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II. HISTOIRE
ET LÉGENDE: LES CHANSONS DE GESTE
3. Cycle des
barons révoltés
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Raoul
de Cambrai (dernier quart du XIIe siècle)
Dépossédé
injustement du fief de son père, Raoul se fait promettre par l'empereur
Louis la première terre vacante. Ce sera le fief de Herbert de Vermandois,
que Raoul exigera au détriment des héritiers de Herbert, parents
de son écuyer Bernier, un jeune bâtard qu'il a fait armer chevalier.
Les violences de Raoul, mal conseillé par son oncle, Guerri le Sor, déterminent
Bernier à se rallier au parti de son lignage. Les deux partis s'affrontent
devant Saint-Quentin, où Raoul trouve la mort.
CLIII.
Bernier est un excellent chevalier et un guerrier puissant et noble. Il crie
à Ernaut[14]:
-
Mon oncle, ne vous inquiétez pas; je vais aller parler à mon seigneur».
Il
s'appuie sur le cou du destrier et dit d'une voix forte:
-
Seigneur Raoul, fils d'une noble femme, je vous reconnais pour celui qui m'a
adoubé; mais comme je l'ai payé cher depuis! Vous nous avez tué
tant de valeureux chevaliers, vous avez brûlé ma mère au
monastère d'Origny et m'avez moi-même blessé à la
tête. Vous m'avez offert réparation, c'est vrai, et j'aurais pu
avoir bien des destriers de valeur, car il m'a été offert cent
bons coursiers, cent mulets, cent palefois précieux, cent écus
et cent hauberts à double maille.
Mais
la colère s'est emparée de moi lorsque j'ai vu mon sang couler,
et je suis allé consulter mes amis. Voici ce que les vaillants chevaliers
me conseillent: si vous renouvelez votre proposition je l'accepterai et vous
pardonnerai tout, pourvu que mon oncle puisse faire la paix avec vous. Je ferai
cesser cette bataille et ne combattrai plus contre vous ni contre qui que ce
soit; je vous ferai remettre toutes nos terres, desquelles vous ne perdrez rien.
Quant aux morts, il n'y a malheureusement rien à faire pour eux.
Ah,
seigneur Raoul, au nom de Dieu de justice, laissez-vous gagner par la pitié,
permettez à la réconciliation de voir le jour, et cesez de poursuivre
cet homme presque mort! Qui perd le poing n'a plus qu'à s'affliger».
À
ces mots, Raoul enrage; il se raidit tellement qu'il fait plier les étriers
et fléchir son cheval sous lui.
-
Bâtard, dit-il, vous savez discourir, mais vos mensonges ne vous serviront
de rien: vous aurez ici même la tête tranchée.
-
Vraiment, je n'ai plus qu'à écouter ma juste colère; je
refuse désormais de m'humilier».
CLIV.
Quand Bernier voit que sa prière ne peut fléchir Raoul l'enragé,
il éperonne vigoureusement son destrier, tandis que Raoul s'élance
vers lui. Tous deux se donnent de grands coups sur leurs écus et les
pourfendent sous la boucle. Bernier, qui a le droit pour lui, atteint son but:
il fait pénétrer sa bonne lance au gonfanon déployé
dans le corps de son ennemi, aussi loin qu'il est possible. Raoul, à
son tour, frappe Bernier avec tant de fureur que son écu ni son haubert
ne peuvent le protéger, et il l'aurait tué à coup sûr,
si Dieu et le droit ne lui étaient venus en aide: le fer ne fait que
frôler son côté.
Bernier,
plein de colère, revient et frappe Raoul sur son heaume étincelant,
dont il abat pierres et ornements; mais la lame tranche aussi la coiffe du bon
haubert et pénètre jusqu'au cerveau. Que dire de plus? Lorsqu'on
est blessé à mort, peut-on rester debout? Ainsi, la tête
en avant, Raoul tombe de cheval, et les fils d'Herbert exultent. Mais tel se
réjouit alors qui plus tard se repentira, comme vous l'apprendrez si
je vous chante tout au long cette chanson.
CLV.
Le comte Raoul tente de se redresser; il tire son épée avec violence
et la brandit avec une force impressionnante; mais il est incapable d'ajuster
son coup et son bras s'abat vers le sol; la lame s'enfonce profondément
dans la terre, et c'est à grand peine qu'il peut l'en retirer. Déjà
les lèvres de sa belle bouche se pincent et ses yeux étincelants
s'obscurcissent. Il invoque Dieu, maître de l'univers:
-
Père glorieux, juge souverain, comme je sens à présent
mes forces m'abandonner! Hier, personne au monde n'aurait pu survivre à
mes coups! Malheur à moi, qui ai reçu par le gant possession de
la terre[15]; ni de celle-ci,
ni d'aucune autre je n'aurai plus besoin. Secourez-moi, douce dame du ciel!»
En
l'entendant parler ainsi, Bernier est fou de douleur; sous son heaume il se
met à pleurer:
-
Ah! seigneur Raoul, fils d'une noble femme, je vous reconnais pour celui qui
m'a adoubé; mais comme je l'ai payé cher depuis! Vous avez brûlé
ma mère dans un monastère et m'avez moi-même blessé
à la tête. Mais vous m'avez offert réparation, je le reconnais:
désormais, ma vengeance est éteinte».
Le
comte Ernaut se met alors à crier:
-
Laissez l'homme demi-mort que je suis venger son poing!
-
En vérité, je ne puis vous l'interdire; mais Raoul est mort, à
quoi bon y toucher?
-
Ma colère est juste!»
Alors
Ernaut fait volter son cheval vers la gauche et, tenant de la main droite son
épée, frappe de toutes ses forces Raoul sur son heaume; il en
fait tomber la plus grosse pierre, tranche la coiffe du haubert et plonge la
lame dans le cerveau. Cela ne lui suffit pas encore: il retire l'épée
et la fait pénétrer tout entière dans le corps. L'âme
du noble chevalier le quitte: que Dieu la reçoive, s'il est permis de
l'en prier.
Pour préparer l'étude du texte:
-
Comment s'exprime la démesure de Raoul?
-
Quel nouveau statut des relations féodales se dégage de ce texte
(rapports de lignage et rapports de vassalité).
-
Quel est l'effet des répétitions entre les laisses CLIII et CLV
concernant la relation entre Raoul et Bernier?
-
Comparez la mort de Roland à la mort de Raoul? Y a-t-il des analogies?
Quelle est la significations des différences?
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© Universitatea
din Bucuresti 2002.
No part of this text may be reproduced in any form without written permission of the University of Bucharest, except for short quotations with the indication of the website address and the web page. Comments to: Mihaela VOICU; Text editor: Laura POPESCU; Last update: July, 2002 |