1. Les nouvelles règles du jeu lyrique

b. EUSTACHE DESCHAMPS (1346-1406/1407)

            Né d'une famille aisée, Eustache Morel, dit Deschamps, entre en 1367 au service du roi. Il sera ensuite attaché à la personne de Louis d'Orléans, frère du roi Charles VI et père du futur poète, qu'il servira jusqu'à sa mort. Ses multiples obligations à la cour lui laissent pourtant le temps de composer une vaste oeuvre poétique (environ 82000 vers), consistant pour l'essentiel en formes fixes (1032 ballades, 142 chants royaux, 170 rondeaux), à laquelle s'ajoutent aussi des ouvrages à intention moralisatrice (Lai de fragilité humaine, Miroir du mariage) ou satirique (Dit du jeu des dés, Dit des quatre offices de l'hôtel du roi). Son souci de la perfection formelle s'affirme aussi dans l'Art de dictier et de faire chansons (1393), premier art poétique rédigé en français qui marque également la séparation définitive du texte et de la musique.

            «Si un homme doit être roi de Laideur...»
Si un homme doit être roi de Laideur,
Pour avoir plus de laideur qu'on n'en pourrait trouver,
Je dois l'être à bon droit et à juste titre,
Car j'ai le groin comme une hure de sanglier,
Et je ressemble assez aux singes;
            J'ai de grandes dents et un nez camus,
Les cheveux noirs, j'ai de la barbe
Sur les joues et mes yeux regardent de travers.
De front et de corps je suis velu:
Avant tous les autres je dois être roi des Laids.

J'ai depuis longtemps un aspect trop étrange.
On peut me dépeindre comme un More:
Je suis bariolé et formé sans proportions,
Court, rond et gras, je ne me peux embrasser.
On doit bien me couronner comme roi;
            Je suis courbé et bossu,
Mince par en-bas et gros par en-haut;
Il n'y a pas de roi ainsi formé au palais.
Et avec ces arguments je décide et conclus:
Avant tous les autres je dois être roi des Laids.

Il faut dorénavant que toute créature
Que l'on pourra voir et prouver
Être laide de fait et par sa nature,
Fasse partie de ma cour et me doive
Quelque service, et si elle veut s'en courroucer,
            Elle me sera d'autant plus assujettie:
On vous installera tous comme mes gens,
Et on vous retiendra, hideux à jamais:
Par moi le royaume sera soutenu:
Avant tous les autres je dois être roi des Laids.

            Envoi
Princes, aucun homme ne se compare à moi;
Souverain, j'engage mes serviteurs,
Je distribue tous les états religieux et laïcs:
Avant tous les autres je dois être roi des Laids.

            Ballade de la vie dolente
Je hais mes jours et ma vie dolente,
Et si maudis l'heure que je fus né,
Et à la mort humblement me présente
Pour les tourments dont je suis fortuné.
            Je hais ma conception
Et si maudis la constellation
Où Fortune me fit naître premier,
Quand je me vois de tous maulx parsonnier*.                    *participant

Car pauvreté chaque jour me tourmente:
Par son fait suis haï et diffamé;
Chacun me fuit, ne nul ne me parente[95],
Les riches vois trop bien emparentés;
            Ceux-là ont indignation
De moi voir, de quelle création
Je suis extrait, si suis plus bas que biers*,                           *berceau
Quand je me vois de tous maux parsonnier.

Hélas! il n'est nul, tant sage se sente,
Si riche n'est, qui ja soit honoré.
Mais d'un homme à trois cents livres de rente,
Tant soit cocart*, chacun sera paré                                     *niais
            En dissimulation
De lui faire grande inclination.
Or sui pauvre, je vis à grand danger
Quand je me vois de tous maux parsonnier.

            Pour préparer l'étude des textes:
            - En quoi le thème de la première ballade est-il fondamentalement original? Quels sont les éléments de la description mis en avant par le poète?
            - À quel thème se rattache la deuxième ballade?
            - Faites, pour les deux ballades, la part de la dimension autobiographique et de la convention littéraire. Quels effets l'insistance sur le détail précis produit-elle sur l'écriture poétique?

            Ballade contre le temps présent
Temps de douleur et de tentation,

Âge de pleurs, d'envie et de tourment,
Temps de langueur et de damnation,
Âge mineur près de definement*.                                        *décadence.
Temps plein d'horreur qui tout fait faussement,
Âge menteur, plein d'orgueil et d'envie,
Temps sans honneur et sans vrai jugement,
Âge en tristesse qui abrège la vie.

Temps sans cremeur*, temps de perdition,                         *crainte de Dieu
Âge tricheur, tout va déloyalement,
Temps en erreur, près de finicion*,                                     *fin
Âge robeur*, plein de ravissement**,                                 *voleur; **rapines
Temps, vois ton coeur, viens a repentement;
Âge pécheur, de tes maux merci crie;
Temps séducteur, impetre sauvement*,                               *cherche le salut
Âge en tristesse qui abrège la vie.

Temps sans douceur et de malédiction,
Âge en puour* qui tout vice comprend.                               *infecté, puant
Temps de folie, vois ta punition,
Âge flatteur, sage est qui se repent:
Temps, la fureur du haut juge descend,
Âge, au juge t'âme ne fuira mie[96]:
Temps barateur*, mue ton mouvement,                              *trompeur, fripon
Âge en tristesse qui abrège la vie.
            (ortographe modernisée).

            Pour préparer l'étude du texte:
            - Comment les allusions aux réalités historiques se combinent-elles dans ce texte avec les conventions littéraires? Quelle tonalité nouvelle acquiert de ce fait la parole poétique?

            Ballade des signes de la mort
Je deviens courbé et bossu,
J'oy tresdur*, ma vie décline,                                           *j'entends très mal
Je perds mes cheveux par dessus,
Je flue en chacune narine,
J'ai grande douleur en la poitrine,
Mes membres sens ja tous trembler,
Je suis treshatis* à parler,                                                *emporté
Impatient, Dédain me mord,
Sans conduit* ne sais mès aller:                                        *guide
Ce sont les signes de la mort.

Convoiteux suis, blanc et chenu,
Eschars*, courrouceux; j'adevine**                                 *avare; **soupçonne
Ce qui n'est pas, et loue plus
Le temps passé que la doctrine
Du temps présent; mon corps se mine;
Je vois envis* rire et jouer,                                              *avec peine
J'ai grand plaisir a grommeler,
Car le temps passé me remord;
Toujours veux jeunesse blâmer:
Ce sont les signes de la mort.

Mes dents sont longues, faibles, aiguës,
Jaunes, flairant comme santin[97];
Tout mon corps est froid devenu,
Maigre et sec; par médecine
Vivre me faut; chair ne cuisine
Ne puis qu'à grande peine avaler,
Des jeûnes me faut baler*,                                              *me réjouir
Mon corps tondis* sommeille ou dort,                            *fauché, émondé
Et ne veux que boire et humer:
Ce sont les signes de la mort.

Prince, encor veux ci adjouster*                                     *m'attarder
Soixante ans, pour mieux confirmer
Ma vieillesse qui me nuit fort,
Quand ceux qui me doivent aimer
Me souhaitent ja outre mer:
Ce sont les signes de la mort.
(ortographe modernisée).

            Pour préparer l'étude du texte:
            - Comparez cette ballade au Testament de Villon (p. 255) Relevez les ressemblances et différences. Quelle est la part de rhétorique et de véracité?

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Comments to: Mihaela VOICU; Text editor: Laura POPESCU; Last update: July, 2002