VI. FORMES BRÈVES

2. Fabliaux et contes édifiants

            «Contes à rire» en vers de dimensions brèves, les 160 fabliaux, anonymes ou attribués, composés entre la fin du XIIe siècle et le milieu du XIVe siècle ont, malgré la diversité des tonalités et la variété de sujets abordés, quelques traits récurrents: la primauté de la narration sur les autres types de discours (le nom même du fabliau vient de fabler, raconter une histoire fictive), l'ancrage dans un espace-temps quotidien, la finalité comique, sans refuser toutefois une intention édifiante, et le choix assumé d'une contestation de l'idéologie courtoise et chevaleresque.

            JEAN BODEL (1165?-1210)

            Brunain, la vache au prêtre
D'un vilain conte et de sa fame
C'un jor de feste Nostre Dame
Aloient ourer a l'yglise.
Li prestres, devant le servise,
Vint a son proisne sermoner,
Et dist qu'il faisoit bon doner
Por Dieu, qui reson entendoit;
Que Diex au double li rendoit
Celui qui le fesoit de cuer.
«Os», fet li vilains, «bele suer,
Que noz prestres a en couvent:
Qui por Dieu done a escient,
Que Dex li fet mouteploier.
Miex ne poons nous emploier
No vache, se bel te doit estre,
Que pour Dieu le donons le prestre:
Ausi rent ele petit lait.
- Sire, je vueil bien que il l'ait,»
Fet la dame, «par tel reson.»
Atant s'en vienent en meson,
Que ne firent plus longue fable.
Li vilains s'en entre en l'estable,
Sa vache prent par le lïen,
Presenter le vait au doien.
Li prestres ert sages et cointes.
«Biaus sire», fet il a mains jointes,
«Por l'amor Dieu Blerain vous doing.»
Le lïen li a mis el poing,
Si jure que plus n'a d'avoir.
«Amis, or as tu fet savoir,»
Fet li provoires dans Constans,
Qui a prendre bee toz tans,
«Va t'en, bien as fet ton message,
Quar fussent or tuit ausi sage devoir:
S'averoie plenté de bestes.»
Li vilains se part du provoire.
Li prestres comanda en oirre
C'on face, pour aprivoisier
Blerain avoec Brunain lïer,
Li clers en lor jardin la maine,
Lor vache trueve, ce me samble.
Andeux les acoupla ensamble;
La vache le prestre s'abesse
Por ce que voloit pasturer,
Mes Blere nel vout endurer,
Ainz sache le lïens si fors
Du jardin la traïna fors:
Tant l'a menee par ostez,
Par chanevieres et par prez,
Qu'elle est reperie a son estre
Avoecques la vache le prestre
Qui moult a mener li grevoit.
Li vilains garde, si le voit;
Moult en a grant joie en son cuer.
«Ha!» fet li vilains, «bele suer,
Voirement est Diex bon doublere,
Quar li et autre revient Blere:
Une grant vache amaine brune;
Or en avons nous II. por une:
Petis sera nostre toitiaus.»
C'est d'un vilain et de sa femme
que je veux vous conter l'histoire.
Pour la fête de Notre-Dame, ils
allaient prier à l'église. Avant
de commencer l'office, le curé
vint faire son sermon; il dit
qu'il était bon de donner pour
l'amour de Dieu et que Dieu rendait
au double à qui donnait de bon coeur.
«Entends-tu, belle soeur, ce qu'a dit le
prêtre?» fait le vilain à sa femme.
«Qui pour Dieu donne de bon coeur
recevra de Dieu deux fois plus.
Nous ne pourrions mieux employer
notre vache, si bon te semble,
que de la donner au curé.
Elle a d'ailleurs si peu de lait.
- Oui, sire, je veux bien qu'il l'ait,
dit-elle, de cette façon.»
Ils regagnent donc leur maison,
et sans en dire davantage.
Le vilain va dans son étable;
prenant la vache par la corde,
il la présente à son curé.
Le prêtre était fin et madré:
«Beau sire, dit l'autre, mains jointes,
pour Dieu je vous donne Blérain.»
Il lui a mis la corde au poing,
et jure qu'elle n'est plus sienne.
«Ami, tu viens d'agir en sage,
répond le curé dom Constant
qui toujours est d'humeur à prendre;
Retourne en paix, tu as bien fait ton
devoir: si tous mes paroissiens étaient
aussi avisés que toi, j'aurais du bétail
en abondance.» Le vilain prend congé
du prêtre qui commande aussitôt
qu'on fasse, pour l'accoutumer, lier
Blérain avec Brunain, sa propre vache.

Le curé les mène en son clos,
trouve sa vache, ce me semble,
les laisse attachées l'une à l'autre.
La vache du prêtre se baisse,
car elle voulait pâturer.
Mais Blérain ne veut l'endurer
et tire la corde si fort
qu'elle entraîne l'autre dehors
et la mène tant par maison,
par chènevières et par prés
qu'elle revient enfin chez elle,
avec la vache du curé
qu'elle avait bien de la peine à mener.
Le vilain regarde, la voit;
il en a grande joie au coeur.
«Ah! dit-il alors, chère soeur,
il est vrai que Dieu donne au double.
Blérain revient avec une autre:
c'est une belle vache brune.
Nous en avons donc deux pour une.
Notre étable sera petite!»

Par exemple dist cis fabliaus
Que fols est qui ne s'abandone;
Cil a le bien cui Diex le done,
Non cil qui le muce et enfuet.
Nus home mouteplier ne puet
Sanz grant eür, c'est or del mains.
Par grant eür ot li vilains
II. vaches et li prestres nule.
Tels cuide avancier qui recule.
Par cet exemple, ce fabliau nous montre
que fol est qui ne se résigne.
Le bien est à qui Dieu le donne
et non à celui qui le cache et enfouit.
Nul ne doublera son avoir
sans grande chance, pour le moins.
C'est par chance que le vilain
eut deux vaches, et le prêtre aucune.
Tel croit avancer qui recule.

            Pour préparer l'étude du texte:
            - Sur quoi repose le comique du récit? Qu'est-ce qui y est satirisé?
            - Qu'est-ce qui domine dans le texte, l'action ou la morale?

            GAUTIER DE COINCY (1177-1236)

            Moine bénédictin, prieur du couvent Saint-Médard de Soissons, Gautier de Coincy est connu surtout pour son recueil des Miracles de Nostre Dame, ouvrage qui offre un double intérêt: il propose la perspective d'une société où l'ordre se dissout et où seule la dévotion à la Vierge peut offrir un refuge, mais surtout il se penche sur le vécu humain, chaque situation de vie fournissant l'occasion d'analyses psychologiques pénétrantes.

            Si le texte précédent se moque aussi bien de la naïveté du vilain que, surtout, de la cupidité du prêtre, tout autre est le ton de ce fabliau édifiant, tiré du recueil des Miracles de Nostre Dame. Un «tombeur» s'est retiré dans un couvent. Désolé de ne pas pouvoir honorer la Vierge par des activités savantes ou artistiques, comme les autres moines, il a l'idée de la servir par ses tours de jongleur.

            Le Tombeur Notre-Dame
            Quand il entend sonner la messe, il se dresse tout ébahi: «Ah! fait-il, comme je suis malheureux! À cette heure, chacun fait son devoir, et moi je suis ici comme un boeuf à l'attache qui n'est bon qu'à brouter et à manger sa nourriture. Que dire? Que faire? Par la mère de Dieu, oui, je ferai quelque chose. Personne n'aura rien à dire: je ferai ce que j'ai appris, je servirai, selon mon métier, la mère de Dieu en son moutier. Les autres la servent en chantant, et je la servirai, moi, en sautant.
            Il ôte sa cape, se dévêt; près de l'autel il pose son habit, mais pour éviter de rester nu, il garde une petite cotte qui était très fine et délicate... Vers la statue il se retourne très humblement, et la regarde: «Dame, fait-il, à votre garde je confie mon corps et toute mon âme. Douce reine, douce Dame, ne dédaignez pas ce que je sais, car je veux m'efforcer de vous servir, de bonne foi, avec l'aide de Dieu, sans nul dommage. Je ne sais ni chanter ni lire, mais je veux choisir pour vous les plus beaux de mes tours. [...] Dame, qui n'êtes pas amère pour ceux qui vous servent justement, quoi que je fasse, que ce soit pour vous.»
            Alors il commence à faire des sauts, bas et petits et grands et hauts, d'abord dessus et puis dessous, puis se remet à genoux devant la statue et s'incline: «Ah! fait-il, très douce reine, par votre pitié, par votre noblesse, ne dédaignez pas mon service.» Alors, il saute et gambade et fait, avec ardeur, le tour de Metz, autour de sa tête. Il s'incline devant la statue; il la vénère; de toutes ses forces, il l'honore; après, il fait le tour français, et puis le tour champenois, puis le tour d'Espagne et les tours qu'on fait en Bretagne et puis le tour de Lorraine: il s'applique autant qu'il le peut. Ensuite, il fait le tour romain, et met devant son front sa main, et danse avec grâce, et regarde très humblement l'image de la mère de Dieu: «Dame, fait-il, voici un beau tour. Si je le fais, c'est pour vous seule, car j'ose bien dire, et je m'en vante, que je n'y prends nul plaisir. Mais je vous sers et je m'acquitte: les autres vous servent; moi aussi, je vous sers. Dame, ne dédaignez pas votre serviteur, car je vous sers pour votre joie. Dame, vous êtes la perfection qui embellit tout le monde!» Alors il met les pieds en l'air et sur ses deux mains va et vient, sans toucher terre de ses pieds. Ses pieds dansent et ses yeux pleurent...

            Le jongleur répète tous les jours ces tours, jusqu'à ce qu'il soit découvert par un moine qui avertit l'abbé des étranges occupations de leur frère. Cachés derrière l'autel, les deux assistent aux tours du jongleur, fermement décidés à le chasser du couvent.

            L'abbé et le moine regardent tout l'office du convers[58], et les tours qu'il fait si divers, ses gambades et ses danses: ils le voient s'incliner vers la statue et sauter et bondir, jusqu'à en défaillir. Il s'efforce jusqu'à une telle lassitude qu'il tombe à terre, malgré lui; il s'est assis, si épuisé que, d'effort, il est couvert de sueur; sa sueur coule goutte à goutte sur le sol de la crypte. Mais, sans attendre, elle le secourt, la douce Dame qu'il servait si naïvement: elle sut bien venir à son aide.
            L'abbé regarde de tous ses yeux: il voit de la voûte, descendre une Dame si glorieuse que jamais nul n'en vit d'aussi brillante, d'aussi richement vêtue; jamais il n'en fut d'aussi belle: ses vêtements sont merveilleux, d'or et de pierres précieuses. Avec elle, voici les anges du ciel, là-haut, et les archanges qui viennent autour du jongleur; ils l'apaisent et le soutiennent. Quand ils sont rangés autour de lui, tout son coeur s'est calmé. [...] La douce et noble reine tient une étoffe blanche: elle évente son ménestrel, tout doucement, devant l'autel. La noble Dame, la très bonne, lui évente le cou, le corps et le visage, pour le rafraîchir: elle a bien soin de le réconforter...

            Les deux témoins se retirent confus. L'abbé convoque le jongleur, provoque sa confession, feint de le réprimander, puis le félicite et l'exhorte à persévérer dans sa dévotion.

            Pour préparer l'étude du texte:
            - Quelle impression l'auteur veut-il donner, dans la première partie du fragment, par l'accumulation des tours accomplis par le jongleur?
            - Comment est créée l'atmosphère du merveilleux chrétien?
            - Le texte présente-t-il un autre intérêt en plus de l'intention édifiante? Lequel?

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© Universitatea din Bucuresti 2002.
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Comments to: Mihaela VOICU; Text editor: Laura POPESCU; Last update: July, 2002