V. DU SACRÉ AU PROFANE: LE JEU DRAMATIQUE
                                                                      
                                                                                         
            Si, dans l'acception moderne, nous comprenons par «textes de théâtre» des textes dialogués destinés à être représentés sur scène devant un public, cette définition ne correspond guère à la situation du théâtre médiéval. Tout d'abord du fait de «la transition obligatoire par la voix» (P. Zumthor) qui confère à toute littérature, jusqu'au XIVe siècle, une dimension «dramatique». Ensuite du fait qu'il n'y a pas au Moyen Âge de «lieu théâtral» propre, mais plutôt des «espaces théâtralisés» (É. Konigson), enceinte des abbayes et des églises mais, surtout, à partir du XIIIe siècle, la place centrale de la ville. Car, phénomène indissociable de la nouvelle civilisation urbaine qui prend son essor à partir du XIIIe siècle, la représentation théâtrale médiévale est conçue comme un événement unique, une fête à laquelle toute la communauté urbaine est appelée à participer.
            Les origines du théâtre religieux remontent au Xe siècle et sont liées étroitement à la liturgie. La dramatisation, dans l'espace de l'église, des passages les plus importants de l'office de Pâques ou de la Nativité vise à rendre plus sensible à la masse des fidèles les grands mystères chrétiens. C'est ce but pastoral qui explique l'abandon progressif du latin (le Sponsus du XIe siècle, dramatisation de la parabole des vierges sages et des vierges folles, ne contient que quelques passages en langue vulgaire) en faveur du français.
            Fondé sur les textes scripturaires, le Jeu d'Adam (seconde moitié du XIIe siècle) est écrit entièrement en français, seuls le prologue et les didascalies étant rédigés en latin. D'ailleurs le déplacement de l'espace théâtral en dehors de l'église, sur le parvis, de même que les indices renvoyant à la réalité (conception féodale de la relation entre Adam et Dieu, par exemple) font de cette méditation sur la Chute et la Rédemption la première vraie «pièce de théâtre» de la littérature française, témoignant d'un instinct psychologique et dramatique sûr de l'auteur anonyme.
            La naissance du théâtre profane se rattache indissolublement au milieu arrageois. C'est dans la ville d'Arras que Jean Bodel fait représenter au début du siècle (1200) le Jeu de Saint Nicolas, premier miracle dramatique, c'est ici qu'est composé dans le premier quart du XIIIe siècle le Courtois d'Arras, adaptation de la parabole de l'Enfant prodigue annonçant le genre de la moralité du XVe siècle (voir ch. XI), c'est au même milieu qu'appartient Adam de la Halle, auteur du Jeu de la Feuillée (1276-1277) et du Jeu de Robin et de Marion (1283-1284).
            Si, par son sujet, le Jeu de Saint Nicolas de Jean Bodel appartient indubitablement au théâtre religieux, fondant le genre du miracle (intervention spectaculaire d'un saint en faveur des hommes), la présence d'un espace profane (la taverne, hantée par des voleurs), des éléments comiques, d'une dimension épique relevant de l'idéologie de la croisade, mais aussi les multiples allusions à la vie arrageoise font de ce texte dramatique un inclassable.
            Plus célèbres que les miracles des saints, les miracles de la Vierge avaient fait déjà l'objet de plusieurs recueils, depuis les huit livres latins de Grégoire de Tours (dernier quart du VIe siècle) à la collection de Gautier de Coinci (premier quart du XIIIe siècle). Rutebeuf est le premier à mettre en scène le plus célèbre de ces récits, le Miracle de Théophile (vers 1260), qui pose le thème faustique du pacte avec le diable.
            Les deux jeux d'Adam de la Halle relèvent de façon plus étroite du milieu arrageois et de la tendance de la jeune littérature dramatique à s'approprier, en les adaptant, d'autres genres littéraires. Le Jeu de Robin et de Marion, représenté en 1283 à Naples, à la cour de Robert II d'Artois, est une transposition dramatiqe de la pastourelle lyrique. Mais le texte vraiment fondateur du théâtre profane est le Jeu de la Feuillée, représenté en 1276 par le puy d'Arras, sorte de société littéraire, pour la Conférie des jongleurs et des bourgeois de la même ville. Transposition, dans la première partie, du motif du Congé, la pièce fait une large place, dans la seconde partie, à l'élément féérique (la «feuillée» désignait la loge de feuillage où l'on disposait le repas des fées la nuit de la Saint Jean). Mais en dialecte picard, «folye» désigne aussi bien la folie, thème récurrent de la pièce, présente dans les propos d'un fou, dans le boniment d'un moine exhibant ses reliques et surtout dans l'absurde de la vie quotidienne arrageoise, qui réduit à néant les prétentions intellectuelles d'Adam, lui fermant à jamais les portes de Paris, paradis des études.
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Comments to: Mihaela VOICU; Text editor: Laura POPESCU; Last update: July, 2002