qui ne fût en or sauf les empennes
et la tige de bois, car elles étaient garnies de carreaux à pointes
d'or barbelées. La meilleure, la plus rapide et la plus belle de ces
flèches, celle où l'on avait planté les meilleures empennes,
s'appelait «beauté». L'une de celles qui blessent le plus,
d'autre part, avait pour nom «simplicité». Il y en avait
une qui s'appelait «franchise»; ses empennes étaient de valeur
et de courtoisie. Le nom de la quatrième était «compagnie»:
sur elle était fixée une pointe très lourde et elle n'était
pas prête d'aller loin, mais si on avait voulu la tirer de près,
on aurait pu faire de gros dégâts. La cinquième avait pour
nom «beau semblant»: c'était vraiment la moins pénible,
et pourtant elle provoque une très large plaie, mais celui qui est atteint
de cette plaie aura droit à une très grande pitié; ainsi
il supporte bien ses souffrances, car il peut en attendre rapide guérison,
et cela rend sa douleur moindre.
Pour préparer l'étude du texte:
-
Analysez la transposition des thèmes et motifs de la fin'amors.
-
Quelle est la fonction des flèches? Comment l'allégorie joue-t-elle
dans la description des flèches?
L'Amant continue sa promenade et arrive à la fontaine de Narcisse.
La
Fontaine de Narcisse
Je
m'approchais de la fontaine: quand je fus à proximité, je me baissai
pour voir l'eau qui coulait et le gravier qui se montrait, du fond, plus brillant
que de l'argent pur. Voici ce qu'il en est de la fontaine - dans le monde entier
il n'y en avait d'aussi belle: elle est toujours fraîche et renouvelée,
l'eau qui nuit et jour jaillit à grands flots par deux conduites au creux
profond. Tout autour pousse une herbe rase que l'eau rend épaisse et
drue et qui ne peut mourir en hiver, pas plus que l'eau ne peut disparaître.
Au
fond de la fontaine, tout en bas, il y avait deux pierres de cristal, que je
contemplai très attentivement. Mais il y a une chose que je vous dirai,
que vous prendrez, je le crois, pour une merveille aussitôt que vous l'entendrez:
quand le soleil qui tout regarde darde ses rayons dans la fontaine, et que la
clarté pénètre jusqu'au fond, c'est alors qu'apparaissent
dans le cristal plus de cent couleurs, et le soleil le fait devenir jaune, bleu
et vermeil.
Voilà
quelle était la vertu de ce cristal merveilleux: l'endroit tout entier,
arbres, fleurs et tout ce qui fait l'ornement du verger, s'y reflète
bien en ordre. Et pour vous faire comprendre l'affaire, je veux vous donner
un exemple: de la même façon que le miroir montre les choses qui
sont devant lui et que l'on y voit sans voile aussi bien leur couleur que leur
forme, tout à fait de la même manière, je vous le dis pour
de vrai, le cristal, sans tromper, révèle tout l'agencement du
verger à ceux qui s'amusent à regarder dans l'eau, car toujours,
en quelque lieu qu'ils se trouvent, ils voient l'une des moitiés du verger,
et s'ils font immédiatement le tour, ils peuvent voir le reste. Et il
n'existe pas de détail, aussi caché ou enfermé fût-il,
qui ne soit manifesté comme s'il était dessiné dans le
cristal.
C'est
le miroir périlleux dans lequel Narcisse l'orgueilleux mira son visage
et ses yeux brillants: pour l'avoir fait, il tomba à la renverse et resta
étendu, mort. Celui qui se regarde dans le miroir ne peut trouver de
protecteur ni de médecin pour éviter à ses yeux de voir
ce qui l'a mis sur la voie de l'amour. Ce miroir a fait périr maint homme
de valeur, car les plus sages, les plus vaillants et les mieux éduqués
y sont guettés et vite pris au piège. [...]
À
ce moment là il me plut de rester à regarder dans la fontaine
et dans les cristaux, qui me montraient et faisaient apparaître cent mille
choses. Mais c'est pour mon malheur que je m'y suis miré: hélas!
j'en ai tant soupiré depuis lors! Ce miroir m'a trompé: si j'avais
su d'avance quelle était sa force et son pouvoir, jamais je ne me serais
précipité sur elle[68],
car immédiatement je suis tombé dans les rets où maint
homme a été capturé et trahi.
Dans
le miroir, entre mille autres choses, j'aperçus des rosiers chargés
de roses qui se trouvaient en un lieu retiré, complètement entourés
et enfermés par une haie, et une envie si grande me prit alors, que je
n'aurais renoncé ni pour Pavie ni pour Paris d'y aller, à l'endroit
où je voyais le massif le plus important. Quand cette rage dont maint
autre homme a été saisi me fut tombée dessus, je me suis
aussitôt dirigé vers le rosier, et sachez bien que, lorsque je
fus près, le parfum suave de la rose me pénétra jusqu'aux
entrailles au point que, même si j'avais été embaumé,
ce n'eût été rien à côté. Et si je n'avais
craint d'être agressé et maltraité, j'en aurais cueilli
au moins une, que j'aurais tenue dans ma main, pour en sentir le parfum; mais
j'eus peur d'avoir à m'en repentir car la chose aurait facilement pu
être désagréable au seigneur du verger.
Des
roses, il y en avait une grande masse: il n'y avait de plus bel amas sous le
ciel; il y avait des petits boutons fermés, et d'autres un peu plus gros,
et il y en avait encore d'une autre taille qui arrivaient à maturité
et étaient prêts à s'épanouir: ces derniers ne sont
pas à mépriser. [...] Ces boutons me plurent beaucoup: mes yeux
n'en avaient jamais vu d'aussi beaux. Celui qui pourrait s'emparer de l'un d'eux,
il devrait le chérir beaucoup: si j'avais pu m'en faire une couronne,
je l'aurais aimée plus qu'aucun trésor. Parmi les boutons j'en
choisis un d'une très grande beauté: en comparaison, je n'accordai
aucun prix à tous les autres, à partir du moment où je
l'eus bien regardé, car une couleur l'illumine qui est la plus extraordinaire
et la plus parfaite que Nature pouvait faire.
Aussitôt l'Amant est blessé par les cinq flèches à connotation positive et prête hommage au dieu d'Amour qui lui a décoché les flèches, se constituant son «vassal».
Pour
préparer l'étude du texte:
-
Montrez comment l'objet du désir se fixe progressivement. Quels sont
les relais du désir?
-
Analysez le symbole de la Fontaine de Narcisse. Renferme-t-il une dimension
«littéraire»? Laquelle?
JEAN
DE MEUN, dit aussi CLOPINEL (1250?-1305?)
Le
Roman de la Rose (1275-1280)
Clerc
érudit (il a traduit en français, entre autres, la Consolation
de Philosophie de Boèce et Historia calamitatum d'Abélard),
Jean de Meun se propose de continuer l'oeuvre de son prédécesseur.
La prolifération des discours (de Raison, Ami, Faux Semblant, la Vieille,
Nature et Génius), qui prennent le pas sur la narration, font de la «continuation»
de Jean de Meun un poème scientifique et philosophique, somme didactique
du savoir de son temps, où l'amour, loin de l'éthique compliquée
de la fin'amors, ne se soumet qu'aux lois de Nature.
Les
Conseils d'Ami
Après le discours de Raison, qui tente de consoler l'Amant désespéré
et de l'exhorter à la sagesse, c'est le tour d'Ami de prodiguer ses conseils.
Si
ces dames ont besoin de vous, servez-les selon vos possibilités: vous
devez vous montrer courtois avec elles, c'est quelque chose que l'on apprécie
beaucoup, mais à condition qu'elles ne puissent s'apercevoir que vous
avez envie de les tromper. Voilà comment il vous faudra procéder:
c'est en lui passant le bras autour du cou que l'on doit mener, pendre ou noyer
son ennemi, en le cajolant et en le caressant, si on n'en arrive pas autrement
à bout. Mais je puis bien jurer et garantir qu'en l'occurrence il n'y
a pas d'autre méthode, car la puissance de ces gens est telle, que si
on les attaquait ouvertement, on manquerait son but, à mon avis.
Après,
vous vous conduirez ainsi, lorsque vous en arriverez aux autres portiers[69],
si vous pouvez aller jusque-là: les cadeaux que vous m'entendrez énumérer
ici, couronnes de fleurs tressées sur des éclisses, aumônières
ou voilettes, ou d'autres menus joyaux gentils, jolis et bien travaillés,
offrez-les leur pour les apaiser, si vous en avez les moyens sans vous mettre
à la ruine. Ensuite, lamentez-vous sur les malheurs, les souffrances
et les peines que vous inflige Amour qui vous conduit là. Et si vous
ne pouvez faire de cadeau, il vous faut parler par promesses: promettez beaucoup
sans hésiter, et ne vous souciez pas du paiement; jurez fermement et
engagez votre foi avant de repartir à bout d'arguments. Implorez-les
de vous porter secours. Et si vos yeux devant eux se mettent à pleurer,
cela vous sera d'un très gros avantage: pleurez! ce sera agir sagement;
mettez-vous à genoux devant eux, les mains jointes, et dans cette position,
mouillez vos yeux de chaudes larmes, qui vous coulent sur le visage de telle
façon qu'ils puissent bien les voir tomber: c'est un spectacle qui fait
bien pitié à voir; les larmes ne sont pas méprisables,
en particulier pour des gens miséricordieux.
Et
si vous n'arrivez pas à pleurer, prenez en cachette, sans attendre, un
peu de votre salive, ou exprimez du jus d'oignon ou d'ail, ou prenez quelque
autre liquide, il en existe maint, pour en enduire vos paupières; si
vous agissez ainsi, vous pleurerez toutes les fois que vous voudrez. C'est ainsi
que l'ont fait nombre de rusés trompeurs qui depuis furent de parfaits
amants; les dames voulaient les prendre dans les pièges qu'elles avaient
l'intention de leur tendre, mais elles ont fini, sous l'effet de la compassion,
par leur enlever du cou la corde; et maints autres ont pleuré par semblable
supercherie, qui jamais n'ont aimé d'amour, mais trompaient les jeunes
filles par leurs larmes et leurs mensonges.
Sous le prétexte de la description d'un mari jaloux à qui il feint de donner la parole, Ami s'adonne à une cruelle satire des femmes et du mariage.
Ah,
si j'avais cru Théophraste[70],
jamais je n'aurais pris femme: il ne tient pas pour un homme sensé celui
qui prend en mariage une femme, belle ou laide, pauvre ou riche, car il affirme
et soutient dans son noble livre de l'Auréole que le mariage est une
existence pénible, remplie de souffrances et de peine, de disputes et
de scènes, à cause de l'orgueil et de la sottise des femmes, pleine
aussi de difficultés et de reproches qu'elles font ou profèrent
de leur bouche, de requêtes et de plaintes qu'elles trouvent à
tout propos. De plus, le mari a bien de la peine à les garder, pour empêcher
leurs caprices insensés. Et celui qui veut prendre pour épouse
une femme pauvre, il doit mettre ses efforts à la nourrir, à la
vêtir et à la chausser. Et si son idée est de s'élever
jusqu'à prendre une très riche, il souffre beaucoup pour la supporter,
tant il la trouve orgueilleuse, fière, hautaine et arrogante. Si elle
est belle, tous y accourent, tous la poursuivent de leurs assiduités,
tous s'empressent, tous se battent pour elle, tous se donnent du mal, tous viennent
frapper à la porte, tous bataillent autour d'elle, tous s'évertuent
à la servir, tous tournent autour d'elle, tous lui font la cour, tous
y perdent leur temps, tous la désirent; et ils finissent par l'obtenir
à force de s'y appliquer, car une tour assiégée de tous
les côtés n'échappe que difficilement à la prise.
Si
elle est laide, elle veut plaire à tout le monde. Et comment pourrait-on
garder une créature que tous assaillent, ou qui veut tous ceux qui la
voient? Si on déclare la guerre à tout le monde, on ne peut plus
vivre sur terre. [...]
L'avantage
qu'ont toutes les femmes, c'est d'être maîtresses de leur volonté.
On ne peut pas vous changer le coeur par les coups et les mauvais traitements.
Mais celui qui pourrait vous les faire changer, celui-là aurait le pouvoir
sur les corps. Mais laissons ce qui ne peut être!
Pour
préparer l'étude du texte:
-
Comment jugez-vous les conseils d'Ami? Sur quoi devrait reposer la stratégie
de l'amoureux?
-
Quelle perspective de la femme et de l'amour ces propos dévoilent-ils?
Est-elle compatible avec l'éthique de la fin'amors?
Discours
de la Vieille
Après Faux-Semblant qui déploie toute une stratégie
de l'hypocrisie, c'est le tour de la Vieille d'instruire Bel Accueil.
Tous
les hommes trompent les femmes et trichent avec elles, tous sont des vauriens,
et ils se fixent partout: aussi faut-il les tromper de la même façon
et ne pas fixer son coeur en un seul. Elle est folle, la femme qui l'a ainsi
placée: non, elle doit avoir plusieurs amis et faire en sorte, si elle
en est capable, qu'elle plaise à tous au point de les faire tous souffrir
durement. Si elle ne possède pas naturellement des grâces, qu'elle
les acquière, qu'elle soit toujours plus cruelle envers ceux qui prendront
le plus de peine à la servir pour mériter son amour et qu'elle
s'efforce d'accueillir ceux qui ne font aucun cas de son amour. Si elle n'est
pas belle, qu'elle se fasse élégante: que la plus laide ait les
plus beaux atours! [...]
La
femme doit toujours prendre soin de ressembler à la louve qui part dérober
des brebis; en effet, afin qu'elle ne puisse manquer complètement son
coup, pour en avoir une, elle veut en attaquer mille, car elle ne sait laquelle
elle prendra avant de l'avoir capturée. C'est de la même façon
qu'une femme doit partout tendre ses filets pour y prendre tous les hommes car,
dans la mesure où elle ne peut pas savoir de qui elle pourrait obtenir
les faveurs, pour en attirer au moins un à soi, elle doit planter son
croc dans tous. Et si elle en accroche plusieurs à la fois, il faut qu'elle
fasse attention à la façon dont elle gèrera son affaire,
et qu'elle ne fixe pas deux rendez-vous à la même heure, car les
galants se prendraient pour des dupes en venant à plusieurs à
la fois et ils pourraient bien la délaisser; cela pourrait lui faire
grand tort, car au minimum elle perdrait le cadeau que chacun apporterait. Elle
ne doit jamais rien leur laisser dont ils puissent s'engraisser, il faut au
contraire qu'elle les réduise à un tel état de pauvreté
qu'ils meurent dans la misère et les dettes tandis qu'elle, elle demeure
riche, car tout ce qui leur reste est pure perte pour elle. Qu'elle ne se soucie
pas d'aimer un homme pauvre, car un homme pauvre n'a aucune valeur; même
s'il était Ovide ou Homère il n'aurait pas la valeur de deux gobelets.
[...]
Et
quand elle entendra la requête de son soupirant, qu'elle veille à
ne pas accorder son amour tout entier; elle ne doit pas non plus le lui refuser
intégralement, mais le tenir en balance, pour qu'il ait à la fois
peur et espérance. Et lorsqu'il se fera plus pressant et qu'il lui offrira
avec plus d'insistance son amour qui l'enchaîne si violemment, il faut
que la dame prenne garde d'arriver à ce résultat, par son ingéniosité
et sa fermeté [...]. Celle qui dès lors s'accorde avec son soupirant
et qui est si experte en ruses et dissimulations, doit alors jurer sur tous
les saints et les saintes qu'elle n'a jamais eu l'intention d'accorder ses faveurs
à aucun homme, quelle que fût l'insistance de ses prières,
et dire: «Seigneur, voilà l'essentiel, par la foi que je dois à
saint Pierre de Rome, c'est par pur amour que je me donne à vous, car
je ne le fais pas à cause de vos cadeaux. Il n'y a pas d'homme au monde
pour qui je le fasse pour un don, si grand fût-il. J'ai refusé
maint homme de valeur, car ils sont nombreux à avoir tourné beaucoup
autour de moi. Je suis donc convaincue que vous m'avez ensorcelée et
que vous m'avez chanté un chant funeste!» Alors elle doit l'enlacer
étroitement et l'embrasser pour lui faire mieux perdre la tête.
Mais si elle veut revecoir mon conseil, elle ne doit viser à rien d'autre
qu'à l'argent. [...]
D'autre
part, les femmes sont nées libres: c'est la loi qui leur a imposé
certaines conditions, les arrachant à la liberté dans laquelle
la nature les avait placées, car la nature n'est pas si sotte qu'elle
fasse naître Marotte uniquement pour Robichon, ni Robichon pour Marotte.
Au contraire, elle nous a fait, n'en doutez pas, toutes pour tous et tous pour
toutes, chacune commune à chacun, si bien que lorsqu'elles sont engagées,
prises dans les liens légaux et mariées afin d'éviter les
dissensions, les querelles et les meurtres, et pour aider à l'éducation
des enfants dont les conjoints ont la charge ensemble, elles s'efforcent de
toutes les façons possibles de retourner à leur liberté
originelle, les femmes, quelles qu'elles soient, laides ou belles.
Pour
préparer l'étude du texte:
-
Comparez le discours de la Vieille aux conseils d'Ami: les deux textes se correspondent-ils?
-
Quelle perspective sur l'amour les propos de la Vieille dévoilent-ils?
-
La revendication de liberté traduit-elle une attitude «féministe»?
Le discours de Nature vient offrir une issue à ces sombres tableaux: l'amour doit participer de l'ordre fondateur de l'univers, à savoir la perpétuation de l'espèce. Parmi les nombreux sujets abordés par Nature, il y a aussi des considérations sur la vraie noblesse.
La vraie noblesse
Et se nus contredire m'ose Et pour gentillece conquerre,
|
Et si quelqu'un ose me contredire, |
Pour
préparer l'étude du texte:
-
Quelle perspective sur la noblesse le discours de Nature dévoile-t-il?
-
S'agit-il d'un discours révolutionnaire?
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© Universitatea
din Bucuresti 2002.
No part of this text may be reproduced in any form without written permission of the University of Bucharest, except for short quotations with the indication of the website address and the web page. Comments to: Mihaela VOICU; Text editor: Laura POPESCU; Last update: July, 2002 |