2. L'âge de Mélancolie, à l'aube de l'âge moderne

b. CHARLES D'ORLÉANS (1394-1465)

            Fils de Louis d'Orléans, frère de Charles VI, Charles d'Orléans est promis par sa naissance à un brillant destin. L'assassinat de son père sur ordre du duc de Bourgogne, Jean sans Peur, en 1407 le jette dans le drame de la guerre civile. Fait prisonnier à Azincourt, en 1415, il sera emmené en Angleterre où il sera retenu jusqu'en 1440. De retour en France, il échoue à jouer un rôle politique et, de plus en plus déçu et gagné par le nonchaloir, il se retire dans son château de Blois, occupé à rassembler en un livre les pièces composées pendant la captivité, auxquelles s'ajoutent de nouveaux poèmes. Se moulant parfaitement au cadre allégorique, dominée par la hantise du temps qui s'écoule inéluctablement, sa poésie exprime une émotion disciplinée par l'artifice (le prince-poète a une vraie prédilection pour les formes fixes) et une conscience préoccupée d'elle-même, dominée de plus en plus par la Mélancolie et l'Ennui.

            «En la forest d'Ennuyeuse Tristesse...»
En la forest d'Ennuyeuse Tristesse,
Un jour m'avint qu'a par moy cheminoye*,                                     *j'allais seul
Si rencontray l'Amoureuse Deesse
Qui m'appella, demandant ou j'aloye.
Je respondi que par Fortune estoye
Mis en exil en ce bois, long temps a,
Et qu'a bon droit appeller me povoye
L'omme esgaré qui ne scet ou il va.

En sousriant, par sa tresgrant humblesse,
Me respondy: «Amy, se je savoye
Pourquoy tu es mis en ceste destresse,
A mon povoir voulentiers t'ayderoye;
Car, ja pieça*, je mis ton cueur en voye                                          *il y a longtemps
De tout plaisir, ne sçay qui l'en osta;
Or me desplaist qu'a present je te voye
L'omme esgaré qui ne scet ou il va.

- Helas! dis-je, souveraine Princesse,
Mon fait savés, pourquoy le vous diroye?
C'est par la Mort qui fait a tous rudesse,
Qui m'a tollu*[102] celle que tant amoye,                                                 *enlevé
En qui estoit tout l'espoir que j'avoye,
Qui me guidoit, si bien m'acompaigna
En son vivant, que point ne me trouvoye
L'omme esgaré qui ne scet ou il va.»

Aveugle suy, ne scay ou aler doye;
De mon baston, affin que ne forvoye,
Je vais tastant mon chemin ça et là;
C'est grant pitié qu'il couvient que je soye
L'omme esgaré qui ne scet ou il va!

            Pour préparer l'étude du texte:
            - Quel est le thème de la ballade? En quoi est-il traité de manière originale?
            - Analysez les métaphores de l'errance et de l'aveuglement.

            «En regardant vers le païs de France...»
En regardant vers le païs de France,
Un jour m'avint, a Dovre sur la mer,
Qu'il me souvint de la doulce plaisance
Que souloye* oudit pays trouver;                                                             *j'avais l'habitude
Si commençay de cueur a souspirer,
Combien certes que grand bien me faisoit
De voir France que mon cueur amer doit.

Je m'avisay que c'estoit non savance*                                                       *manque de sagesse
De telz souspirs dedens mon cueur garder,
Veu que je voy que la voye commence
De bonne paix, qui tous biens peut donner;
Pour ce, tournay en confort mon penser.
Mais non pourtant mon cueur ne se lassoit
De voir France que mon cueur amer doit.

Alors chargeay en la nef d'Esperance
Tous mes souhaitz, en leur priant d'aler
Oultre la mer, sans faire demourance,
Et a France de me recommander.
Or nous doint Dieu bonne paix sans tarder!
Adonc auray loisir, mais qu'ainsi soit,
De voir France que mon cueur amer doit.

Paix est tresor qu'on ne peut trop loer.
Je hais guerre, point ne la doy prisier;
Destourbé* m'a longtemps, soit tort ou droit,                                              * empêché
De voir France que mon cueur amer doit!

            Pour préparer l'étude du texte:
            - Quels sont les sentiments exprimés par le poète et comment s'enchaînent-ils?
            - Quel est le rôle du refrain?

            «Je meurs de soif en couste la fontaine...»[103]
Je meurs de soif en couste* la fontaine,                                                       *auprès de
Tremblant de froit ou feu des amoureux;
Aveugle suis, et si les autres maine;
Povre de sens, entre saichans* l'un d'eulx;                                                   *parmi les gens sensés
Trop negligent, en vain souvent songneux*;                                                  *songeur
C'est de mon fait une chose faie[104],
En bien et mal par Fortune menee.

Je gaingne temps, et pers mainte sepmaine;
Je joue et ris, quant me sens douloureux;
Desplaisance j'ay d'esperance plaine;
J'atens bon eur en regret engoisseux;
Rien ne me plaist, et si suis desireux;
Je m'esjoïs, et cource* a ma pensee,                                                           *me courruce
En bien et mal par Fortune menee.

Je parle trop, et me tais a grant paine;
Je m'esbays, et si suis couraigeux;
Tristesse tient mon confort en demaine;
Faillir ne puis, au mains a l'un des deulx;
Bonne chiere je faiz quant je me deulx;
Maladie m'est en santé donnee,
En bien et mal par Fortune menee.


Prince, je dy que mon fait maleureux
Et mon prouffit aussi avantageux,
Sur ung hasart j'asserray* quelque annee,                                                     *je jouerai aux dés
En bien et mal par Fortune menee.

            «Je n'ay plus soif, tarie est la fontaine...»
Je n'ay plus soif, tarie est la fontaine;
Bien eschauffé, sans le feu amoureux;
Je voy bien cler, ja ne fault qu'on me maine;
Folie et Sens me gouvernent tous deux;
En Nonchaloir resveille* sommeilleux;                                                           *je veille
C'est de mon fait une chose meslee,
Ne bien, ne mal, d'aventure menee.

Je gaigne et pers, m'escontant par sepmaine;
Ris, Jeux, Deduiz, je ne tiens conte d'eulx:
Espoir et Dueil me mettent hors d'alaine;
Eur*, me flatent, si m'est trop rigoreux;                                                          *chance, fortune
Dont vient cela que je riz et me deulz?
Esse par sens ou folie esprouvee?
Ne bien, ne mal, d'aventure menee.

Gueredonné suis de malheureuse estraine[105];
En combattant, je me sens couraigeux;
Joye et Soucy m'ont mis en leur demaine;
Tout desconfit, me tiens au rang des preux;
Qui me saroit desnoer tous ses neux[106]?
Teste d'assier y fauldroit, fort armee,
Ne bien, ne mal, d'aventure menee.

Veillesse fait me jouer a telz jeux,
Perdre et gaingner, et tout par ses conseulx;
A la faille j'ay joué ceste annee,
Ne bien, ne mal, d'aventure menee.


            Pour préparer l'étude des textes:
            - Comparez les deux ballades. Quelles sont les différences entre les deux et quelle en est la signification?
            - Quel sentiment trahit le refrain de la deuxième ballade? S'agit-il d'un motif récurrent dans l'oeuvre de Charles d'Orléans?
            - Essayez de définir à partir de ces deux ballades la notion de nonchaloir.

            «Escollier de Merencolie..»
Escollier de Merencolie,
A l'estude je suis venu,
Lettres de mondaine clergie
Espelant a tout ung festu[107],
Et moult fort m'y treuve esperdu.
Lire n'escripte ne scay mye,
Dez verges de Soucy batu,
Es derreniers jours de ma vie.

Pieça, en jeunesse fleurie,
Quant de vif entendement fu,
J'eusse apris en heure et demye
Plus qu'a present; tant ay vescu
Que d'engin je me sens vaincu[108];
On me deust bien, sans flaterie,
Chastier, despoillié tout nu,
Es derreniers jours de ma vie.

Que voulez vous que je vous die?
Je suis pour ung asnyer* tenu,                                                          *conducteur d'ânes
Banny de Bonne Compaignie,
Et de Nonchaloir retenu
Pour le servir. Il est conclu!
Qui vouldra, pour moy estudie:
Trop tart je m'y suis entendu,
Es derreniers jours de ma vie.

Se j'ay mon temps mal despendu,
Fait l'ay par conseil de Follye;
Je m'en sens et m'ens suis sent
Es derreniers jours de ma vie!

            «Alez vous en, alez, alés...»
Alez vous en, alez, alés,
Soussy, Soing, et Merencolie,
Me cuides vous, toute ma vie,
Gouverner, comme fait avés?
Je vous prometz que non ferés,
Raison aura sur vous maistrie.
Alez vous en, alez, alés,
Soussy, Soing et Merencolie!

Se jamais plus vous retournez
Avecques vostre compaignie,
Je pri a Dieu qu'il vous maudie,
Et ce par qui vous revendrés[109]:
Alez vous en, alez, alés,
Soussy, Soing et Merencolie!

            Pour préparer l'étude des textes:
            - Définissez la notion de mélancolie telle qu'elle se dégage des deux textes.
            - Que désignent plus exactement «Soussy, Soing et Merencolie»? Renvoient-ils à un «ennemi» plus précis?
            - Précisez le rôle du refrain. Que peut-on en conclure sur le genre du rondeau?

            «Puis qu'Amour veult que banny soye...»
Puis qu'Amour veult que banny soye
De son hostel, sans revenir,
Je voy bien qu'il m'en fault partir,
Effacé du livre de Joye.

Plus demourer je n'y pourroye,
Car pas ne doy ce mois servir.
Puis qu'Amour veult que banny soye
De son hostel, sans revenir,

De confort ay perdu la voye,
Et ne me veult on plus ouvrir
La barriere de Doulx Plaisir,
Par Desespoir qui me guerroye,
Puis qu'Amour veult que banny soye.

            Pour préparer l'étude du texte:
            - Étudiez l'emploi que le poète fait de l'allégorie. Comment la confidence s'exprime-t-elle à travers la convention allégorique?

            «Le temps a laissié son manteau...»
Le temps a laissié son manteau
De vent, de froidure et de pluye,
Et s'est vestu de brouderie,
De soleil luyant, cler et beau.

Il n'y a beste, ne oyseau,
Qu'en son jargon ne chante ou crie:
Le temps a laissié son manteau!

Riviere, fontaine et ruisseau
Portent, en livree jolie,
Gouttes d'argent d'orfavrerie,
Chascun s'abille de nouveau:
Le temps a laissié son manteau.

            Pour préparer l'étude du texte:
            - Étudiez le thème du renouveau. S'apparente-t-il encore à l'exorde printanier de la lyrique courtoise?

            «Le monde est ennuyé de moy...»
Le monde est ennuyé de moy,
Et moy pareillement de lui;
Je ne cognois rien au jour d'ui
Dont il me chaille que bien poy[110].


Dont quanque* devant mes yeulx voy,                                   *de tout ce que
Puis nommer anuy sur anuy;
Le monde est ennuyé de moy,
Et moy pareillement de lui.

Cherement se vent bonne foy,
A bon marché n'en a nulluy*;                                                 *personne
Et pour ce, se je sui cellui
Qui m'en plains, j'ay raison pour quoy:
Le monde est ennuyé de moy.

            Pour préparer l'étude du texte:
            - Définissez la notion d'ennui. S'agit-il d'un sens moderne?
            - Quel est le sens de l'opposition moi/monde? Quelle nouvelle dimension assigne-t-elle à la parole poétique?

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Comments to: Mihaela VOICU; Text editor: Laura POPESCU; Last update: July, 2002