IV. DU ROMAN À L'HISTOIRE

2. Chronique et histoire

            La prose est traditionnellement la forme d'expression de l'histoire, mais il s'agit de la prose latine. Les premières chroniques en langue vulgaire sont d'abord rédigées en vers: le Roman de Rou (1160-1174) de Wace retrace l'histoire des rois normands, ainsi que l'ample Chronique des ducs de Normandie (vers 1174) de Benoît de Sainte-Maure.
            Considérée plus apte que le vers à dire la vérité historique, puisque moins soumise aux contraintes rhétoriques, la prose fait son apparition dans les oeuvres des premiers chroniqueurs français, dont l'oeuvre est inspirée par le même événement, la quatrième croisade (1202-1204) et la prise de Constantinople par les Latins. Bien que différents quant à leur position sociale et à la perspective qu'ils portent sur les événements, le petit chevalier qu'était Robert de Clari et le grand seigneur que fut Geoffroy de Villehardouin ont en commun de ne pas être des écrivains de profession et de relater des événements auxquels ils ont directement participé en qualité de témoins ou d'acteurs.
            Écrivant au début du XIVe siècle une Vie de Saint Louis, Jean de Joinville veut illustrer à travers la biographie du roi très chrétien l'idéal de prodomie et proposer une image modélisante de la royauté. Pourtant le témoignage sur Saint Louis devient souvent témoignage sur l'auteur même et la biographie se transforme souvent en auto-biographie.

            GEOFFROY DE VILLEHARDOUIN (vers 1150 - vers 1214)

            Maréchal de Champagne, puis de Romanie (Empire de Constantinople), Villehardouin eut un rôle essentiel au cours de la quatrième croisade. Empruntant un ton objectif, sa chronique s'efforce en fait de justifier l'action des Latins en Orient.

            La Conquête de Constantinople (vers 1212)

            Sollicités par le prince Alexis Comnène, fils de l'empereur Isaac l'Ange, détrôné par son frère, de rétablir son père dans ses droits en échange d'une aide militaire importante contre les païens, les croisés, conduits par le marquis Boniface de Montferrat, acceptent de chasser l'usurpateur. La croisade est donc détournée de son but. Mais arrivés devant Constantinople, les croisés sont émerveillés par les richesses de la cité.

            Les croisés devant Constantinople
            Or poez savoir que mult esgarderent Costantinoble cil qui onques mais ne l'avoient veue; que il ne pooient mie cuidier que si riche vile peust estre en tot le monde, comme il virent ces halz murs et ces riches tors dont ele ere close tot entor a la reonde, et ces riches palais et ces haltes iglyses, dont il i avoit tant que nuls nel peust croire se il ne le veist a l'oil, et le lonc et le lé de la vile qui de totes les altres ere soveraine. Et sachiez que il n'i ot si hardi cui la chars ne fremist; et ce ne fu mie merveille, que onques si granz afaires ne fu enpris de nule gent puis que li monz fu estorez.
            Lors descendirent a terre li conte et li baron et li dux de Venise; et fu li parlemenz al mostier Saint Estene. La ot maint conseil pris et doné. Totes les paroles qui la furent dites ne vos contera mie li livres; mais la somme del conseil si fu tels que li dux de Venise se dreça en estant et lor dist: «Seignor, je sai plus del convine de cest païs que vos ne faites, car altre foiz i ai esté. Vos avez le plus grant afaire et le plus perillos entrepris que onques genz entrepreissent; por ce si covendroit que en ovrast sagement. Sachiez, se nos alons a la terre ferme, la terre est granz et large, et nostre gent sont povre et diseteus de la viande. Si s'espandront par la terre por querre la viande; et il i a mult grant plenté de la gent el pais; si ne poriens tot garder que nos n'en perdissiens et nos n'avons mestier de perdre que mult avons poi de gent a ce que nos volons faire. Il a isles ci pres, que vos poez veoir de ci, qui sont habitees de genz et laborees de blez et de viandes et d'altres biens. Alons la prendre port, et recoillons les blez et les viandes del païs; et quant nos arons les viandes recoillies, alomes devant la vile, et faisons ce que Nostre Sire ara porveu. Car plus seurement guerroie cil qui a la viande que cil qui n'en a point.» A cel conseil s'acorderent li conte et li baron et s'en ralerent tuit a lor nes, chascun a son vaissel.

            Traduction: Or croyez bien qu'ils regardèrent beaucoup Constantinople, ceux qui jamais encore ne l'avaient vue; car ils ne pouvaient penser qu'il pût y avoir ville si riche dans le monde entier, quand ils virent ces hauts murs et ces riches tours dont elle était close à la ronde tout alentour, et ces riches palais et ces hautes églises, dont il y avait tant que nul ne l'eût pu croire, s'il ne l'eût vu de ses yeux, et la longueur et la largeur de la ville qui entre toutes les autres était souveraine. Et sachez qu'il n'y eut homme, si hardi fût-il, à qui la chair ne frémit; et ce n'était pas merveille, car jamais aussi grande entreprise n'avait été tentée par personne, depuis la création du monde.
            Alors descendirent à terre les comtes et les barons et le doge de Venise, et le conseil se tint au monastère de Saint-Étienne. Là maint avis fut pris et donné. Toutes les paroles qui y furent dites, le livre ne vous les contera point, mais le conseil aboutit à ceci, que le doge de Venise se leva tout droit et leur dit: «Seigneurs, je connais mieux que vous ne faites les conditions de ce pays, car j'y ai déjà été. Vous avez entrepris la plus grande et la plus périlleuse affaire qui jamais fut entreprise; aussi conviendrait-il que l'on procédât sagement. Sachez, si nous gagnons la terre ferme, que cette terre est grande et vaste, et nos gens pauvres et démunis de vivres. Ils se répandront donc à travers la contrée pour chercher des vivres; et il y a une très grande quantité de gens dans le pays; ainsi nous ne pourrions faire si bonne garde que nous ne perdions des nôtres. Et il ne s'agit pas que nous en perdions, car nous avons fort peu de gens pour ce que nous voulons faire. Il y a des îles tout près, que vous pouvez voir d'ici, habitées par des populations, et productrices de blé, de vivres et d'autres biens. Allons y mouiller, et amassons les blés et les vivres du pays; puis, quand nous aurons amassé les vivres, allons devant la ville, et faisons ce que Notre-Seigneur aura décidé. Car plus sûrement guerroie tel qui a des vivres que tel qui n'en a point.» À cet avis se rallièrent les comtes et les barons, et tous s'en retournèrent, chacun à sa nef et à son vaisseau.

            Pour préparer l'étude du texte:
            - S'agit-il, selon vous, d'un récit objectif ou justificatif?
            - Comment interpréter les conseils du doge? Quelle est «l'entreprise» à laquelle le texte fait plusieurs fois allusion?

            Les croisés entrent à Constantinople et y rétablissent l'empereur Isaac. Son fils sera couronné à son tour, mais ne pourra pas tenir les promesses faites aux croisés. Ceux-ci vont assiéger pour la deuxième fois la ville.

            Seconde prise de Constantinople
            L'assaut dura longtemps, jusqu'à ce que Notre-Seigneur leur fît lever un vent qu'on appelle Boire, qui jeta nefs et vaisseaux plus près du rivage qu'ils n'étaient auparavant. Et deux nefs liées ensemble, dont l'une avait nom la Pèlerine et l'autre le Parvis, approchèrent tant de la tour, l'une d'un côté, l'autre de l'autre (comme Dieu les mena, et le vent), que l'échelle de la Pèlerine joignit la tour. Aussitôt un Vénitien et un chevalier de France qui avait nom André Durboise entrèrent dans la tour; et d'autres commencèrent à y pénétrer après eux, et les gens de la tour, mis en déroute, s'enfuirent.
            Quand ils virent cela, les chevaliers qui étaient dans les «huissiers»[28] descendirent à terre, dressèrent des échelles contre le mur et montèrent en haut, de vive force; et ils conquirent bien quatre des tours. On commença alors à sauter des nefs, des «huissiers» et des galères à qui mieux mieux, à qui débarquerait le premier; et ils enfoncèrent bien trois portes et pénètrèrent dans la ville; on commenca à tirer les chevaux des «huissiers», et les chevaliers montèrent en selle et chevauchèrent droit au camp de l'empereur Murzuphle[29]. Et il avait ses corps de bataille rangés devant ses tentes; et, lorsqu'ils virent les chevaliers en selle, ils furent mis en déroute; et l'empereur prit la fuite à travers les rues jusqu'au château de Bouche-de-Lion[30].
Alors vous auriez pu voir les croisés abattre les Grecs, et prendre chevaux et palefrois, mulets et mules, et autre butin. Il y eut là tant de morts et de blessés que c'était sans fin ni mesure. Une si grande partie des hauts seigneurs de Grèce se retira vers la porte de Blaquerne. Et déjà le soir tombait, et ceux de l'armée étaient las de la bataille et du carnage. Et ils commencèrent à s'assembler sur la grande place qui se trouvait dans Constantinople. Et ils décidèrent de camper près des murs et des tours qu'ils avaient conquises; car ils ne pensaient pas pouvoir vaincre la ville en un mois, avec les solides églises et les solides palais, et les gens qui étaient dedans. Comme ils avaient décidé, ainsi fut fait.

            ROBERT DE CLARI (vers 1170 - après 1216)

            Petit chevalier picard, ayant suivi son suzerain à la quatrième croisade, Robert de Clari est auteur, lui aussi, d'une Conquête de Constantinople. Son statut de simple participant l'empêche de saisir l'ampleur et la signification des événements. Plutôt qu'un récit «objectif», il communique ses impressions personnelles, non sans un certaine «naïveté».

            La conquête de Constantinople (vers 1215)

            Deuxième siège de Constantinople
            Nous présentons ci-dessous le même épisode de la seconde prise de Constantinople par les croisés, qui avait retenu également l'attention de Villehardouin.

            Quand les évêques eurent prêché et montré aux pèlerins que la guerre était juste, ils se confessèrent tous et communièrent. Le lundi matin, ils se préparèrent tous et s'armèrent ainsi que les Vénitiens, et ils réparèrent les ponts de leurs nefs, de leurs «huissiers» et de leurs galères. Ils les rangèrent côte à côte et se mirent en route pour donner l'assaut et la flotte tenait un front qui avait bien une grande lieue de large. Et quand ils furent arrivés et qu'ils se furent avancés le plus près possible des murs, ils jetèrent l'ancre. Et quand ils furent à l'ancre, ils commencèrent à assasillir durement et à tirer et à lancer du feu grégeois[31] sur les tours. Mais le feu n'y pouvait prendre, à cause des peaux dont les tours étaient couvertes[32]. Et ceux de dedans se défendaient très rudement [...]. Et Murzuphle l'empereur était sur un tertre. Il faisait sonner ses trompettes d'argent et ses tambours et enhardissait ses gens en disant: «Allez là, allez ça!» et les envoyait là où il y en avait grand besoin [...]. Les nôtres assaillirent si vigoureusement que la nef de l'évêque de Soissons heurta une des tours par miracle de Dieu, car la mer qui n'est jamais tranquille la porta en avant et sur le pont de cette nef, il y avait un Vénitien et deux chevaliers armés. Quand la nef se fut heurtée à cette tour, le Vénitien s'accrocha des pieds et des mains, du mieux qu'il put, si bien qu'il entra dans la tour. Quand il fut dedans, les sergents[33] qui se trouvaient à cet étage, Anglais, Danois et Grecs, le regardèrent, le virent et lui coururent sus avec des haches et des épées et le mirent en pièces. Et quand la mer reporta la nef en avant, elle heurta à nouveau cette tour et à ce moment, un des deux chevaliers, il s'appelait André Dureboise, se prit par les pieds et par les mains à cette bretêche et fit tant qu'il entra à genoux, les autres lui coururent sus avec des haches et des épées et ils le frappèrent rudement, mais il était armé, grâce à Dieu, et ils ne purent le blesser, car Dieu le gardait, qui ne voulait pas accepter qu'ils durent davantage, ni que celui-ci y meure. Mais il voulait au contraire, à cause de leur trahison et du meurtre commis par Murzuphle, et à cause de leur déloyauté, que la cité soit prise et que tous soient mis à honte, si bien que le chevalier prit pied dans la tour; et quand il fut sur ses pieds, il tira son épée. Quand les autres le virent sur pieds, ils furent si ébahis et ils eurent si grande peur qu'ils s'enfuirent à l'étage inférieur. Quand ceux de cet étage virent que ceux de l'étage supérieur s'enfuyaient, ils désertèrent aussi leur étage et n'osèrent plus y rester. L'autre chevalier entra à son tour et plusieurs après lui. Quand ils furent à l'intérieur, ils prirent de bonnes cordes et attachèrent solidement la nef à la tour et quand ils l'eurent liée, il entra beaucoup de gens; et quand la mer reportait la nef en arrière, cette tour tremblait si fort qu'il semblait que la nef allait la jeter bas, si bien qu'ils furent forcés, par crainte, de détacher la nef. Et quand ceux des autres étages virent que la tour s'emplissait de Français, ils eurent si grande peur que jamais nul n'osa demeurer, mais ils évacuèrent toute la tour.

            Pour préparer l'étude du texte:
            - Comparez le texte de Clari à celui de Villehardouin. Quelle est leur différence essentielle?
            - En quoi le récit de Villehardouin a une dimension politique? Moins informé, le récit de Robert de Clari n'est-il pas plus précis? À quoi tient ce surplus d'authenticité?

            Les croisés s'emparent de Constantinople. Clari offre une description éblouie des richesse inouïe qui s'étalent devant les yeux des Francs.

            Les merveilles de Constantinople
            Quand la cité fut prise et que les pèlerins se furent installés comme je vous l'ai dit, et que les palais furent pris, on trouva dans ces palais de nombreuses richesses [...].
            Il y avait dans la cité une autre église qu'on appelait l'église des Sept-Apôtres[34]. On disait qu'elle était encore plus riche et plus noble que l'église Sainte-Sophie, et il y avait tant de richesse et de noblesse qu'on ne saurait vous décrire la richesse et la noblesse de cette église. En cette église, gisaient sept corps d'apôtres, et il y avait la colonne de marbre où Notre-Seigneur fut lié avant d'être mis en croix, et on disait aussi que l'empereur Constantin y était enterré ainsi qu'Hélène et d'autres empereurs.
            Il y avait ailleurs dans la cité une porte qu'on appelait le Manteau d'Or. Sur cette porte il y avait un pommeau d'or qui était fait par tel enchantement que les Grecs disaient que tant que le pommeau serait là le tonnerre ne tomberait jamais sur elle. Sur ce pommeau, il y avait une statue de bronze qui portait un manteau d'or sur son bras tendu[35] et il y avait écrit: «Tous ceux», disait la statue, «qui séjourneront un an à Constantinople doivent avoir un manteau d'or comme moi.»
            Ailleurs dans la ville, il y avait une autre porte qu'on appelle la Porte-Dorée[36]. Sur cette porte il y avait deux éléphants de bronze qui étaient si grands que c'était une grande merveille. Cette porte n'était ouverte que lorsque l'empereur revenait de la guerre, ayant conquis des terres. Quand il revenait de la guerre, ayant conquis des terres, le clergé de la cité venait en procession au-devant de lui. On lui ouvrait cette porte et on lui amenait un «curre» d'or qui était comme un char à quatre roues. Au milieu de ce «curre», il y avait un siège élevé et sur le siège il y avait un trône et autour du trône il y avait quatre colonnes qui supportaient un dais qui ombrageait le trône et qui semblait être fait entièrement d'or. L'empereur s'asseyait couronné, sur ce trône. Il entrait par cette porte et on le menait sur ce «curre», à grande joie et à grande fête, jusqu'à son palais. [...]
            Or, il y avait une autre merveille dans la ville. Il y avait deux statues fondues en bronze en forme de femme, bien faites et naturelles et belles à l'excès. L'une de ces statues tendait la main vers l'Occident, et il y avait écrit sur elle: «De l'Occident, viendront ceux qui conquerront Constantinople.» Et l'autre statue tendait la main vers un vilain lieu et disait: «Ici, disait la statue, les jettera-t-on.» Ces deux statues étaient dressées devant le change qui, selon la coutume, se tenait là, et c'étaient là que les riches changeurs avaient l'habitude de se tenir avec, devant eux, de grands monceaux de besants et de grands monceaux de pierres précieuses, avant que la ville ne fût prise, car il n'y en eut plus autant quand la ville fut prise.

            Pour préparer l'étude du texte:
            - Que penser de la description de Constantinople? Est-elle précise? Quel état d'esprit traduit-elle?

            JEAN DE JOINVILLE (1225-1317)

            Ami et confident du roi Louis IX, qu'il accompagna à la VIIe croisade, Joinville rédige le «livre des saintes paroles et des bons faits de notre roi saint Louis» à la demande de la reine Jeanne, épouse de Philippe le Bel. Achevée en 1309, l'Histoire de Saint Louis sera dédiée au futur Louis X, auquel le «saint roi» devra servir de modèle. L'oeuvre comprend deux parties inégales: une première partie, qui esquisse le portrait anecdotique du roi et une deuxième partie, plus ample, consacrée à l'histoire de son règne et concentré surtout sur la croisade d'Égypte.

            Histoire de Saint Louis

            Le Roi très saint
            En nom de Dieu le tout puissant, je, Jehans sires de Joinville, seneschaus de Champaigne, faiz escrire la vie notre saint roy Looys, ce que je vi et oy par l'espace de sis anz, que je fu en sa compaignie ou pelerinage d'outre mer, et puis que nous revenimes. Et avant que je vous conte de ses grans faiz et de sa chevalerie, vous conterai je ce que je vi et oy de ses saintes paroles et de ses bons enseignemens, pour ce qu'il soient trouvei li uns aprés l'autre, pour edefier ceuz qui les orront.
            Cis sainz hom ama Dieu de tout son cuer et ensuivi ses oeuvres; et y apparut en ce que, aussi comme Diex morut pour l'amour que il avoit en son peuple, mist il son cors en avanture par plusours foiz pour l'amour que il avoit a son peuple, et s'en fust bien soufers, se il vousist, si comme vous orrez ci aprés.
            La grans amours qu'il avoit a son peuple parut a ce qu'il dist a monsieur Loys, son ainsnei fil, en une mout grant maladie que il ot a Fonteinne-Bliaut: «Biaus fiz, fist il, je te pri que tu te faces amer au peuple de ton royaume; car vraiment je ameroie miex que uns Escoz venist d'Escosse et gouvernast le peuple dou royaume bien et loialment, que tu le gouvernasses mal apertement.»
            De la bouche fu il si sobres, que onques jour de ma vie je ne li oy devisier nulles viandes, aussi com maint riche home font; ainçois manjoit pacientment, ce que ses queus li appareilloit et mettoit on devant li. En ses paroles fu il attrempez, car onques jour de ma vie je ne li oy mal dire de nulluy ne onques ne li oy nommer le dyable, liquex nons est bien espandus par le royaume; ce que je croy qui ne plait mie a Dieu. Son vin trempoit par mesure, selonc ce qu'il veoit que li vins le pooit soufrir.

            Traduction: Au nom de Dieu tout-puissant, moi, Jean, sire de Joinville, sénéchal de Champagne, fais écrire la vie de notre saint roi Louis, ce que j'ai vu et entendu dans l'espace de six ans que je fus en sa compagnie au pèlerinage d'outre-mer, et aussi depuis notre retour. Et avant de vous parler de ses hauts faits et de sa chevalerie, je vous conterai ce que j'ai vu et entendu de ses saintes paroles et de ses bons enseignements, de façon qu'on les trouve l'un après l'autre, pour l'édification de ceux qui les entendront.
            Ce saint homme aima Dieu de tout son coeur et imita son exemple: comme il apparut en ce que, de même que Dieu mourut pour l'amour qu'il portait à son peuple, à son tour il exposa sa personne à plusieurs reprises par amour pour son peuple, et il aurait pu s'en dispenser s'il l'avait voulu, comme vous l'entendrez ci-après.
            L'amour qu'il portait à son peuple se manifesta dans ce qu'il dit à monseigneur Louis, son fils aîné, lors d'une très grave maladie qu'il eut à Fontainbleau: «Mon cher fils, je te prie de te faire aimer du peuple de ton royaume; car en vérité je préférerais qu'un Écossais vînt d'Écosse et gouvernât le peuple du royaume bien et loyalement, plutôt qu'on le vît mal gouverné par toi.»
            Il était sobre de la bouche, ainsi que je ne l'entendis jamais de ma vie s'entretenir de nourriture, ainsi que les riches le font; au contraire, il mangeait docilement ce que son cuisinier lui préparait et qu'on mettait devant lui. Il était mesuré en paroles, car jamais de ma vie je ne l'entendis dire du mal de personne, ni prononcer le nom du diable, dont le nom est assez répandu à travers le royaume, ce qui ne doit pas être agréable à Dieu. Il coupait son vin d'eau avec mesure, selon la qualité du vin.

            Charité de Saint Louis
            Dès le temps de son enfance, le roi fut pitoyable aux pauvres et aux malheureux; et il était établi que, partout où il allait, il y eût constamment cent vingt pauvres nourris chaque jour en sa maison, de pain, de vin, de viande ou de poisson. Pendant le carême et l'avent[37], leur nombre augmentait, et plusieurs fois il advint que le roi les servait lui-même, plaçait la nourriture devant eux, découpait leur viande devant eux, et, au départ, leur donnait des deniers de sa propre main. [...] Avec tout cela, il avait chaque jour à dîner et à souper, auprès de lui, des vieillards et des infirmes, et leur faisait servir la même nourriture qu'à lui-même; et quand ils avaient mangé, ils emportaient une certaine somme d'argent. En outre, le roi donnait chaque jour si grandes et si larges aumônes aux religieux pauvres, aux hôpitaux pauvres, aux malades et aux autres collèges pauvres, aux gentilshommes, dames et demoiselles pauvres, aux femmes misérables, aux pauvres veuves, et aux indigents que la vieillesse ou la maladie empêchait de travailler et de continuer leur métier, qu'à peine en pourrait-on faire le compte.

            Saint Louis rendant la justice
            Maintes fois il lui arriva, en été, d'aller s'asseoir au bois de Vincennes, après avoir entendu la messe; il s'adossait à un chêne et nous faisait asseoir autour de lui; et tous ceux qui avaient un différend venaient lui parler sans qu'aucun huissier, ni personne y mît obstacle. Et alors il leur demandait de sa propre bouche: «Y a-t-il ici quelqu'un qui ait un litige?» Ceux qui avaient un litige se levaient, et alors il disait: «Taisez-vous tous, et on vous expédiera[38] l'un après l'autre.» Il appelait alors monseigneur Perron de Fontaine et monseigneur Geoffroi de Vilette[39] et disait à l'un d'eux: «Réglez-moi cette affaire.» Et quand il voyait quelque chose à corriger dans les paroles de ceux qui parlaient pour lui, ou dans les paroles de ceux qui parlaient pour autrui, il le corrigeait lui-même de sa bouche.

            Testament de Saint Louis
            Il appela monseigneur Philippe, son fils[40], et lui commanda, comme en testament, d'observer les enseignements qu'il lui laissait et qui sont ci-après écrits en français. Ces enseignements, le roi les écrivit de sa main, ainsi qu'on le dit.
            «Beau fils, la première chose que je t'enseigne, c'est de disposer ton coeur à aimer Dieu: car sans cela, nul ne peut être sauvé. Garde-toi de faire chose qui déplaise à Dieu, c'est à savoir: péché mortel; mais tu devrais plutôt souffrir toutes manières de tourments que commettre un péché mortel.
            Si Dieu t'envoie adversité, souffre-la patiemment et rends grâce à Notre-Seigneur, et dis-toi que tu l'as mérité et que cela tournera à ton profit. S'il te donne prospérité, remercie-le humblement, de façon à ne pas devenir plus mauvais par orgueil ou autrement; et tu n'en vaudras que mieux, car on ne doit pas discuter avec Dieu et ses dons. [...]
            Aie le coeur doux et pitoyable aux pauvres, aux chétifs et aux malheureux, réconforte-les et aide-les selon ton pouvoir.
            Maintiens les bonnes coutumes de ton royaume et abaisse les mauvaises. Ne convoite pas sur ton peuple, ne le charge pas trop d'impôts ni de tailles[41], si ce n'est par grande nécessité. [...]
            Pour maintenir la justice et le droit, montre-toi loyal et strict vis-à-vis de tes sujets, sans aller ni à droite ni à gauche, mais tout droit, et soutiens la querelle du pauvre jusqu'à ce que la vérité soit faite. Et si aucun plaide sa cause devant toi, ne le crois pas avant d'en savoir la vérité; car tes conseillers jugeront plus hardiment selon la vérité, que ce soit pour ou contre toi.
            Si tu retiens une part du bien d'autrui, à cause de toi ou de ceux qui t'ont précédé, si c'est chose certaine, rends-la sans hésiter; et si le cas est douteux, fais faire une enquête par des gens sages, rapidement et avec diligence.
            Tu dois prendre soin que tes gens et tes sujets vivent en paix et selon le droit, sous ton autorité. Également maintiens les bonnes villes et les communes de ton royaume dans l'état de franchise où tes prédecesseurs les ont maintenues; et s'il y a quelque chose à corriger, corrige-le et redresse-le et tiens-les en faveur et en amour; car, grâce à la force et aux richesses des grosses villes, les particuliers et les étrangers craindront de mal agir envers toi, spécialement tes pairs et tes barons. [...]
            Garde-toi de faire la guerre contre les chrétiens, sans grand conseil; et s'il te faut la faire, protège sainte Église et ceux qui n'y sont pour rien. Si une guerre ou une contestation s'élève entre tes sujets, apaise-la le plus tôt que tu pourras.»

            Pour préparer l'étude des textes:
            - Comment Joinville justifie-t-il son activité de chroniqueur? Peut-on parler d'objectivité?
            - En vous rapportant au prologue, peut-on affirmer que Joinville n'est que témoin oculaire?
            - Sur quels principes est fondée l'action politique du roi? En quoi la figure de «saint» Louis annonce-t-elle une nouvelle conception du pouvoir et de la monarchie?

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Comments to: Mihaela VOICU; Text editor: Laura POPESCU; Last update: July, 2002