VII. ALLÉGORIE ET «SENS DU MONDE»

3. Art d'aimer et savoir encyclopédique: Le Roman de la Rose

            Le monumental Roman de la Rose (22000 vers) est dû à deux auteurs: Guillaume de Lorris (un peu plus de 4000 vers) et Jean de Meun (presque 18000 vers), qui se relaient à quarante ans de distance. Bien que Jean de Meun affirme vouloir mener à terme le projet de son prédecesseur, que la mort à empêché d'achever son oeuvre, rien n'est plus différent que la tonalité et l'intention des deux auteurs. Si Guillaume de Lorris transpose dans le cadre romanesque procédés et figures allégoriques, en une construction ingénieuse exaltant le système de valeurs courtoises, Jean de Meun, clerc et maître ès arts, lié avec les milieux universitaires, tout en gardant le montage allégorique et le schéma général offre plutôt qu'une «continuation» une relecture critique de l'oeuvre de Guillaume, en y dénonçant les impasses de la fin'amors.

            GUILLAUME DE LORRIS (1210?-1237?)

            Le Roman de la Rose (vers 1225-1230)
            Se servant de la fiction du songe, Guillaume se propose d'écrire un art d'aimer. Il nous raconte un «rêve» qu'il avait fait à l'âge de vingt ans: il arrive devant le verger de Déduit, qui abrite, près de la fontaine de Narcisse, le bouton de rose dont il va tomber amoureux. Les figures allégoriques s'ordonnent en adjuvants et opposants de l'Amant. Bel-Accueil, symbolisant la dimension de l'être féminin favorable à l'amour, est son plus fidèle allié, mais Jalousie et Danger enferment la Rose et Bel-Accueil dans un château, au grand désespoir de l'Amant.

            Prologue

Au vuintieme an de mon aage,
Ou point qu'amours prent le peage
Des joenes gens, couchier m'aloie
Une nuit si com je soloie,
Et me dormoie mout forment.
Si vi un songe en mon dormant
Qui mout fu biaus et mout me plot.
Mes en ce songe onques riens n'ot
Qui trestout avenu ne soit,
Si com li songes devisoit.
Or vueil cest songe rimoier
Pour noz cuers faire agussier,
Qu'amours le me prie et commande.
Et se nuls ne nule demande
Commant je vueil que li romanz
Soit apelez que je coumanz,
Ce est li romanz de la rose,
Ou l'art d'amours est toute enclose.
La matiére est bone et nueve:
Or doint dieus qu'an gre le reçoive
Cele pour cui je l'ai empris.
C'est cele qui tant a de pris
Et tant est digne d'estre amee
Qu'ele doit estre rose clamee.
L'année de mes vingt ans,
à ce moment où Amour fait payer le
péage aux jeunes gens, j'étais allé
me coucher une nuit, comme d'habitude,
et je dormais d'un sommeil profond.
C'est alors que je fis en dormant un
beau rêve qui me plut bien.
Or, dans ce rêve, il n'y eut rien qui
ne fût arrivé tout à fait de la même
manière que le rêve le décrivait.
Je veux maintenant mettre en vers ce
rêve, pour stimuler nos coeurs,
car c'est Amour qui m'en prie et me le
commande, et si quelqu'un - homme ou
femme - demande quel titre je veux
donner à l'oeuvre que je commence:
je réponds que c'est le Roman de la
Rose, qui contient tout l'art d'aimer.
Le sujet en est bon et neuf.
Puisse Dieu accorder qu'il soit bien
accueilli par celle pour qui je l'ai
entrepris! C'est celle qui a tant de prix
et qui est à ce point digne d'être aimée,
qu'on doit l'appeler «rose».

            Pour préparer l'étude du texte:
            - Analysez dans le prologue le processus de démultiplication du sujet.

            Le Verger de Déduit
            J'entrai alors sans plus dire un mot par la porte qu'Oiseuse[67] m'avait ouverte. Je fus content, gai et joyeux quand je fus à l'intérieur du verger et sachez que j'imaginai pour de vrai être en paradis terrestre: cet endroit était si plein de délices qu'il paraissait surnaturel, car à ce qu'il me semblait alors, en aucun paradis on ne se serait senti mieux que dans ce verger qui tant me plaisait. Il y avait profusion d'oiseaux chanteurs, en troupes à travers tout le verger [...]. Le chant qu'ils chantaient semblait venir d'anges du ciel, et sachez bien qu'en l'entendant ma joie fut très vive car jamais si douce mélodie ne fut entendue d'homme mortel; il était si beau et doux, ce chant, qu'il ne semblait pas être un chant d'oiseaux, mais qu'on aurait pu le comparer aux chant des sirènes de mer, que l'on appelle ainsi à cause de leur voix qu'elles ont claire et sereine. Les oisillons faisaient tous leurs efforts pour chanter: ce n'étaient pas des apprentis ni des ignorants, et sachez que lorsque j'entendis leur chant et que je vis le lieu verdoyant, je devins très gai, à un degré tel que je ne l'avais encore jamais été: comme l'endroit était extrêmement délectable, une grande gaîté m'envahit, et je sus bien alors, et je le vis, qu'Oiseuse m'avait rendu grand service en me mettant dans un tel état de joie.

            Dans ce cadre paradisiaque, Déduit, Courtoisie, Liesse, Beauté, Richesse, Largesse, Jeunesse et le Dieu d'Amour dansent une carole.

            Amour avait à son service un jouvenceau qu'il faisait rester là, à côté de lui: il s'appelait Doux Regard. Ce jeune homme regardait les caroles et par ailleurs gardait pour le dieu d'amour deux arcs. L'un des deux arcs était taillé dans un bois dont le fruit a une saveur détestable. Il était tout plein de noeuds et de bosses par dessous et par dessus, cet arc, et plus noir que mûre. L'autre arc était fait d'une tige d'arbuste assez longue et de belle forme: il était bien fait et bien aplani, et de plus il était très bien orné. On y avait peint des dames de toutes manières et des jeunes gens aimables autant que gracieux. Et ces deux arcs, Doux Regard les tenait, qui n'a pas l'air d'un valet de bas étage. Il portait dix flèches, reçues de son maître: il en tenait cinq dans sa main droite et ces cinq flèches avaient les empennes et les encoches fort bien faites, et elles étaient entièrement recouvertes de peinture dorée. Leurs pointes étaient fortes et tranchantes, et effilées pour bien percer, mais il n'y avait ni fer ni acier; il n'y avait rien qui ne fût en or sauf les empennes et la tige de bois, car elles étaient garnies de carreaux à pointes d'or barbelées. La meilleure, la plus rapide et la plus belle de ces flèches, celle où l'on avait planté les meilleures empennes, s'appelait «beauté». L'une de celles qui blessent le plus, d'autre part, avait pour nom «simplicité». Il y en avait une qui s'appelait «franchise»; ses empennes étaient de valeur et de courtoisie. Le nom de la quatrième était «compagnie»: sur elle était fixée une pointe très lourde et elle n'était pas prête d'aller loin, mais si on avait voulu la tirer de près, on aurait pu faire de gros dégâts. La cinquième avait pour nom «beau semblant»: c'était vraiment la moins pénible, et pourtant elle provoque une très large plaie, mais celui qui est atteint de cette plaie aura droit à une très grande pitié; ainsi il supporte bien ses souffrances, car il peut en attendre rapide guérison, et cela rend sa douleur moindre.

            Pour préparer l'étude du texte:
            - Analysez la transposition des thèmes et motifs de la fin'amors.
            - Quelle est la fonction des flèches? Comment l'allégorie joue-t-elle dans la description des flèches?

            L'Amant continue sa promenade et arrive à la fontaine de Narcisse.

            La Fontaine de Narcisse
            Je m'approchais de la fontaine: quand je fus à proximité, je me baissai pour voir l'eau qui coulait et le gravier qui se montrait, du fond, plus brillant que de l'argent pur. Voici ce qu'il en est de la fontaine - dans le monde entier il n'y en avait d'aussi belle: elle est toujours fraîche et renouvelée, l'eau qui nuit et jour jaillit à grands flots par deux conduites au creux profond. Tout autour pousse une herbe rase que l'eau rend épaisse et drue et qui ne peut mourir en hiver, pas plus que l'eau ne peut disparaître.
            Au fond de la fontaine, tout en bas, il y avait deux pierres de cristal, que je contemplai très attentivement. Mais il y a une chose que je vous dirai, que vous prendrez, je le crois, pour une merveille aussitôt que vous l'entendrez: quand le soleil qui tout regarde darde ses rayons dans la fontaine, et que la clarté pénètre jusqu'au fond, c'est alors qu'apparaissent dans le cristal plus de cent couleurs, et le soleil le fait devenir jaune, bleu et vermeil.
            Voilà quelle était la vertu de ce cristal merveilleux: l'endroit tout entier, arbres, fleurs et tout ce qui fait l'ornement du verger, s'y reflète bien en ordre. Et pour vous faire comprendre l'affaire, je veux vous donner un exemple: de la même façon que le miroir montre les choses qui sont devant lui et que l'on y voit sans voile aussi bien leur couleur que leur forme, tout à fait de la même manière, je vous le dis pour de vrai, le cristal, sans tromper, révèle tout l'agencement du verger à ceux qui s'amusent à regarder dans l'eau, car toujours, en quelque lieu qu'ils se trouvent, ils voient l'une des moitiés du verger, et s'ils font immédiatement le tour, ils peuvent voir le reste. Et il n'existe pas de détail, aussi caché ou enfermé fût-il, qui ne soit manifesté comme s'il était dessiné dans le cristal.
            C'est le miroir périlleux dans lequel Narcisse l'orgueilleux mira son visage et ses yeux brillants: pour l'avoir fait, il tomba à la renverse et resta étendu, mort. Celui qui se regarde dans le miroir ne peut trouver de protecteur ni de médecin pour éviter à ses yeux de voir ce qui l'a mis sur la voie de l'amour. Ce miroir a fait périr maint homme de valeur, car les plus sages, les plus vaillants et les mieux éduqués y sont guettés et vite pris au piège. [...]
            À ce moment là il me plut de rester à regarder dans la fontaine et dans les cristaux, qui me montraient et faisaient apparaître cent mille choses. Mais c'est pour mon malheur que je m'y suis miré: hélas! j'en ai tant soupiré depuis lors! Ce miroir m'a trompé: si j'avais su d'avance quelle était sa force et son pouvoir, jamais je ne me serais précipité sur elle[68], car immédiatement je suis tombé dans les rets où maint homme a été capturé et trahi.
            Dans le miroir, entre mille autres choses, j'aperçus des rosiers chargés de roses qui se trouvaient en un lieu retiré, complètement entourés et enfermés par une haie, et une envie si grande me prit alors, que je n'aurais renoncé ni pour Pavie ni pour Paris d'y aller, à l'endroit où je voyais le massif le plus important. Quand cette rage dont maint autre homme a été saisi me fut tombée dessus, je me suis aussitôt dirigé vers le rosier, et sachez bien que, lorsque je fus près, le parfum suave de la rose me pénétra jusqu'aux entrailles au point que, même si j'avais été embaumé, ce n'eût été rien à côté. Et si je n'avais craint d'être agressé et maltraité, j'en aurais cueilli au moins une, que j'aurais tenue dans ma main, pour en sentir le parfum; mais j'eus peur d'avoir à m'en repentir car la chose aurait facilement pu être désagréable au seigneur du verger.
            Des roses, il y en avait une grande masse: il n'y avait de plus bel amas sous le ciel; il y avait des petits boutons fermés, et d'autres un peu plus gros, et il y en avait encore d'une autre taille qui arrivaient à maturité et étaient prêts à s'épanouir: ces derniers ne sont pas à mépriser. [...] Ces boutons me plurent beaucoup: mes yeux n'en avaient jamais vu d'aussi beaux. Celui qui pourrait s'emparer de l'un d'eux, il devrait le chérir beaucoup: si j'avais pu m'en faire une couronne, je l'aurais aimée plus qu'aucun trésor. Parmi les boutons j'en choisis un d'une très grande beauté: en comparaison, je n'accordai aucun prix à tous les autres, à partir du moment où je l'eus bien regardé, car une couleur l'illumine qui est la plus extraordinaire et la plus parfaite que Nature pouvait faire.

            Aussitôt l'Amant est blessé par les cinq flèches à connotation positive et prête hommage au dieu d'Amour qui lui a décoché les flèches, se constituant son «vassal».

            Pour préparer l'étude du texte:
            - Montrez comment l'objet du désir se fixe progressivement. Quels sont les relais du désir?
            - Analysez le symbole de la Fontaine de Narcisse. Renferme-t-il une dimension «littéraire»? Laquelle?

            JEAN DE MEUN, dit aussi CLOPINEL (1250?-1305?)

            Le Roman de la Rose (1275-1280)
            Clerc érudit (il a traduit en français, entre autres, la Consolation de Philosophie de Boèce et Historia calamitatum d'Abélard), Jean de Meun se propose de continuer l'oeuvre de son prédécesseur. La prolifération des discours (de Raison, Ami, Faux Semblant, la Vieille, Nature et Génius), qui prennent le pas sur la narration, font de la «continuation» de Jean de Meun un poème scientifique et philosophique, somme didactique du savoir de son temps, où l'amour, loin de l'éthique compliquée de la fin'amors, ne se soumet qu'aux lois de Nature.

            Les Conseils d'Ami
           
Après le discours de Raison, qui tente de consoler l'Amant désespéré et de l'exhorter à la sagesse, c'est le tour d'Ami de prodiguer ses conseils.

            Si ces dames ont besoin de vous, servez-les selon vos possibilités: vous devez vous montrer courtois avec elles, c'est quelque chose que l'on apprécie beaucoup, mais à condition qu'elles ne puissent s'apercevoir que vous avez envie de les tromper. Voilà comment il vous faudra procéder: c'est en lui passant le bras autour du cou que l'on doit mener, pendre ou noyer son ennemi, en le cajolant et en le caressant, si on n'en arrive pas autrement à bout. Mais je puis bien jurer et garantir qu'en l'occurrence il n'y a pas d'autre méthode, car la puissance de ces gens est telle, que si on les attaquait ouvertement, on manquerait son but, à mon avis.
            Après, vous vous conduirez ainsi, lorsque vous en arriverez aux autres portiers[69], si vous pouvez aller jusque-là: les cadeaux que vous m'entendrez énumérer ici, couronnes de fleurs tressées sur des éclisses, aumônières ou voilettes, ou d'autres menus joyaux gentils, jolis et bien travaillés, offrez-les leur pour les apaiser, si vous en avez les moyens sans vous mettre à la ruine. Ensuite, lamentez-vous sur les malheurs, les souffrances et les peines que vous inflige Amour qui vous conduit là. Et si vous ne pouvez faire de cadeau, il vous faut parler par promesses: promettez beaucoup sans hésiter, et ne vous souciez pas du paiement; jurez fermement et engagez votre foi avant de repartir à bout d'arguments. Implorez-les de vous porter secours. Et si vos yeux devant eux se mettent à pleurer, cela vous sera d'un très gros avantage: pleurez! ce sera agir sagement; mettez-vous à genoux devant eux, les mains jointes, et dans cette position, mouillez vos yeux de chaudes larmes, qui vous coulent sur le visage de telle façon qu'ils puissent bien les voir tomber: c'est un spectacle qui fait bien pitié à voir; les larmes ne sont pas méprisables, en particulier pour des gens miséricordieux.
            Et si vous n'arrivez pas à pleurer, prenez en cachette, sans attendre, un peu de votre salive, ou exprimez du jus d'oignon ou d'ail, ou prenez quelque autre liquide, il en existe maint, pour en enduire vos paupières; si vous agissez ainsi, vous pleurerez toutes les fois que vous voudrez. C'est ainsi que l'ont fait nombre de rusés trompeurs qui depuis furent de parfaits amants; les dames voulaient les prendre dans les pièges qu'elles avaient l'intention de leur tendre, mais elles ont fini, sous l'effet de la compassion, par leur enlever du cou la corde; et maints autres ont pleuré par semblable supercherie, qui jamais n'ont aimé d'amour, mais trompaient les jeunes filles par leurs larmes et leurs mensonges.

            Sous le prétexte de la description d'un mari jaloux à qui il feint de donner la parole, Ami s'adonne à une cruelle satire des femmes et du mariage.

            Ah, si j'avais cru Théophraste[70], jamais je n'aurais pris femme: il ne tient pas pour un homme sensé celui qui prend en mariage une femme, belle ou laide, pauvre ou riche, car il affirme et soutient dans son noble livre de l'Auréole que le mariage est une existence pénible, remplie de souffrances et de peine, de disputes et de scènes, à cause de l'orgueil et de la sottise des femmes, pleine aussi de difficultés et de reproches qu'elles font ou profèrent de leur bouche, de requêtes et de plaintes qu'elles trouvent à tout propos. De plus, le mari a bien de la peine à les garder, pour empêcher leurs caprices insensés. Et celui qui veut prendre pour épouse une femme pauvre, il doit mettre ses efforts à la nourrir, à la vêtir et à la chausser. Et si son idée est de s'élever jusqu'à prendre une très riche, il souffre beaucoup pour la supporter, tant il la trouve orgueilleuse, fière, hautaine et arrogante. Si elle est belle, tous y accourent, tous la poursuivent de leurs assiduités, tous s'empressent, tous se battent pour elle, tous se donnent du mal, tous viennent frapper à la porte, tous bataillent autour d'elle, tous s'évertuent à la servir, tous tournent autour d'elle, tous lui font la cour, tous y perdent leur temps, tous la désirent; et ils finissent par l'obtenir à force de s'y appliquer, car une tour assiégée de tous les côtés n'échappe que difficilement à la prise.
            Si elle est laide, elle veut plaire à tout le monde. Et comment pourrait-on garder une créature que tous assaillent, ou qui veut tous ceux qui la voient? Si on déclare la guerre à tout le monde, on ne peut plus vivre sur terre. [...]
            L'avantage qu'ont toutes les femmes, c'est d'être maîtresses de leur volonté. On ne peut pas vous changer le coeur par les coups et les mauvais traitements. Mais celui qui pourrait vous les faire changer, celui-là aurait le pouvoir sur les corps. Mais laissons ce qui ne peut être!

            Pour préparer l'étude du texte:
            - Comment jugez-vous les conseils d'Ami? Sur quoi devrait reposer la stratégie de l'amoureux?
            - Quelle perspective de la femme et de l'amour ces propos dévoilent-ils? Est-elle compatible avec l'éthique de la fin'amors?

            Discours de la Vieille
            Après Faux-Semblant qui déploie toute une stratégie de l'hypocrisie, c'est le tour de la Vieille d'instruire Bel Accueil.

            Tous les hommes trompent les femmes et trichent avec elles, tous sont des vauriens, et ils se fixent partout: aussi faut-il les tromper de la même façon et ne pas fixer son coeur en un seul. Elle est folle, la femme qui l'a ainsi placée: non, elle doit avoir plusieurs amis et faire en sorte, si elle en est capable, qu'elle plaise à tous au point de les faire tous souffrir durement. Si elle ne possède pas naturellement des grâces, qu'elle les acquière, qu'elle soit toujours plus cruelle envers ceux qui prendront le plus de peine à la servir pour mériter son amour et qu'elle s'efforce d'accueillir ceux qui ne font aucun cas de son amour. Si elle n'est pas belle, qu'elle se fasse élégante: que la plus laide ait les plus beaux atours! [...]
            La femme doit toujours prendre soin de ressembler à la louve qui part dérober des brebis; en effet, afin qu'elle ne puisse manquer complètement son coup, pour en avoir une, elle veut en attaquer mille, car elle ne sait laquelle elle prendra avant de l'avoir capturée. C'est de la même façon qu'une femme doit partout tendre ses filets pour y prendre tous les hommes car, dans la mesure où elle ne peut pas savoir de qui elle pourrait obtenir les faveurs, pour en attirer au moins un à soi, elle doit planter son croc dans tous. Et si elle en accroche plusieurs à la fois, il faut qu'elle fasse attention à la façon dont elle gèrera son affaire, et qu'elle ne fixe pas deux rendez-vous à la même heure, car les galants se prendraient pour des dupes en venant à plusieurs à la fois et ils pourraient bien la délaisser; cela pourrait lui faire grand tort, car au minimum elle perdrait le cadeau que chacun apporterait. Elle ne doit jamais rien leur laisser dont ils puissent s'engraisser, il faut au contraire qu'elle les réduise à un tel état de pauvreté qu'ils meurent dans la misère et les dettes tandis qu'elle, elle demeure riche, car tout ce qui leur reste est pure perte pour elle. Qu'elle ne se soucie pas d'aimer un homme pauvre, car un homme pauvre n'a aucune valeur; même s'il était Ovide ou Homère il n'aurait pas la valeur de deux gobelets. [...]
            Et quand elle entendra la requête de son soupirant, qu'elle veille à ne pas accorder son amour tout entier; elle ne doit pas non plus le lui refuser intégralement, mais le tenir en balance, pour qu'il ait à la fois peur et espérance. Et lorsqu'il se fera plus pressant et qu'il lui offrira avec plus d'insistance son amour qui l'enchaîne si violemment, il faut que la dame prenne garde d'arriver à ce résultat, par son ingéniosité et sa fermeté [...]. Celle qui dès lors s'accorde avec son soupirant et qui est si experte en ruses et dissimulations, doit alors jurer sur tous les saints et les saintes qu'elle n'a jamais eu l'intention d'accorder ses faveurs à aucun homme, quelle que fût l'insistance de ses prières, et dire: «Seigneur, voilà l'essentiel, par la foi que je dois à saint Pierre de Rome, c'est par pur amour que je me donne à vous, car je ne le fais pas à cause de vos cadeaux. Il n'y a pas d'homme au monde pour qui je le fasse pour un don, si grand fût-il. J'ai refusé maint homme de valeur, car ils sont nombreux à avoir tourné beaucoup autour de moi. Je suis donc convaincue que vous m'avez ensorcelée et que vous m'avez chanté un chant funeste!» Alors elle doit l'enlacer étroitement et l'embrasser pour lui faire mieux perdre la tête. Mais si elle veut revecoir mon conseil, elle ne doit viser à rien d'autre qu'à l'argent. [...]
            D'autre part, les femmes sont nées libres: c'est la loi qui leur a imposé certaines conditions, les arrachant à la liberté dans laquelle la nature les avait placées, car la nature n'est pas si sotte qu'elle fasse naître Marotte uniquement pour Robichon, ni Robichon pour Marotte. Au contraire, elle nous a fait, n'en doutez pas, toutes pour tous et tous pour toutes, chacune commune à chacun, si bien que lorsqu'elles sont engagées, prises dans les liens légaux et mariées afin d'éviter les dissensions, les querelles et les meurtres, et pour aider à l'éducation des enfants dont les conjoints ont la charge ensemble, elles s'efforcent de toutes les façons possibles de retourner à leur liberté originelle, les femmes, quelles qu'elles soient, laides ou belles.

            Pour préparer l'étude du texte:
            - Comparez le discours de la Vieille aux conseils d'Ami: les deux textes se correspondent-ils?
            - Quelle perspective sur l'amour les propos de la Vieille dévoilent-ils?
            - La revendication de liberté traduit-elle une attitude «féministe»?

            Le discours de Nature vient offrir une issue à ces sombres tableaux: l'amour doit participer de l'ordre fondateur de l'univers, à savoir la perpétuation de l'espèce. Parmi les nombreux sujets abordés par Nature, il y a aussi des considérations sur la vraie noblesse.

            La vraie noblesse

Et se nus contredire m'ose
Qui de gentillece s'alose,
Et die que li gentill homme,
Si com li pueple les renomme,
Sont de meilleur condicion
Par noblece de nacion
Que cil qui les terres coutivent
Ou qui de leur labour se vivent.
Je respons que nus n'est gentis
S'il n'est a vertuz ententis
Ne n'est vilains fors de ces vices,
Dont il pert outrageus et nices.
Noblece vient de bon corage,
Car gentillece de lignage
N'est pas gentillece qui vaille,
Pour coi bontez de cuer i faille.
Pour coi doit estre en lui paranz
La proece de ses paranz
Qui la gentillece conquistrent
Par les travaux que granz i mistrent;
Et quant dou siecle trespasserent
Toutes leur vertuz enporterent
Et laissierent as hoires l'avoir
Car plus n'en porent il avoir.
L'avoir ont, rien plus n'i a leur,
Ne gentillece ne valeur,
S'il ne font tant que gentil soient
Par sens ou par vertuz qu'il aient.
Si ront cler plus granz avantage
D'estre gentill, cortois et sage
- Et la raison vous en dirai
Que n'ont li prince ne li rai
Qui ne sevent de letreüre.
Car li clers voit en escripture d'instruction.
Avoec les sciences prouvees,
Raisonnables et demoustrees,
Touz maus dont l'en se doit retraire
Et touz les biens que l'en puet faire.
Les choses voit dou monde escriptes
Si comme et sont faites et dites;
Il voit es anciennes vies
De touz vilains les vilanies
Et touz les faiz des cortois hommes,
Et des cortoisies les sommes.
Briement, il voit escrit en livre
Quanque l'en doit fouir et sivre,
Pour coi tuit clerc, deciple et mestre,
Sont gentill ou le doivent estre.
Et sachiez, cil qui ne le sont,
C'est par leur cuers que mauves ont
Qu'il en ont trop plus d'avantages
Que cil qui cuert as cers sauvages.
Si valent pis que nulle gent
Clerc qui le cuer n'ont noble et gent,
Quant les biens conneüz eschivent
Et les vices mauvais ensivent.
Et plus puni devroient estre
Devant l'empereour celestre
Clerc qui s'abandonent as vices
Que les genz lais, simples et nices,
Qui n'ont pas les vertuz escriptes,
Que cil tienent vils et despites.
Et se prince sevent de letre,
Ne s'en pueent il entremetre
De tant lire et de tant aprendre,
Qu'il ont trop ailleurs ou entendre,
Par coi, pour gentillece avoir,
Ont li clerc, ce poez savoir,
Plus bel avantaige et greigneur
Que n'ont li terrien seigneur.

Et pour gentillece conquerre,
Qui mout est honorable en terre,
Tuit cil qui la vuelent avoir
Ceste rieulle doivent savoir.
Quiconques tent a gentillece,
D'orgueill se gart et de parece;
Aille as armes et as l'estuide,
Et de vilonnie se vuide;
Humble cuer ait, cortois et gent
En trestouz lieus vers toute gent
Fors sanz plus a ses anemis,
Quant acort n'i puet estre mis;
Dames honourt et damoiseles,
Mais ne se fie trop en eles,
Qu'il l'en poroit bien mescheoir
Car nus trop n'est bons a veoir.
Tels hons doit avoir los et pris,
Sanz estre blasmez ne repris,
Et de gentillece le non
Doit recevoir, li autre non.

               

Et si quelqu'un ose me contredire,
se glorifiant de sa noblesse, et
dit que les gentilshommes, comme
les appelle le peuple, sont d'une
condition supérieure, par la noblesse
de leur naissance, à ceux qui travaillent
la terre et vivent de leur labeur,
je répondrai que nul n'est noble
s'il ne pratique la vertu et que
nul n'est vilain sauf par ses vices
qui le font paraître insolent et sot.

La noblesse vient d'un coeur généreux,
car la noblesse héréditaire n'est pas
noblesse qui vaille du moment que les
qualités du coeur y font défaut.
C'est pourquoi le noble doit manifester
en lui la prouesse de ses parents qui
ont conquis la noblesse par les grandes
peines qu'ils ont mises dans leurs
exploits; et quand ils ont quitté ce
monde, ils ont emporté toutes leurs
vertus, laissant aux héritiers leur avoir,
car ils n'en pouvaient garder davantage.
Ils ont le bien, ils ne possèdent rien de
plus, ni la noblesse ni la valeur,
s'ils ne font en sorte qu'ils soient nobles
par leur intelligence ou par les vertus qu'ils peuvent avoir.
Les clercs, de leur côté, sont dans une
situation plus avantageuse pour être
- nobles, courtois et sages - et je vous en
donnerai la raison - que ne le sont
princes ou rois qui n'ont pas
Le clerc, en effet, trouve
dans les textes, grâce aux sciences
prouvées, raisonnables et démontrées,
tous les maux qu'il faut fuir, et tous
les biens que l'on peut faire.
Les choses de ce monde, il les voit mises
par écrit comme elles ont été faites et
dites; il voit dans les biographies des
anciens les vilenies commises par tous
les vilains ainsi que les actions des
honnêtes gens, et la somme des
courtoisies. Bref, il voit écrit dans les
livres tout ce que l'on doit fuir et ce que
l'on doit suivre, et c'est la raison pour
laquelle tous les clercs, disciples comme
maîtres, sont nobles ou doivent l'être.
Et sachez que ceux qui ne le sont pas,
c'est à cause de leur coeur, mauvais, car
ils ont des conditions bien plus
avantageuses que celui qui poursuit les cerfs des forêts.
Aussi, les clercs qui n'ont pas le coeur
noble et généreux valent moins que
personne, en évitant le bien qu'ils
connaissent et se laissant entraîner par
les vices déplorables. Ils devraient en
être plus sévèrement punis devant
l'empereur céleste, les clercs qui
s'abandonnent aux vices, que ne le sont
les laïcs, simples et ignorants, qui
ne trouvent pas dans les livres la
description des vertus que ces clercs-là
considèrent comme viles et méprisent.
Même si les princes sont lettrés, ils ne
peuvent se consacrer autant à la lecture
et à l'instruction, car ils ont trop à
s'occuper ailleurs. C'est pourquoi, pour
posséder la noblesse, les clercs, vous
pouvez le savoir, ont une situation plus
belle et plus éminemment favorable que
les seigneurs terriens.
Et pour obtenir la noblesse, qui est
chose fort honorable sur terre, tous ceux
qui veulent la posséder doivent connaître
la règle suivante:
Quiconque aspire à la noblesse doit se
garder d'orgueil et de paresse; il faut
qu'il se voue aux armes et à l'étude et
se débarasse de toute bassesse; qu'il ait
le coeur humble, courtois et généreux,
partout et envers tout le monde sauf,
sans plus, à l'égard de ses ennemis
quand l'accord avec eux est impossible;
qu'il porte honneur aux dames et aux
demoiselles - mais sans leur faire trop
confiance, car il pourrait lui en cuire -
car personne ne saurait avoir de trop
belles manières. Voilà l'homme qui doit
avoir la gloire et la réputation, sans
blâme ni critique, et qui mérite le renom
de noblesse, mais pas les autres.

            Pour préparer l'étude du texte:
            - Quelle perspective sur la noblesse le discours de Nature dévoile-t-il?

            - S'agit-il d'un discours révolutionnaire?

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Comments to: Mihaela VOICU; Text editor: Laura POPESCU; Last update: July, 2002