XI. LE SPECTACLE THÉÂTRAL MÉDIÉVAL:
DU MYSTÈRE À LA FARCE

            À la fin du Moyen Âge le théâtre atteint son apogée. Le XIVe siècle est dominé par le genre du miracle, qui met en scène selon la formule posée déjà au XIIIe siècle (voir ch. V) l'intervention spectaculaire d'un saint ou surtout de la Vierge en faveur des mortels. La popularité du genre est attestée par les 40 Miracles de la Vierge, composés entre 1339 et 1382 et réunis dans un receuil, constituant probablement le répertoire d'un puy, association littéraire-religieuse.
            Les mystères sont des pièces qui représentent dans sa totalité la vie d'un saint ou, surtout, qui restituent l'histoire du Christ depuis l'Incarnation jusqu'à la Résurrection - il s'agit alors des Mystères de la Passion -, remontant jusqu'aux origines de l'humanité et ouvrant sur la perspective du Jugement dernier. De dimensions modestes, les Passions du XIVe siècle (la Passion du Palatinus ou la Passion dite de Sainte Geneviève) se limitent à la dramatisation des événements de la Semaine Sainte (depuis le Dimanche des Rameaux jusqu'à la Résurrection), en s'inspirant pour l'essentiel des évangiles. Le genre atteint toutefois sa pleine maturité au XVe siècle, avec les Passions d'Eustache Mercadé (1420, plus de 25000 vers), d'Arnoul Gréban (1452, 35000 vers environ) et de Jehan Michel (1486, 30000 vers). Leurs amples dimensions, ambitionnant de restituer la totalité du temps chrétien, depuis la Création du monde, exigent une représentation qui s'étend sur plusieurs journées. Le Mystère des Actes des Apôtres (1460-1470) des frères Arnoul et Simon Gréban propose une synthèse de l'histoire sainte, alors que le Mystère de la Destruction de Troie de Jacques Milet se tourne vers la mythologie païenne pour y découvrir les origines de la nation française et que le Mystère du Siège d'Orléans est un écho de l'histoire contemporaine.
            Située à mi-chemin entre le théâtre religieux et le théâtre profane, la moralité fait recours aux personnages allégoriques afin de donner une leçon, de moraliser. La Moralité de Bien Avisé et de Mal Avisé (Rennes, 1439) illustre le thème des deux voies que peut emprunter l'homme, vers le bien et vers le mal. La Condamnation de Banquet (1507) de Nicolas de La Chesnaye est un plaidoyer ingénieux pour la tempérance.
Anticipée par le dialogue dramatique, dont le Dialogue de Messieurs de Malepaye et de Baillevent (seconde moitié du XVe siècle) représente le chef d'oeuvre, la sotie, pièce de 300 à 500 octosyllabes environ, s'inspire volontiers de l'actualité, dénonçant à travers le rire grinçant la folie du monde et lui opposant la «sagesse» des sots, personnages spécifiques du genre, avatars probables des célébrants de la Fête des Fous. Représentée d'habitude par des confréries, tels les Cornards de Rouen ou les clercs de la Basoche de Paris, rattachés au Palais de Justice, la sotie, genre intellectuel par excellence, va de la satire jusqu'à la contestation politique, comme dans le Jeu du Prince des Sots (1512) de Pierre Gringore, qui ne craint pas de ridiculiser le Pape Jules II, alors en conflit avec François Ier.
            De dimension réduites (300 à 500 octosyllabes), comportant un nombre restreint de personnages définis par leur état (le mari trompé, la femme rusée, l'amoureux) ou par leur statut social (le valet, le soldat, le vilain, le prêtre), les farces, insérées à l'origine entre les journées des mystères, d'où leur nom dérivé du verbe farcir, sont destinées à faire rire au moyen d'une intrigue rudimentaire et d'un comique peu élevé. Un de ses sujets de prédilection est la critique des femmes et du mariage (Farce du Gentilhomme et de Naudet, Farce du Cuvier). Le chef d'oeuvre du genre est sans conteste la Farce de Maître Pathelin, composée entre 1456 et 1469, dont les dimensions trois fois supérieures à la moyenne et la complexité de l'intrigue ne font que relever le thème central du «trompeur trompé» et de la ruse qui mène le monde.
            Théâtre religieux et théâtre profane ont toutefois en commun la dimension de fête. Spectacle inséparable de l'espace urbain et de la sensibilité qui y est attachée, le théâtre à la fin du Moyen Âge réunit la communauté en un «cercle magique» (H. Rey-Flaud), autour de la grand-place de la cité, pour moraliser ou divertir, satiriser ou émouvoir, pour rendre enfin cette communauté solidaire d'elle-même et de ses valeurs, en perpétuant les Événements qui l'ont fondée à la «plénitude des temps».

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Comments to: Mihaela VOICU; Text editor: Laura POPESCU; Last update: July, 2002