2. Un genre «secondaire»: le roman
a. La matière antique

            Le roman antique relève de manière explicite de la poétique de la translatio en même temps qu'il exprime le nouveau statut revendiqué par ses auteurs: celui d'héritiers, continuateurs et dispensateurs de la grande culture de l'Antiquité, cette clergie, passée de Grèce à Rome et puis en France, selon le topos de la translatio studii présent dans le prologue du roman Cligès de Chrétien de Troyes. Les romans antiques prétendent donc «mettre en roman» des oeuvres de l'Antiquité classique. Le premier en date, le Roman d'Alexandre d'Alberic de Pisançon (premier tiers du XIIe siècle), a fait l'objet de remaniements successifs, vers 1165 et après 1180. Le dernier de ces remaniements, dû à Alexandre de Paris, est écrit en laisses de dodécasyllabes, d'où le nom d'«alexandrin» donné au vers de douze syllabes.
            Entre 1150 et 1165 sont composés trois romans qui se penchent sur des mythes fondateurs de l'Antiquité, formant ce que l'on appelle la «triade antique». Le Roman de Thèbes (vers 1150) raconte l'histoire d'Oedipe à partir de la Thébaide de Stace, en unissant pour la première fois l'exploit guerrier à l'amour. Le Roman d'Énéas (vers 1160), prenant pour modèle l'Énéide de Virgile, aura un grand retentissement à l'époque. Le Roman de Troie enfin, dû au clerc poitevin Benoît de Sainte-Maure (vers 1165) raconte l'histoire du siège et de la prise de Troie à partir d'une source latine, De excidio Trojae de Darès, jugée plus «fiable» que le texte de Homère.
            Considérés souvent comme une transition maladroite entre les chansons de geste et les grands roman arthuriens, les romans antiques élaborent toutefois un modèle humain, celui du héros preux et courtois, dont le prototype est Alexandre, et des procédés d'écriture tels les descriptions d'objets merveilleux, la technique du portrait, l'analyse du sentiment amoureux.
            En proposant à travers une Antiquité idéalisée un nouveau modèle de civilisation qui est celui de la courtoisie, le roman antique propose en même temps une forme d'écriture que le roman arthurien va porter à la perfection.

            Le Roman de Thèbes (vers 1150)

Prologue
Qui est sage ne doit pas le dissimuler,
Mais doit faire paraître son sens, afin
Que lorsqu'il aura quitté ce monde
On se souvienne toujours de lui.
Si le seigneur Homère et le seigneur Platon
Et Virgile et Cicéron
Avaient dissimulé leur sagesse,
On n'en aurait jamais plus parlé.
Pour cette raison, je ne veux pas taire ma science,
Ni étouffer ma sagesse,
Mais je me complais à raconter
Des choses dignes d'être gardées en mémoire.
Que se taisent maintenant à ce sujet
Tous ceux qui ne sont pas clercs ou chevaliers,
Car ils sont aussi capables d'écouter
Que des ânes de harper.
Je ne vais pas parler de pelletiers,
Ni de bouchers ni de vilains,
Mais je parlerai de deux frères,
Et je raconterai leur geste.
L'un s'appela Ethyoclès
Et l'autre eut nom Pollynicès;
Le roi Eduppus les engendra
Dans la reine Jocasta.
Il les eut de sa mère, tout à fait à tort,
Après avoir tué son père le roi.
À cause du péché dans lequel ils furent créés
Ils furent félons et pleins de folie;
Ils détruisirent Thèbes, leur cité,
Et mirent à mal tout leur royaume;
Leurs voisins en furent mis à mal
Et eux aussi, tous les deux, pour finir.

            Pour préparer l'étude du texte:
            - Ce prologue renferme une poétique du roman. Quelles en sont les lignes de force?
            - Quelle idée de la littérature ce prologue exprime-t-il? Comment l'auteur envisage-t-il sa propre fonction?
            - Quels éléments de l'histoire d'Oedipe le roman semble-t-il retenir? Quels effets l'anticipation du sujet peut-elle avoir sur «l'horizon d'attente» du lecteur?

                Le Roman d'Énéas (vers 1160)

            S'inspirant assez librement de l'Énéide de Virgile, le Roman d'Énéas traite du mythe du héros fondateur d'une cité. Les amours d'Énéas et de Didon, reine de Carthage, y sont sévèrement jugés. L'intérêt du romancier va vers la description de l'amour naissant dans le coeur de la jeune Lavine, épisode à peine esquissé par Virgile. C'est le pénible aveu de cet amour, fait par Lavine à sa mère qui est reproduit ci-dessous en traduction.

- Te soucies-tu d'aucun homme?
- Non, certes, sauf d'un; les autres, je m'en moque
Mais il me déplaît beaucoup que celui-ci soit loin de moi.
- Que voudrais-tu de lui, à ton avis?
- Que nous soyons ensemble toujours;
Cela me peine beaucoup de ne pas le voir
Et de ne pas l'entendre me parler;
Puisque je ne le vois pas, j'en souffre.
- Ma foi, tu l'aimes d'amour. [...]
- Dame, j'aime, je ne puis le nier,
Vous devez bien me donner des conseils.
- C'est ce que je ferai, pourvu que tu m'en croies;
Puisque ton coeur est à ce point touché,
Tu dois me dire en faveur de qui.
- Je n'ose pas, dame, car je crois
Que vous m'en saurez très mauvais gré;
Vous me l'avez déconseillé
Vous m'avez vivement mise en garde contre cet amour; [...]
- Ce n'est donc pas Turnus ton ami?
- Non, dame, je vous le garantis.
- Et qui donc? - Il a nom É...»
Puis elle soupira, et dit encore: «ne...»,
Puis, après un temps, elle prononça: «as»,
Elle le dit tout bas en tremblant.
Le reine réfléchit
Et rassembla les syllabes.
- Tu me dis «É» puis «ne» et «as»;
Ces lettres sonnent comme Énéas.
- C'est vrai, dame, c'est lui.


            Pour préparer l'étude du texte:
            - Quelle conception de l'amour apparaît dans ce passage?
            - Que penser de la manière employée par Lavine pour nommer son amant? Quel effet produit-elle sur le lecteur?

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Comments to: Mihaela VOICU; Text editor: Laura POPESCU; Last update: July, 2002