Fille
de Tommaso da Pizzano, astrologue du roi Charles V, épouse du gentilhomme
Étienne Castel, secrétaire du roi, Christine va perdre dans l'intervalle
de quelques années son père et son mari. Elle se retrouve à
l'âge de vingt-cinq ans veuve, avec trois jeunes enfants à la charge.
À force d'étude et de talent, elle triomphera de son destin, forçant
l'admiration des puissants de son temps et l'estime de ses confrères,
obligés à reconnaître en elle une égale. Première
femme-écrivain professionnel de la littérature française,
Christine est l'auteur d'une oeuvre vaste et variée, où se mêlent
poésie lyrique (Ballades du veuvage - 1394, Cent ballades
d'amant et de dame - 1409-1410, des «jeux à vendre»,
et des pièces indépendantes, la plupart formes fixes) et littérature
«sérieuse», historique, morale ou religieuse (Livre du
chemin de long estude - 1402-1403, Livre de la mutation de Fortune
- 1400-1403, L'Avision Christine - 1405, Livre de la Cité
des Dames - 1404-1405, Livre du corps de policie - 1404-1407,
Lamentation sur les maux de France - 1410, inspirée par le désastre
de la guerre civile, Le Livre de la paix - 1412-1414, le Ditié
de Jehanne d'Arc, dernière oeuvre de l'écrivain, 1431).
Reconnaissante
à la Fortune pour l'avoir changée, de son propre aveu, en «homme»,
chef de famille et écrivain, Christine ne cessera de prendre la défense
des femmes: elle intervient en leur faveur contre Jean de Meun dans le Dit
de la Rose (1402) et surtout dans la Cité des Dames, «manifeste
du féminisme» avant la lettre.
Seulette suis...
Seulette suis et seulette veux être,
Seulette m'a mon doux ami laissée,
Seulette suis, sans compagnon ni maître,
Seulette suis, dolente et courroucée.
Seulette suis en langueur mesaisiée*, *malheureuse
Seulette suis plus que nulle égarée,
Seulete suis sans ami demeurée.
Seulette suis à huis ou à fenêtre,
Seulette suis en un anglet muciée*, *tapie dans un coin
Seulette suis pour moi de pleurs repaître,
Seulette suis, dolente ou apaisée,
Seulette suis, rien n'est qui tant me sied,
Seulette suis en ma chambre enserrée,
Seulette suis sans ami demeurée.
Seulette suis partout et en tout être.
Seulette suis où je voise ou je siee[98],
Seulette suis plus qu'autre rien* terrestre, *créature
Seulette suis de chacun délaissée,
Seulette suis durement abaissée,
Seulette suis souvent toute épleurée,
Seulette suis sans ami demeurée.
Prince, or est ma douleur commencée:
Seulette suis de tout dueil* menacée, *douleur
Seulette suis plus tainte que morée*, *livide que mûre
Seulette suis sans ami demeurée.
(ortographe modernisée)
Pour
préparer l'étude du texte:
-
Analysez la valeur de l'anaphore «seulette suis».
-
Relevez la part de rhétorique et celle de sincérité.
De
triste coeur...
De triste coeur chanter joyeusement
Et rire en deuil, c'est chose fort à faire,
De son penser montrer tout le contraire
N'yssir doux rire de dolent sentiment.
Ainsi me faut faire communément,
Et me convient, pour cela mon affaire,
De triste coeur chanter joyeusement.
Car en mon coeur porte couvertement
Le deuil qui soit qui plus me peut déplaire,
Et si me faut, pour les gens faire taire,
Rire en pleurant et très amèrement
De triste coeur chanter joyeusement.
Pour
préparer l'étude du texte:
-
Quel nouveau statut de l'écrivain ce rondeau dévoile-t-il?
Cent
ballades d'amant et de dame (1409-1410)
Ce
recueil adopte la forme originale du dialogue entre un amant et sa dame: l'organisation
des ballades raconte une histoire d'amour selon les exigences de la courtoisie,
leurre dont les femmes sont victimes.
La
Dame (LXXXVI)
Beau doux ami, je ne peux plus me taire,
Mais je vous trouve tout changé, ce me semble.
Ne sais si vous voulez de moi retraire*, *vous retirer
Telle peur en ai, que tout le coeur me tremble,
Qu'est-ce a dire, quel achoison* vous meut? *motif
Car ne vous vois fors à trop grand donger*, *refus, résistance
Et si ne tient qu'à vous, le cuer m'en deut*. *me fait mal
Je crois qu'ainsi me voulez étranger*. *éloigner
de vous
Et mon message a toujours tant a faire
À vous trouver, et que soyons ensemble
Petit vous chault*, ains d'avoir autre affaire *peu
vous importe
Vous excusez; quand d'entre les gens m'emble* *je me dérobe
Alors être, si n'en faut point songer;
Ailleurs vous tient autrement qu'il ne seult*, *que d'habitude
Je crois qu'ainsi me voulez étranger.
Et on m'a dit qu'en un certain repaire* *demeure, maison
Allez souvent, c'est ce qui nous dessemble*, *sépare
Au moins je crois, si ne m'en doit pas plaire.
S'ainsi était plus que feuille de tremble
Seriez léger, qui au vent se remeut,
Mais je m'en doute par ce que tout changer
Vous vois vers moi, ne sais qui vous racueut*, *prend en échange
Je crois qu'ainsi me voulez étranger.
Je ne sais pas si délaisser me veut
Votre coeur, mais il m'est vis que de léger
Vous passeriez de moi, dont dueil m'acuelt[99],
Je crois qu'ainsi me voulez étranger.
L'Amant
(LXXXVII)
Or suis je vers vous venu,
Belle dame, aurai-je la paix?
Et ce qui m'en a retenu
Si longuement, ce n'est jamais
Que pour votre honneur sans faille,
Autre chose ne me retient.
Mais il vous semble que [je] faille
Si de votre honneur me tient*. *si je me soucie
Car maint mal est avenu
Pour telle cause, et pour ce laisse
À y venir; maintenu
Me suis tellement que mais
N'est parole qui en saille*, *m'échappe
Ainsi faire il appartient.
Mais il vous semble que [je] faille
Si de votre honneur me tient.
Et votre coeur s'en est tenu
Mal content, je n'en puis mais,
Car a vous garder tenu
Je serai a toujours mais*. *constant, fidèle
Ne cuidiez* que pour ce baille** *ne
pensez pas; **j'accorde
Ailleurs mon coeur, ne m'en tient.
Mais il vous semble que [je] faille
Si de votre honneur me tient.
À Dieu, il faut que m'en aille,
La nuit s'en va, le jour vient,
Mais il vous semble que [je] faille
Si de votre honneur me tient.
Pour
préparer l'étude du texte:
-
Quels éléments de la fin'amors retrouve-t-on dans ces deux ballades?
Quelle différence y a-t-il entre la perspective de la Dame et celle de
l'Amant?
-
Comment Christine se situe-t-elle par rapport à l'éthique courtoise?
Livre
de la Cité des Dames (1404-1405)
Inspiré
du De claris mulieribus de Boccace, le Livre de la Cité
des Dames est construit sous la forme d'un dialogue entre Christine et
trois vertus, Raison, Droiture et Justice, qui lui enjoignent de bâtir
une cité pour les femmes illustres du passé, mais aussi du présent
et de l'avenir. L'extrait suivant exprime la subtilité des idées
féministes de Christine.
Chapitre
XIV. Échanges et débats entre Christine et Raison
«Vous
dites bien vrai, ma Dame, et mon esprit se plaît à vous entendre.
Mais quoi qu'il en soit de l'intelligence féminine, chacun sait que les
femmes ont un corps faible, délicat et dépourvu de force et qu'elles
sont naturellement peureuses. Voici ce qui diminue terriblement le crédit
et l'autorité du sexe féminin auprès des hommes, car ils
affirment que l'imperfection du corps entraîne la diminution et l'appauvrissement
du caractère. Par conséquent, les femmes seraient moins dignes
d'éloge.»
Elle
me répondit: «Ma chère enfant, cette conclusion est vicieuse
et ne peut être soutenue. On voit souvent que, quand Nature n'a pas réussi
à donner à deux corps un même degré de perfection
- ayant créé l'un difforme ou infirme ou déficient à
quelque égard, soit par sa forme ou par sa beauté -, elle compense
ce défaut en lui accordant quelque chose de bien plus important. On dit
par exemple du très grand philosophe Aristote qu'il était fort
laid, qu'il louchait, et que son visage était étrange; mais s'il
est vrai que son corps fut disgracieux, Nature a plus que réparé
en lui donnant de grandes facilités d'esprit et de jugement, comme on
peut le voir par l'autorité de ses écrits. Et il valait mieux
qu'il ait reçu ce don de suprême intelligence que le corps d'Absalon
ou de sa beauté. [...]
Je te promets, chère enfant, qu'un physique puissant et vigoureux ne
fait pas l'âme courageuse et forte, car cela vient d'une force naturelle
de caractère, don que Dieu permet à Nature d'accorder à
certaines de ses créatures raisonnables plus qu'à d'autres; son
siège se cache dans le coeur et la conscience, car le courage ne réside
point en la force du corps ou des membres. On voit en effet que beaucoup d'hommes
grands et forts sont lâches et veules, alors que d'autres, petits et faibles
de corps, sont hardis et entreprenants. Il en est de même des autres qualités,
mais quant à la hardiesse et la force physique, Dieu et nature ont rendu
service aux femmes en leur accordant la faiblesse; grâce à cet
agréable défaut, elles n'ont point à commettre ces horribles
sévices, ces meurtres ou ces grandes et cruelles exactions que Force
physique a fait faire et continue à entraîner ici-bas; elles ne
subiront donc pas les foudres que ces actes attirent. Et il aurait mieux valu
pour l'âme de bien des hommes forts avoir fait leur pèlerinage
sur cette terre dans un faible corps de femme.
Pour
préparer l'étude du texte:
-
En quoi Raison «réhabilite»-t-elle les femmes?
-
Relevez et discutez les idées «féministes» de Christine
de Pizan.
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© Universitatea
din Bucuresti 2002.
No part of this text may be reproduced in any form without written permission of the University of Bucharest, except for short quotations with the indication of the website address and the web page. Comments to: Mihaela VOICU; Text editor: Laura POPESCU; Last update: July, 2002 |