Avec
les chansons de geste commence la littérature française proprement-dite.
Il s'agit de poèmes épiques dont le nom exprime aussi bien la
thématique que la forme d'expression.
Chansons, ces
poèmes sont chantés, plutôt modulés à la
façon des psaumes, par des jongleurs, amuseurs professionnels itinérants
du Moyen Âge, qui se produisent dans les châteaux seigneuriaux
ou dans les foires des bourgs et des villages. La réception des chansons
de geste est donc orale. Ces poèmes sont organisés en laisses,
équivalent approximatif des strophes, de longueur inégale, formées
d'un nombre de vers qu'on peut «laisser», réciter d'un
seul trait. Les chansons de geste les plus anciennes sont composées
en vers assonancés (l'assonance suppose l'identité de la dernière
voyelle accentuée du mot) et décasyllabes, d'où le rythme
lent, saccadé. Les chansons plus tardives sont composées aussi
en vers dodécasyllabes.
La
thématique de ces chansons est héroïque, ainsi que l'indique
toujours leur nom, geste, dérivé du latin gesta et signifiant
hauts faits, exploits. La grande majorité des chansons de geste veut
perpétuer la mémoire des hauts faits de vaillance accomplis
par les chevaliers francs au temps de Charlemagne et de ses premiers descendants
dans la lutte contre les païens. Ces épopées se fondent
donc sur des personnages et des événements historiques qu'elles
transforment en légende. Elles se rapportent à la réalité
du IXe siècle mais les chansons les plus anciennes remontent à
l'extrême fin du XIe siècle (vers 1090 pour La Chanson de Roland)
ou au début du XIIe siècle (vers 1130 pour Gormont et Isembart,
vers 1140 pour La Chanson de Guillaume).
Une
autre caractéristique des chansons de geste est leur organisation en
cycles. Déjà au début du XIIIe siècle, la chanson
de Girart de Vienne distinguait
«... trois gestes en France la garnie:
Du roi de France est la plus seignorie,
Et l'autre aprés, bien est droit que gel die,
Est de Doon a la barbe florie...
La tirce geste, qui molt fait a proisier,
Fu de Garin de Monglane le fier.»
Autrement
dit, les gestes s'organisent en cycle du roi ou de Charlemagne, cycle de Garin
de Monglane ou de Guillaume d'Orange et cycle de Doon de Mayence, appelé
aussi geste des barons révoltés. À l'origine du «cycle»
devait se trouver une chanson, la
Chanson
de Roland pour la geste du roi ou la Chanson de Guillaume
pour la geste de Garin de Monglane, dont le succès a déterminé
une ramification «en amont», jusqu'à l'enfance du héros
et même à l'histoire de ses aïeuls, et «en aval»,
allant jusqu'à sa mort.
Bien
que les cycles soient à peu près contemporains entre eux, on
peut y déceler une évolution des relations entre suzerain et
vassal. Le cycle du roi - et surtout la
Chanson de Roland - est la
meilleure expression de ce qui constitue l'essence de la féodalité,
relation «d'homme à homme»: la fidélité indéfectible
du vassal vis-à-vis de son seigneur et suzerain. Le cycle de Guillaume
n'offre plus ce tableau idyllique. Fidèle à une tradition familiale,
Guillaume est le vassal le plus loyal du roi Louis, fils de Charlemagne, et
son plus précieux auxiliaire dans la lutte contre les païens.
Pourtant, Louis ne s'élève pas à la hauteur de son père:
il «oublie» de récompenser son soldat le plus vaillant
(
Le Charroi de Nîmes), auquel il doit d'ailleurs sa couronne
(Le Couronnement de Louis). Guillaume le lui reproche, mais cette «infidélité»
du roi vaudra au héros de hauts faits de prouesse, grâce auxquels
il se taillera un héritage sur les terres des Sarrasins (
Prise
d'Orange). Le cycle des barons révoltés présente
la détériorisation totale de la relation de vassalité.
D'ailleurs c'est le «cycle» qui mérite le moins son nom,
le seul élément commun étant la violence qui s'installe
entre vassal et suzerain.
Toutes
les chansons de geste ne peuvent pas, certes, être groupées en
cycle. L'idéologie de la croisade, dont relève le genre, leur
fait accueillir des échos des guerres menées en Terre Sainte
(
La Chanson d'Antioche, La Prise de Jérusalem) ou contre les
hérétiques (
Chanson de la Croisade contre les Albigeois).
Très
populaires jusqu'à la fin du XIIIe siècle, les chansons de geste
subiront l'influence du roman, qui s'impose de plus en plus à partir
de la fin du XIIe siècle. Elles emprunteront à la matière
de Bretagne (v. ch. III) des éléments de merveilleux (
Huon
de Bordeaux, vers 1250). À la fin du XIIIe siècle toutefois,
la veine des épopées héroïques va s'épuiser.