|
XI.
LE SPECTACLE THÉÂTRAL MÉDIÉVAL:
DU MYSTÈRE À LA FARCE 2. La Farce du Cuvier (deuxième moitié du XVe siècle) |
Un des textes les plus connus du répertoire comique médiéval, cette farce anonyme se rattache à la thématique mysogyne. Le malheureux Jaquinot doit affronter une femme volontaire et une belle-mère omniprésente, prenant toujours le parti de sa fille. Les deux femmes lui font écrire un «rôlet», liste des tâches domestiques qui lui sont assignées, afin qu'il n'en oublie aucune.
LA
MÈRE - Pour que vous vous souveniez mieux du fait, il faut que vous fassiez
un rôlet et que vous mettiez sur un feuillet tout ce qu'elle vous ordonnera.
JAQUINOT
- Qu'à cela ne tienne, je m'en vais commencer à écrire.
LA
FEMME - Eh bien! écrivez de façon qu'on puisse vous lire. Marquez
que vous m'obéirez et que vous ne désobéirez jamais à
faire ma volonté.
JAQUINOT
- Le corps bleu! Je n'en ferai rien: je ne marquerai que des choses raisonnables.
LA
FEMME - Eh bien! mettez là, sans plus de discussion, pour éviter
de me fatiguer, qu'il faudra que vous vous leviez toujours le premier pour faire
la besogne.
JAQUINOT
- Par Notre-Dame de Boulogne, je m'oppose à cet article. Me lever le
premier! pour quelle raison?
LA
FEMME - Pour chauffer ma chemise au feu.
JAQUINOT
- Me dites-vous que c'est la mode?
LA
FEMME - C'est la mode, et aussi la façon. Il faut que vous appreniez
la leçon.
LA
MÈRE - Écrivez!
LA
FEMME - Marquez, Jaquinot!
JAQUINOT
- J'en suis encore au premier mot. Vous me pressez tellement que c'est merveille.
LA
MÈRE - La nuit, si l'enfant se réveille, comme il fait très
souvent, il faudra que vous preniez le soin de vous lever pour le bercer, le
promener, le porter, l'apprêter, à travers la chambre, même
si c'est minuit.
JAQUINOT
- Avec tout cela, il n'y a apparence que je puisse prendre au lit du plaisir.
LA
FEMME - Écrivez!
JAQUINOT
- Par ma conscience, mon rôlet est tout rempli jusqu'à la marge!
Mais que voulez-vous que j'écrive?
LA
FEMME - Marquez, ou vous serez frotté!
JAQUINOT
- Ce sera pour l'autre côté.
LA
MÈRE - Ensuite, Jaquinot, il vous faut pétrir et faire cuire le
pain, faire la lessive...
LA
FEMME - Passer la farine par le bluteau [tamis], laver le linge et le décrasser
à grande eau...
LA
MÈRE - Aller, venir, trotter, courir, se donner de la peine comme Lucifer...
LA
FEMME - Faire le pain, chauffer le four...
LA
MÈRE - Mener la mouture au moulin.
LA
FEMME - Faire le lit, de très bonne heure le matin, sous peine d'être
bien battu...
LA
MÈRE - Et puis mettre le pot au feu et tenir la cuisine propre.
JAQUINOT
- S'il faut que je mette tout cela, il faudra le dire mot après mot.
LA
MÈRE - Eh bien! écrivez donc, Jaquinot: Pétrir le pain...
LA
FEMME - Le faire cuire...
LA
MÈRE - Faire la lessive...
LA
FEMME - Passer la farine par le bluteau.
LA
MÈRE - Laver...
LA
FEMME - Et cuire...
JAQUINOT
- Laver quoi?
LA
MÈRE - Les pots et les plats.
JAQUINOT
- Attendez, n'allez pas trop vite... (écrivant) Les pots, les plats...
LA
FEMME - Et les assiettes.
JAQUINOT
- Eh! par le sang bleu, moi qui n'ai pas de mémoire, je ne saurais retenir
tout cela.
LE
FEMME - Écrivez-le pour vous en souvenir, comprenez-vous? Car je le veux.
JAQUINOT
- Bien laver les...
LA
FEMME - Les langes bréneux de notre enfant à la rivière.
JAQUINOT
- Je renie Dieu! la matière ni les mots ne sont honnêtes.
LA
FEMME - Écrivez-le, allez, sotte bête! avez-vous honte de cela?
[...]. Et puis faire aussi... la chose par-ci par-là.
JAQUINOT
- Vous en aurez une poignée en quinze jours ou un mois.
LA
FEMME - Non, mais cinq à six fois tous les jours. C'est le minimum d'après
moi.
JAQUINOT
- Il n'en sera rien, par le sauveur, cinq ou six fois! Vertu saint Georges!
Cinq ou six fois! Ni deux ni trois. Par le corps bleu, il n'en sera rien!
LA
FEMME - Malheur à ce vilain! Ce lâche paillard n'est bon à
rien. JAQUINOT - Corbieu! Je suis bien stupide de me laisser ainsi durement
mener. Il n'y a aujourd'hui aucun homme au monde qui puisse ici prendre du repos.
Pour quelle raison? Car jour et nuit il faut que je me rappelle ma leçon.
LA
MÈRE - Ce sera écrit, puisque cela me plaît. Dépêchez-vous
et signez-le.
JAQUINOT
- Le voilà signé; tenez, prenez-le! Faites bien attention à
ne pas le perdre. Dussé-je être pendu, dès cet instant,
j'ai décidé que je ne ferai pas autre chose que ce qui est dans
mon rôlet.
LA
MÈRE - (à la fille) Gardez-le bien, tel qu'il est.
Enchantée d'être en possession du rôlet, la femme surveille Jaquinot qui fait la lessive. Malencontreusement, elle tombe dans le cuvier rempli d'eau. En danger de se noyer, elle appelle au secours, mais Jaquinot, après avoir vérifié la liste de ses tâches, déclare que cela n'est pas inscrit sur son rôlet. Il ne se décide de tirer sa femme du cuvier qu'après que celle-ci lui promet qu'il sera maître chez lui et qu'elle sera sa «servante».
Pour
préparer l'étude du texte:
-
En quoi réside le comique de la scène?
-
Étudiez les caractères des personnages. En quoi leur confrontation
contribue-t-elle au comique?
-
Quelle est l'«idéologie» du texte? Pensez-vous qu'il s'agisse
bien d'une attitude féministe?
![]() |
|
© Universitatea
din Bucuresti 2002.
No part of this text may be reproduced in any form without written permission of the University of Bucharest, except for short quotations with the indication of the website address and the web page. Comments to: Mihaela VOICU; Text editor: Laura POPESCU; Last update: July, 2002 |