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2. Un genre
«secondaire»: le roman
b. La matière de Bretagne |
Si
le roman antique, prenant sa source dans les grandes oeuvres de l'Antiquité,
pouvait prétendre encore à la vérité historique,
il n'en va plus de même lorsque, à la matière antique, succédera
la matière de Bretagne. Sa source réside sans doute dans le folklore
celtique, répandu d'abord en Angleterre, ensuite en France, par l'intermédiaire
des conteurs gallois. Ils y apportent des poèmes musicaux (lais)
ou des contes (mabinogion), renfermant les thèmes principaux
des sagas celtiques qui vont inspirer également la thématique
des récits arthuriens: les enfances secrètes du héros,
la quête d'objets merveilleux, l'intervention des fées dans la
vie des mortels, le don contraignant, la visite du héros dans l'Autre
Monde, pays des morts mais aussi des fées, solidaire du monde des vivants
dont seule une frontière humide le sépare. Coupés de leurs
racines, ces éléments mythiques peuvent être aisément
infléchis dans un sens courtois. C'est ce que prouvent les Lais de Marie
de France. Désignant en même temps la source orale que Marie a
recueillie pour la «mettre en mémoire» et la forme littéraire
qu'elle invente, le lai traduit une nouvelle conception du travail poétique:
la source des lais n'est plus un texte écrit investi d'autorité,
mais une tradition orale, à laquelle l'écrivain reconnaît
une vérité. Vérité d'ordre moral et psychologique
car, au-delà du merveilleux féérique présent dans
nombre des lais de Marie, la grande aventure que ceux-ci racontent, c'est l'irruption
de l'amour dans une vie et la série d'épreuves qu'il impose.
La
célèbre histoire d'amour de Tristan et Iseut relève
elle aussi de la matière de Bretagne. Les analogies avec les aitheda
irlandais racontant l'enlèvement par le héros d'une femme mariée,
tels Diarmaid et Grainne, sont frappantes. Mais la grande originalité
de Tristan et Iseut, c'est d'exprimer à travers un symbole poétique,
le philtre dans la version de Béroul (vers 1165) ou
de Thomas (vers 1175), le chèvrefeuille enroulé autour d'un coudrier
dans le Lai du chèvrefeuille de Marie de France, un amour plus
fort que le monde et ses lois, plus fort même que l'Ordre divin et que
le mort. Qu'il s'agisse de version commune (le texte de Béroul et le
fragment de la Folie Tristan de Berne) ou de version courtoise (le
texte de Thomas et la Folie Tristan d'Oxford), le roman de Tristan et Iseut
se présente comme une interrogation inquiète sur la nature de
l'amour et sur la place qu'il peut/doit tenir dans les coeurs et dans la société.
Pourtant
c'est Chrétien de Troyes qui porte à la perfection le roman arthurien,
dont il «invente» d'ailleurs la formule. Il s'inspire sans doute
du Brut du clerc normand Wace, qui avait lui-même adapté vers 1155
l'Historia Regum Britanniae (1136-1138) de l'évêque gallois
Geoffroy de Monmouth, premier texte à avoir introduit dans le circuit
littéraire la figure du roi Arthur. Chrétien reprend à
Wace ses héros de référence, le roi Arthur, la reine Guenièvre,
le neveu du roi Gauvain, le sénéchal Keu mais, au lieu d'organiser
son récit sur le mode de la chronique, il opère une coupe dans
le déroulement temporel, en choisissant comme cadre de ses romans un
moment privilégié du règne d'Arthur.
Espace
de l'Ordre et de la Joie, la cour d'Arthur se constitue en «centre du
monde» et de la narration. Elle fixe un temps et un lieu. Le temps, c'est
l'âge d'or, élogié par Chrétien de Troyes au début
d'Yvain. Le lieu, le seul lieu fixe dans cet univers mouvant, devient centre
du monde, «lieu de la paix et de la justice, offrant à chacun des
occasions de conduire son existence vers son accomplissement» (E. Köhler).
Ce statut d'exemplarité permet à la cour d'Arthur d'assumer la
fonction d'arbitre et de garant de l'Ordre, mais lui donne également
la capacité de «modeler» l'espace environnant selon le système
des valeurs courtoises.
Siège
de toutes les valeurs, la cour arthurienne est en même temps un monde
clos, entouré par un espace chaotique, plus étendu, lequel constitue
une menace pour l'ordre et l'harmonie dont elle est l'expression. C'est pour
s'opposer à l'agression brutale et soudaine du mal, venu toujours de
l'extérieur, qu'un des chevaliers de la maison du roi, compagnon de la
Table Ronde, relève le défi de l'aventure, assume l'action en
chassant le facteur perturbateur loin des frontières d'un espace destiné
à rester Espace de la Joie. Parcourant d'autres mondes, hospitaliers
ou, le plus souvent, hostiles, le héros rencontre l'aventure, non pas
hasard (bien qu'elle dérive du latin advenire), mais destin, signe d'élection,
qui permet au protagoniste de prouver sa valeur, d'obtenir l'amour, de connaître
et de se connaître. Le roman invente ainsi la figure du «chevalier
errant»[17] dont la
queste, recherche d'aventures, dominée toutefois par un but unique, auquel
sont soumises les diverses aventures comme autant d'étapes dans l'évolution
du protagoniste, détermine la formule narrative, permettant en même
temps l'accomplissement du héros par l'action mise au service de la communauté.
À
travers l'organisation harmonieuse et hautement symbolique de la matière
narrative, investie de sens, dans une «molt bele
conjointure», la forme même du roman, relevant de l'habileté
du romancier dont les auteurs sont si fiers, confirme à la fois l'ordre
du monde et son harmonie.
MARIE
DE FRANCE (seconde moitié du XIIe siècle)
La première femme de lettres française a vécu a la cour brillante de Henri II Plantagenêt. Auteur d'un Isopet, recueil de fables ésopiques, (entre 1167 et 1189) et du Purgatoire de saint Patrice (après 1189) la célébrité lui a été value par ses douze lais. Désignant d'abord une oeuvre musicale exécutée par les jongleurs bretons, le lai devient un poème narratif bref, racontant en vers octosyllabes une histoire d'amour, parfois féérique, parfois simplement humaine.
Prologue
Quand
Dieu vous a donné la science et un talent de conteur, il ne faut pas
se taire, ni se cacher, mais se montrer sans hésitation. Lorsqu'un beau
fait est répété, il commence à fleurir, et quand
les auditeurs se répandent en louanges, alors les fleurs s'épanouissent.
Les
Anciens avaient coutume, comme en témoigne Priscien, de s'exprimer dans
leurs livres avec beaucoup d'obscurité à l'intention de ceux qui
devaient venir aprés eux et étudier leurs oeuvres: ils voulaient
leur laisser la possibilité de commenter le texte et d'y ajouter le surplus
de sens qu'ils auraient. Les poètes anciens savaient et comprenaient
eux-mêmes que plus le temps passerait, plus les hommes auraient l'esprit
subtil et plus ils seraient capables d'interpréter les ouvrages antérieurs.
Pour
se protéger du vice, il faut étudier et entreprendre une oeuvre
difficile: c'est ainsi que l'on s'éloigne le plus du mal et que l'on
s'épargne la souffrance. Voilà pourquoi j'ai d'abord eu l'idée
de composer un bon récit que j'aurais traduit de latin en français.
Mais je n'en aurais pas tiré grande estime car d'autres l'ont déjà
fait! J'ai donc pensé aux lais que j'avais entendus. Je savais en toute
certitude que ceux qui avaient commencé à les écrire et
à les répandre avaient voulu perpétuer le souvenir des
aventures qu'ils avaient entendues.
J'en
connais moi-même beaucoup et je ne veux pas les laisser sombrer dans l'oubli.
J'en ai donc fait des contes en vers, qui m'ont demandé bien des heures
de veille.
Pour
préparer l'étude du texte:
-
Quel est le rapport institué entre le texte et sa source? En quoi, selon
l'auteur, réside l'intérêt de son oeuvre?
Le
Lai du Laostic
Un jeune seigneur courtois s'éprend de la femme de son voisin, mais ne peut l'approcher car elle est étroitement gardée par son mari. Les deux amants trouvent un stratagème pour se voir et se parler, malgré le mur de pierre qui les sépare: ils viennent la nuit à la fenêtre et écoutent le chant du rossignol (laostic en breton).
Ils
se sont donc longtemps aimés, jusqu'à un printemps: bois et prés
avaient reverdi et les jardins étaient fleuris. Les oiseaux chantaient
doucement leur joie parmi les fleurs. Quand on aime, on ne peut penser qu'à
l'amour. Le chevalier, en vérité, s'y abandonnait de tout coeur,
tout comme la dame, de l'autre côté du mur, qui échange
avec lui paroles et regards. La nuit, au clair de lune, quand son mari était
couché, elle se levait de son lit, prenait son manteau et venait à
la fenêtre pour voir son ami, dont elle savait qu'il en faisait autant:
elle restait éveillée la plus grande partie de la nuit. Ils goûtaient
le plaisir de se voir, puisqu'ils ne pouvaient avoir plus.
Mais
la dame, à force de se lever pour venir à la fenêtre, suscita
la colère de son mari qui lui demanda à plusieurs reprises pourquoi
elle se levait et où elle allait. «Seigneur, lui répond
la dame, il ne connaît pas la joie en ce monde, celui qui n'entend pas
le rossignol chanter: voilà pourquoi je vais à ma fenêtre.
La nuit, son chant si doux me remplit d'un tel bonheur, je désire tant
l'écouter que je ne peux fermer l'oeil.»
À
ces mots, le mari, furieux, a un méchant sourire: il décide de
prendre le rossignol au piège. Tous les serviteurs de la maison se mettent
à fabriquer pièges, filets et lacets qu'ils disposent dans le
jardin. Dans tous les noisetiers, dans tous les châtaigniers, ils mettent
des lacets ou de la glu, si bien qu'ils ont capturé le rossignol. Ils
le remettent vivant à leur maître.
Celui-ci,
tout heureux de le tenir, entre dans la chambre de la dame: «Dame, dit-il,
où êtes-vous donc? Venez ici! J'ai capturé le rossignol
qui vous a fait tant veiller! Désormais vous pouvez dormir tranquille,
il ne vous réveillera plus!»
Triste et peinée, la dame, à ces mots, demande l'oiseau à
son mari. Mais, de colère, celui-ci le tua en lui tordant le cou: il
avait l'âme d'un vilain! Il jette sur la dame le cadavre, qui tache de
sang sa robe, sur le devant, juste à l'endroit du coeur. Puis il quitte
la chambre.
Alors la dame prend le petit cadavre, pleure tendrement et maudit tous ceux
qui ont trahi le rossignol en fabriquant pièges et lacets: ils l'ont
privée de sa joie. «Hélas, dit-elle, je suis bien malheureuse!
Je ne pourrai plus me lever la nuit pour me tenir à la fenêtre
et continuer à voir mon ami. Je sais bien qu'il va croire que je le délaisse.
Il faut trouver une solution. Je vais lui envoyer le rossignol et lui faire
savoir l'aventure.»
Dans
une étoffe de soie sur laquelle elle a brodé leur histoire en
lettres d'or, elle a enveloppé l'oiseau. Elle a appelé un serviteur,
lui a confié son message et l'a envoyé à son ami. Celui-ci
arrive chez le chevalier, lui transmet le salut de sa dame et lui délivre
son message en lui présentant le rossignol. Il a tout raconté
et le chevalier l'a bien écouté. L'aventure le remplit de chagrin.
Mais il agit vite en homme courtois: il a fait forger un coffret, non pas de
fer ni d'acier, mais d'or fin serti de pierres les plus précieuses, avec
un couvercle bien fixé. Il y a placé le rossignol, puis a fait
sceller cette châsse que désormais il garde toujours avec lui.
On
raconta cette aventure qui ne put rester longtemps cachée. Les Bretons
en firent un lai que l'on appelle Le Laostic (Rossignol).
Pour
préparer l'étude du texte:
-
Quelle est la conception de l'amour qui apparaît dans ce lai? S'identifie-t-elle
à celle de la fin'amors?
-
Étudiez l'art narratif de Marie de France.
Le
Chèvrefeuille
Nous
reproduisons ci-dessous Le Chèvrefeuille, le plus bref des lais
de Marie de France, qui se rattache à la légende de Tristan
et Iseut.
| Asez me plest e bien le vueil del lai qu'um nume Chievrefueil que la verité vus en cunt coment fu fez, de quei e dunt. Plusur le m'unt cunté e dit e jeo l'ai trové en escrit de Tristram e de la reine, de lur amur ki tant fu fine, dunt il ourent meinte dolur; puis en mururent en un jur. |
J'ai bien envie de vous raconter la véritable histoire du lai qu'on appelle Le Chèvrefeuille et de vous dire comment il fut composé et quelle fut son origine. On m'a souvent relaté et je l'ai trouvé aussi dans un livre, l'histoire de Tristan et de la reine, l'histoire de leur amour si parfait, qui leur valut tant de souffrances puis les fit mourir le même jour. |
Le
roi Marc, furieux contre son neveu Tristan, l'avait chassé de sa cour
à cause de son amour pour la reine. Tristan a regagné son pays
natal, le sud du pays de Galles, pour y demeurer une année entière
sans pouvoir revenir. Il s'est pourtant ensuite exposé sans hésiter
au tourment et à la mort. N'en soyez pas surpris: l'amant loyal est triste
et affligé loin de l'objet de son désir. Tristan, désespéré,
a donc quitté son pays pour aller tout droit en Cornouaille, là
où vit la reine. Il se réfugie, seul, dans la forêt, pour
ne pas être vu. Il en sort le soir pour chercher un abri et se fait héberger
pour la nuit chez des paysans, de pauvres gens. Il leur demande des nouvelles
du roi et ils répondent que les barons, dit-on, sont convoqués
à Tintagel. Ils y seront tous pour la Pentecôte car le roi veut
y célébrer une fête: il y aura de grandes réjouissances
et la reine accompagnera le roi.
| Tristram l'oï, mult s'en haita. Ele n'i purra mie aler qu'il ne la veie trespasser. Le jur que li reis fu meüz est Tristram el bois revenuz sur le chemin que il saveit que la rute passer deveit. Une coldre trencha par mi tute quarree la fendi Quant il a paré le bastun de sun cultel escrit sun nun. Se la reïne s'aparceit, ki mult grant guarde s'en preneit, de sun ami bien conuistra le bastun quant el le verra; altre feiz li fu avenu que si l'aveit aparceü. Ceo fu la sume de l'escrit qu'il li aveit mandé e dit, que lunges ot ilec esté e atendu e surjurné pur espiër e pur saveir coment il la peüst veeir kar ne poeit vivre senz li. D'els dous fu il tut altresi cume del chievrefueil esteit ki a la coldre se perneit: quant il s'i est laciez e pris e tut entur le fust s'est mis, ensemble poeent bien durer; mes ki puis les vuelt desevrer, la coldre muert hastivement e li chevrefueils ensement. "Bele amie, si est de nus: ne vus senz mei ne jeo senz vus!" La reïne vint chevalchant. Ele esguarda un poi avant, le bastun vit, bien l'aparceut, tutes les letres i conut. Les chevaliers, ki la menoënt e ki ensemble od li erroënt, cumanda tost a arester: descendre vuelt e reposer. Cil unt fait sun comandement. Ele s'en vet luinz de sa gent; sa meschine apela a sei, Brenguein, ki mult ot bone fei. Del chemin un poi s'esluigna. que plus amot que rien vivant. Entre els meinent joie mult grant. |
Cette nouvelle remplit Tristan de joie: elle ne pourra pas se rendre à Tintagel sans qu'il la voie passer! Le jour du départ du roi, Tristan revient dans la forêt, sur le chemin que le cortège doit emprunter, il le sait. Il coupe par le milieu une baguette de coudrier qu'il taille pour l'équarrir. Sur le bâton ainsi préparé, il grave son nom avec son couteau. La reine est très attentive à ce genre de signal: si elle aperçoit le bâton, elle y reconnaîtra bien aussitôt un message de son ami. Elle l'a déjà reconnu une autre fois, de cette manière. Ce que disait le message écrit par Tristan, c'était qu'il attendait depuis longtemps dans la forêt à épier et à guetter le moyen de la voir car il ne pouvait pas vivre sans elle. Il étaient tous deux comme le chèvrefeuille qui s'enroule autour du coudrier: quand il s'y est enlacé et qu'il entoure la tige, ils peuvent ainsi vivre longtemps. Mais si on veut ensuite les séparer, le coudrier a tôt fait de mourir tout comme le chèvrefeuille. «Belle amie, ainsi est-il de nous: ni vous sans moi, ni moi sans vous!» La reine s'avance à cheval, regardant devant elle. Elle aperçoit le bâton et en reconnaît toutes les lettres. Elle donne l'ordre de s'arrêter aux chevaliers de son escorte, qui font route avec elle: elle veut descendre de cheval et se reposer. On lui obéit et elle s'éloigne de sa suite, appelant près d'elle Brangien, sa loyale suivante. S'écartant un peu du chemin, Dedenz le bois celui trova elle découvre dans la forêt l'être qu'elle aime le plus au monde. Ils ont enfin grand joie à se retrouver! [...] |
| Pur la joie qu'il ot eüe de s'amie qu'il ot veüe e pur ceo qu'il aveit escrit, si cum la reïne l'ot dit, pur les paroles remembrer, Tristram ki bien saveit harper, en aveit fet un nuvel lai. Asez briefment le numerai: "Gotelef" l'apelent Engleis, "Chievrefueil" le nument Franceis. Dit vus en ai la verité, del lai que j'ai ici cunté. |
Pour la joie qu'il avait eue de retrouver son amie, et pour garder le souvenir du message écrit et des paroles échangées, Tristan, qui était bon joueur de harpe, composa, à la demande de la reine, un nouveau lai. D'un seul mot je vous le nommerai: les Anglais l'appellent Goatleaf et les Français Chèvrefeuille. Vous venez d'entendre la véritable histoire du lai que je vous ai raconté. |
Pour
préparer l'étude du texte:
-
Quels sont les éléments de la légende de Tristan qui subsistent
dans le lai? Comment le Lai du Chèvrefeuille s'insère-t-il
dans la trame de la légende?
-
Comment Marie situe-t-elle son lai par rapport à une éventuelle
source? Peut-on y trouver la confirmation des idées exposées dans
le prologue?
-
Quelle est la valeur du symbole utilisé par Marie? Comparez à
Béroul ou à Thomas.
Tristan et Iseut
D'origine celtique, la légende de Tristan et Iseut est, avec celle du Graal, la plus célèbre des histoires médiévales. Aucun texte médiéval ne la restitue dans son ensemble. Parmi les versions françaises les plus importantes, il faut mentionner celle de Béroul, probablement plus proche de la version primitive, qui offre la partie centrale de l'histoire, et celle de Thomas, trouvère anglo-normand, qui tente d'adapter la légende aux exigences de l'éthique courtoise. À ces deux textes, il convient d'ajouter les deux Folie Tristan, de Berne et d'Oxford, racontant toutes les deux le même épisode de la légende.
BÉROUL: Le Roman de Tristan et Iseut (1170-1180)
La Forêt du Morois
Obligés de s'enfuir après que leur passion a été découverte, Tristan et Iseut trouvent refuge dans la forêt du Morois. Ils y séjournent pendant trois ans, malgré les difficultés. Un jour ils rencontrent par hasard l'ermite Ogrin, qui tente de les persuader à réintégrer l'ordre social.
Un
jour, ils arrivent par hasard à l'ermitage de frère Ogrin. La
vie qu'ils mènent est dure et pénible mais ils s'entre'aiment
de si grand amour qu'ils ne sentent pas la douleur.
L'ermite
reconnut Tristan. Appuyé sur son bâton, il lui dit: «Écoutez
seigneur Tristan le grand serment qu'on a juré en Cornouaille: quiconque
vous livrera sans faute au roi sans faute recevra cent marcs de récompense.
Il n'y a donc baron de ce pays qui n'ait juré, la main dans celle de
Marc, de vous livrer mort ou vif.» Ogrin ajoute avec bonté: «Par
ma foi, Tristan, Dieu pardonne les péchés de celui qui se repent,
à condition qu'il ait la foi et qu'il se confesse.»
Tristan
lui dit: «Sire, en vérité, elle m'aime en toute bonne foi,
mais vous n'en connaissez pas la raison. Si elle m'aime, c'est par le breuvage.
Je ne peux pas me séparer d'elle, ni elle de moi, je dois vous l'avouer.»
Ogrin lui dit: «Quel réconfort peut-on donner à un homme
mort? Car il est bien mort celui qui persiste dans le péché; s'il
ne se repent, on ne peut donner nulle pénitence à un pécheur
sans repentance; accomplis ta pénitence!»
L'ermite
Ogrin les exhorte longuement et leur conseille de se repentir. Il leur cite
à plusieurs reprises le témoignage de l'Écriture. Avec
insistance, il leur rappelle l'obligation de se séparer. À Tristan
il dit d'une voix émue: «Que vas-tu faire? Réfléchis!»
-
Sire, j'aime Iseut si éperdument au point d'en perdre le sommeil. Ma
décision est irrévocable: j'aime mieux vivre comme un mendiant
avec elle, me nourrir d'herbes et de glands, plutôt que de posséder
le royaume d'Otran[18].
Ne me demandez pas de la quitter car, vraiment, je ne le puis.»
Aux pieds de l'ermite, Iseut éclate en sanglots. À plusieurs reprises
elle change de couleur. Souvent elle l'implore d'avoir pitié d'elle:
-
Sire, par le Dieu tout-puissant, il ne m'aime et je ne l'aime qu'à cause
d'un breuvage que j'ai bu et qu'il a bu. Voilà notre péché!
C'est pour cela que le roi nous a chassés.»
Pour
préparer l'étude du texte:
-
Expliquez les positions réciproques des amants et d'Ogrin.
-
Comment Tristan et Iseut se situent-ils par rapport aux normes sacrées?
Quelle est la signification de leur attitude?
Averti par un forestier de leur présence dans la forêt, le roi Marc surprend les amants endormis, séparés par l'épée de Tristan que celui-ci avait placée «par hasard» entre eux. Ne voulant pas croire à leur culpabilité, il leur fait grâce et laisse des signes de son passage: son épée, son anneau et son gant.
Le
roi délace son manteau aux agrafes d'or fin. Ainsi dévêtu,
il a une noble prestance. Il tire son épée du fourreau, s'avance
furieux en disant qu'il préfère mourir s'il ne les tue pas maintenant.
L'épée nue, il pénètre dans la loge. Le forestier
arrive derrière lui et rejoint vite le roi. Marc lui fait signe de se
retirer. Il lève l'arme pour frapper; sa colère l'excite puis
s'apaise soudainement. Le coup allait s'abattre sur eux; s'il les avait tués,
c'eût été un grand malheur. Quand il vit qu'elle portait
sa chemise et qu'un espace les séparait, que leurs bouches n'étaient
pas jointes, quand il vit l'épée nue qui les séparait et
les braies de Tristan, le roi s'exclama:
«
Dieu! Qu'est-ce que cela signifie? Maintenant que j'ai vu leur attitude, je
ne sais plus ce que je dois faire, les tuer ou me retirer. Je puis bien croire,
si j'ai un peu de bon sens, que s'ils s'aimaient à la folie, ils ne seraient
pas vêtus, il n'y aurait pas d'épée entre eux et autre serait
leur attitude. J'avais l'intention de les tuer, je ne les toucherai pas. Je
retiendrai donc ma colère. Ils n'ont aucun désir d'amour fou.
Je ne frapperai ni l'un ni l'autre. Ils sont endormis. Si je les touchais, je
commettrais une grave erreur et si je réveillais ce dormeur, s'il me
tuait ou si je le tuais, il se répandrait des bruits fâcheux. Avant
qu'ils ne s'éveillent, je leur laisserai des signes tels qu'ils sauront
avec certitude qu'on les a trouvés endormis, que j'ai eu pitié
d'eux et que je ne veux nullement les tuer, ni moi, ni qui que ce soit dans
mon royaume. Je vois au doigt de la reine l'anneau serti d'émeraude que
je lui ai donné un jour. Moi, j'en porte un qui lui a appartenu. Je lui
ôterai le mien du doigt. J'ai sur moi des gants de vair qu'elle apporta
d'Irlande. Je veux en couvrir son visage à cause du rayon de lumière
qui brûle son visage et lui donne chaud. Quand je repartirai, je prendrai
l'épée qui se trouve entre eux et qui servit à décapiter
le Morholt[19]».
Le
roi ôta ses gants et regarda les deux dormeurs côte à côte;
avec ses gants, il protégea délicatement Iseut du rayon de lumière
qui tombait sur elle. Il remarqua l'anneau à son doigt et le retira doucement,
sans faire bouger le doigt. Autrefois, l'anneau était entré difficilement
mais maintenant elle avait les doigts si grêles qu'il en glissa sans peine.
Le roi sut parfaitement le retirer. Il ôta doucement l'épée
qui les séparait et mit la sienne à la place. Il sortit de la
loge, rejoignit son destrier et l'enfourcha. Il dit au forestier de s'enfuir:
qu'il s'en retrourne et disparaisse!
Le
roi s'en va et les laisse dormir. Cette fois-ci, il ne fait rien d'autre.
Pour
préparer l'étude du texte:
-
Comment interpréter l'incapacité du roi Marc à lire «correctement»
les signes? S'agit-il d'une lecture entièrement erronnée?
-
Quelle est la valeur symbolique des gestes de Marc?
Folie Tristan d'Oxford (fin XIIe siècle)
Les deux Folies Tristan, d'Oxford et de Berne, racontent un même épisode. Pris de remords après la visite du roi dans la forêt, les amants décident de se séparer: Iseut retourne auprès de son époux et Tristan s'exile. Ne pouvant pas pourtant vivre séparé de son amie, Tristan trouve divers subterfuges pour la retrouver (voir aussi le Lai du Chèvrefeuille). Cette fois-ci il se déguise en fou.
Marc
lui dit: «Soyez le bienvenu, ami! D'où venez-vous? Que venez-vous
chercher ici?»
Le
fou réplique: «Je vais vous dire d'où je suis et ce que
je cherche ici. Ma mère était une baleine. Comme une sirène,
elle hantait les mers. Mais je ne sais pas où je suis né. En revanche,
je sais très bien qui fut ma nourrice. C'est une grande tigresse qui
m'allaita dans les rochers où elle me découvrit [...]. Mais j'ai
une soeur très belle: je vous la donnerai, si vous voulez, en échange
d'Iseut que vous aimez tant. [...] Roi, je vous donnerai ma soeur contre Iseut
que j'aime d'amour. Concluons l'affaire, faisons l'échange! Il est bon
de donner dans la nouveauté. Vous êtes las d'Iseut, je la prendrai!
Roi, je me mettrai à votre service en guise de reconnaissance.»
À
ces mots, le roi lui dit en riant:
«Que
Dieu te vienne en aide! Si je te donne la reine pour que tu la prennes en ta
possession, dis-moi ce que tu feras d'elle et où tu la conduiras.
-
Sire, répond le fou, là-haut dans les airs, j'ai une grande salle
où je demeure; elle est faite en verre, superbe et immense. Le soleil
y envoie ses rayons. Elle flotte dans les airs et pend aux nuages. Aucun vent
ne la balance et ne la secoue. À côté de la salle, il y
a une chambre de cristal pavée de marbre. Quand le soleil se lèvera
demain, il l'inondera de sa lumière.»
Le
roi et l'assistance se mettent à rire. Ils se disent entre eux:
«
Voici un très bon fou, il s'exprime fort bien. Il parle mieux que n'importe
qui.
-
Sire, fait le fou, j'adore Iseut. À cause d'elle, mon coeur se plaint
et souffre. Je suis Tantris[20]
qui l'a tant aimé et qui l'aimera toute sa vie.»
À
ces mots, Iseut soupire profondément. Elle s'emporte contre le fou et
lui dit:
«
Qui t'a fait entrer ici? Fou, tu n'es pas Tantris, tu mens!»
Le
fou observe Iseut plus que les autres personnes présentes. Il remarque
qu'elle est en colère car son teint a changé. Il lui dit alors:
«Reine
Iseut, je suis Tantris qui vous aime toujours. Souvenez-vous, quand je fus blessé
lorsque j'ai combattu le Morholt qui venait exiger son tribut. J'eus la fortune
de le tuer, oui vraiment. Mais je fus grièvement blessé car l'épée
était empoisonnée. Elle m'entama l'os [...], provoquant une douleur
qu'aucun médecin ne put guérir, si bien que je crus mourir. Je
pris la mer, c'est là que je voulais mourir, tellement j'étais
torturé par la douleur. Le vent se leva, une forte tempête conduisit
mon navire en Irlande. Il me fallut donc accoster dans le pays que je devais
redouter le plus, car j'avais tué le Morholt. Il était votre oncle,
reine Iseut, c'est pour cette raison que je craignais ce pays. Mais j'étais
blessé et malheureux. Je me distrayais avec ma harpe. Vous entendîtes
bientôt parler de celui qui savait si bien jouer de la harpe. On me fit
aussitôt venir à la cour dans le triste état où j'étais.
C'est alors que la reine guérit ma plaie, je lui voue ma reconnaissance.
Je vous appris de beaux lais que l'on chante sur la harpe, des lais bretons
venant de mon pays. Souvenez-vous, madame la reine, comme j'ai été
guéri par une bonne médecine. Je me nommais alors Tantris. N'est-ce
pas moi? Qu'en pensez-vous?
Iseut
répondit: «Assurément, non! Car Tantris est beau et noble;
toi, tu es gros, laid et difforme et tu te fais passer pour Tantris. Va-t'en
et ne me crie plus aux oreilles!»
Pour
préparer l'étude du texte:
-
En quoi la Folie d'Oxford relève d'une écriture fragmentaire?
Quelle en est la signification?
-
Que penser du déguisement de Tristan en fou et du «résumé»
qu'il fait de son histoire?
-
Commentez le symbole de la maison de verre.
THOMAS D'ANGLETERRE: Le Roman de Tristan (vers 1172)
C'est surtout la fin de l'histoire qui nous a été transmise par les cinq manuscrits qui nous sont parvenus de la version de Thomas. De nouveau blessé par une arme empoisonnée, Tristan envoie quérir Iseut, qui seule pourrait le guérir. Mais sa femme, Iseut aux Blanches Mains, qu'il avait épousée «pour sa beauté et le nom d'Iseut», se venge de ne jamais avoir été aimée et lui dit que la voile du navire qui devait amener Iseut est noire: son amie n'est donc pas venue...
«Ami,
lui dit-elle, voici qu'arrive Kaherdin. J'ai aperçu son navire sur la
mer. Il naviguait à grand-peine. Néanmoins, je l'ai bien vu et
parfaitement reconnu. Que Dieu lui accorde de vous apporter une nouvelle qui
puisse vous réconforter le coeur!»
Tristan
tressaille à cette nouvelle. Il dit à Iseut: «Belle amie,
êtes-vous certaine que c'est son navire? Dites-moi alors de quelle couleur
est la voile!»
Iseut
répond: «Je suis parfaitement sûre que c'est son navire.
Sachez que la voile est toute noire. Ils l'ont levée tout haut car le
vent leur fait défaut.»
| Dunt a Tristran si grant dolur Unques n'out, ne avrad maür, E turne sei vers la parei, Dunc dit: «Deus salt Ysolt e mei! Quant a moi ne volez venir, Pur vostre amur m'estuet murrir. Jo ne puis plus tenir ma vie; Pur vus muer, Ysolt, bele amie. N'avez pité de ma langur, Mais de ma mort avrez dolur. Ço m'est, amie, grant confort Que pité avrez de ma mort.» «Amie Ysolt» treis feiz dit, A la quarte rent l'espirit. |
Alors Tristan ressent une douleur telle qu'il n'en eut et n'en aura jamais de plus vive. Il se tourne vers le mur et dit: «Que Dieu nous sauve, Iseut et moi! Puisque vous ne voulez pas venir à moi, par amour pour vous il me faut mourir. Je ne peux plus retenir ma vie. C'est pour vous que je meurs, Iseut, belle amie. Vous n'avez pas eu pitié de ma langueur mais de ma mort vous aurez douleur. Amie, c'est pour moi une grande consolation de savoir que vous aurez pitié de ma mort.» Il répéta trois fois «Amie Iseut!» À la quatrième, il rendit l'esprit. |
Alors,
dans toute la maison, ses chevaliers et compagnons se mettent à pleurer.
Leurs cris retentissent très fort ainsi que leurs grandes plaintes. Chevaliers
et hommes d'armes accourent pour tirer le corps du lit et le coucher sur un
samit[21]. Ils le recouvrent
d'un tissu de soie rayé. Sur la mer, le vent s'est levé et frappe
le creux de la voile. Il permet au navire d'atteindre le rivage. Iseut quitte
le bateau. Elle entend les lamentations dans la rue, les cloches des églises
et des chapelles. Elle demande des nouvelles aux gens: pourquoi ces sons de
cloches? pourquoi ces pleurs? Un homme âgé lui répond:
«
Belle dame, que le ciel me protège, nous sommes plongés dans une
immense douleur. Nous n'en avons jamais connu une aussi grande. Le preux, le
noble Tristan est mort. C'était le soutien des habitants du royaume,
généreux pour les pauvres, secourable aux affligés. Il
vient de mourir dans son lit de la plaie qu'il avait au corps. Jamais un tel
malheur n'advint à ce pays.»
| Tresque Ysolt la novele ot, De dolur ne puet suner un mot. De sa mort ert si adolee La rue vait desafublee Devant les altres el palès. Bretun ne virent unques mes Femme de la sue bealté: Mervellent sei par la cité Dunt ele vent, ki ele seit. Ysolt vait la ou le cors veit, Si se turne vers orient, Pur lui prie pitusement: «Amis, Tristran, quant mort vus vei, Par raisun vivre puis ne dei. Mort estes pur la meie amur, E jo muer, amis, de tendrur, Quant a tens ne poi venir Pur vos et vostre mal guarir. Amis, amis, pur vostre mort N'avrai jamais de rien confort, Joie, ne hait, ne nul deduit.[...] Se jo ne poisse vos guarir, Qu'ensemble poissum dunc murrir! Quant a tens venir n'i poi E jo l'aventure n'oi, E venue sui a la mort, De meisme le beivre avrai confort. Pur mei avez perdu la vie, E jo ferai cum veraie amie: Pur vus voil murir ensement.» Embrace le, si se estent, Baise la buche e la face lui, E molt estreit a li l'enbrace, Cors a cors, buche a buche estent, Sun espirit a itant rent, E murt dejuste lui issi Pur la dolur de sun ami. Tristrans murut pur sun desir, Ysolt, qu'a tens n'i pout venir. Tristrans murut pur sue amur, E la bele Ysolt par tendrur. |
Lorsqu'elle entendit cette nouvelle, Iseut resta muette de douleur. La mort de Tristan la fit tant souffrir qu'elle parcourait les rues les vêtements en désordre. Elle entra avant tout le monde au palais. Jamais les Bretons ne virent femme d'une telle beauté. Dans la cité, tout le monde se demandait d'où elle venait et qui elle était. Iseut se rend près du corps, elle se tourne vers l'orient et, saisie de pitié, prie pour Tristan: Ami, en vous voyant mort, je ne peux ni ne dois souhaiter vivre. Vous êtes mort par amour pour moi et je meurs de tendresse pour vous, mon ami, parce que je n'ai pu arriver à temps pour vous guérir, vous et votre mal. Ami, ami! de votre mort jamais rien ne me consolera, ni joie, ni liesse, ni plaisir. [...] Puisque je n'ai pu vous guérir, puissions-nous au moins mourir ensemble! Puisque je n'ai pu arriver à temps ni déjouer le sort, puisque je suis venue après votre mort, je me consolerai en buvant le même breuvage que vous. Pour moi avez perdu la vie, et j'agirai en vraie amie: je veux mourir pour vous de la même manière.» Elle le serre dans ses bras et s'étend à côté de lui baise la bouche et le visage et le tient étroitement enlacé. Elle s'étend, corps contre corps, bouche contre bouche, et rend l'âme. Elle meurt ainsi à côté de lui pour la douleur causée par sa mort. Tristan mourut pour son amour, Iseut, pour ne pas être arrivée à temps. Tristan mourut pour son amour, et la belle Iseut par tendresse pour lui. |
Pour
préparer l'étude du texte:
-
Étudiez le rythme de la narration; en quoi renforce-t-il le dramatisme
du dénouement?
-
Relevez la construction symétrique du passage. Quel effet produit-elle
sur le lecteur?
Celui que l'on appelle «créateur du roman européen» a exercé son activité littéraire entre 1160 et 1185 approximativement, aux cours de Marie de Champagne, pour laquelle il compose Lancelot ou Le Chevalier de la Charrette, et de Philippe d'Alsace, comte de Flandre, auquel il dédie Le Conte du Graal. En plus des oeuvres de jeunesse, adaptations ovidiennes surtout, il est auteur de cinq romans: Érec et Énide (vers 1170), Cligès (vers 1176), Le Chevalier de la Charrette et Yvain ou Le Chevalier au Lion (composés simultanément entre 1177-1181) et Le Conte du Graal (vers 1181-1185). Avec Érec et Énide il «invente» la formule du roman arthurien, organisé autour du motif de la quête: départ en aventure d'un chevalier de la cour d'Arthur qui, au bout d'exploits de plus en plus difficiles, rétablit l'ordre menacé d'être perturbé et accomplit sa véritable vocation d'homme et de chevalier.
Prologues
Érec
et Énide
Le
proverbe du vilain nous enseigne que souvent chose qu'on dédaigne vaut
mieux qu'on ne le pense. Il a donc raison celui qui tourne à bonne fin
ses efforts, si modestes soient-ils. Car sa négligence pourrait passer
sous silence une chose qui, plus tard, pourrait plaire. Voilà pourquoi
Chrétien
de Troyes, lui, nous dit qu'il est louable de s'appliquer à bien
dire et à bien enseigner. Il tire d'un conte d'aventures une composition
très bien ordonnée («une molt bele conjointure»)
par laquelle on peut démontrer et savoir que celui-là n'est pas
sage qui ne répand pas la science quand Dieu lui donne la grâce
de le faire. C'est le conte d'Érec, fils de Lac, que ceux qui gagnent
leur vie à réciter devant les rois et les seigneurs ont pris l'habitude
de morceler et de corrompre. Je commence ici mon récit, dont Chrétien
s'est vanté que l'on gardera le souvenir tant que durera la Chrétienté.
Cligès
Par
les livres que nous avons, nous connaissons les faits des Anciens et l'histoire
du temps jadis. Nos livres nous ont appris qu'en Grèce régna d'abord
le prestige de la chevalerie et de la clergie (culture). La chevalerie
passa ensuite à Rome ainsi que la totalité de la culture, maintenant
parvenue en France. Dieu veuille qu'elle s'y maintienne et que le séjour
lui plaise assez pour que la gloire qui y a élu domicile ne quitte plus
jamais la France. Dieu l'avait seulement prêtée aux autres: car
des Grecs ni des Romains, il n'y a plus aucune nouvelle; leurs paroles ont cessé
car leur braise est éteinte.
Le
Chevalier de la Charrette
| Puisque ma dame de Chanpaigne Vialt que romans a feire anpraigne, Je l'anprandrai molt volentiers Come cil qui est suens antiers [...]. Del Chevalier de la Charrete Comance Crestiens son livre; Matiere et san li done et livre La contesse, et il s'antremet De panser, que gueres n'i met Fors sa painne et s'antancïon. |
Puisque ma dame de Champagne veut que j'entreprenne la composition d'un roman, je l'entreprendrai très volontiers en homme qui se met totalement à son service [...]. C'est Le Chevalier de la Charrette dont Chrétien commence le livre. La matière et l'idée directrice lui ont été indiquées et données par la comtesse; quant à lui il se charge de la mise en forme, sans rien apporter de plus que son travail et son application. |
Pour
préparer l'étude des textes:
-
Ces prologues constituent l'espace réflexif sur l'écriture du
roman. Comment peut-on définir, à partir de ces textes, une poétique
du genre?
Le
Chevalier de la Charrette
À
une fête de l'Ascension, un chevalier se présente devant la cour
d'Arthur et défie le roi de lui confier la reine, qu'un champion pourra
lui disputer. Keu se propose pour le combat, mais sera vite désarçonné
et fait prisonnier à son tour. Gauvain, le neveu du roi, et un chevalier
inconnu se lancent à la poursuite de la reine. Resté sans monture,
l'inconnu accepte après une brève hésitation de monter
dans une charrette conduite par un nain. Gauvain, lui, refuse.
La
Charrette patibulaire
[Gauvain]
reprit sa route à vive allure jusqu'au moment où il put par aventure
apercevoir le chevalier, tout seul, à pied, tout armé, le heaume
lacé, l'écu au col, l'épée au côté;
il venait de rejoindre une charrette. On se servait alors des charrettes comme
aujourd'hui on se sert des piloris, et dans chaque bonne ville où l'on
en compte maintenant trois mille, il n'y en avait qu'une en ce temps-là,
et elle était utilisée également comme aujourd'hui le pilori,
pour les gens convaincus de meurtre ou de vol, pour ceux qui avaient perdu un
combat judiciaire, pour les brigands et voleurs de grand chemin: tout repris
de justice était placé sur la charrette et promené par
toutes les rues; dès lors il était déshonoré, privé
de toute marque d'estime et de sympathie. Parce que les charrettes de ce temps-là
étaient si cruelles, on commença à dire: «Quand charrette
verras et rencontreras, signe-toi et souviens-toi de Dieu, de peur qu'il ne
t'arrive malheur.» Le chevalier qui s'avançait à pied et
sans lance rejoignit la charrette où il aperçut un nain assis
sur le brancard. Il tenait à la main, en bon charretier, une longue baguette.
Alors le chevalier dit au nain: «Nain, pour Dieu, dis-moi donc si tu as
vu passer par ici ma dame la reine.» Le nain, un misérable de basse
origine, refusa de lui en donner des nouvelles. «Si tu veux, dit-il, monter
sur la charrette que je conduis, tu pourras savoir d'ici demain ce qu'est devenue
la reine.» Aussitôt il reprend sa route, sans attendre le chevalier.
Celui-ci hésite un peu, le temps de faire deux pas, avant d'y monter.
C'est pour son malheur qu'il le fit, pour son malheur qu'il craignit la honte
et ne sauta pas aussitôt dans la charrette, car il le regrettera un jour.
Mais Raison, qui s'oppose à Amour, lui dit de ne pas monter, le retenant
et lui enseignant de ne rien faire ni entreprendre qui puisse lui apporter honte
ou reproche. Ce n'est pas du coeur mais de la bouche que vient ce discours que
Raison ose lui tenir. Mais Amour, enfermé dans le coeur, l'exhorte et
l'invite à monter tout de suite dans la charrette. Amour le veut, alors
il y saute; il n'a plus peur de la honte, puisque c'est l'ordre et la volonté
d'Amour.
Pour
préparer l'étude du texte:
-
Comment le romancier expose-t-il les aspects du débat psychologique?
-
En quoi l'amour modifie-t-il la conception de l'honneur? Comparez l'attitude
de Lancelot à celle de Roland (voir pp.13-14)
Les deux chevaliers apprennent que la reine est prisonnière du chevalier Méléagant, fils du roi de Gorre, qui la conduit «au royaume dont nul étranger ne retourne». Deux voies y mènent, le Pont sous l'eau, plus accessible, et le Pont de l'Épée. C'est cette dernière voie que choisit le Chevalier de la Charrette.
Le
Pont de l'Épée
Ils
allèrent [Lancelot et ses deux compagnons] cheminant sur la route la
plus directe jusqu'à la chute du jour, et ils arrivèrent au Pont
de l'Épée vers le soir, passée la neuvième heure.
À l'entrée de ce pont, qui était si terrible, ils descendirent
de leur cheval et regardèrent l'eau traîtresse, noire, bruyante,
rapide et chargée, si laide et épouvantable que l'on aurait dit
le fleuve du diable; elle était si périlleuse et profonde que
toute créature de ce monde, si elle y était tombée, aurait
été engloutie comme dans la mer salée. Et le pont qui la
traversait était bien différent de tous les autres ponts; on n'en
a jamais vu, on n'en verra jamais de tel. Si vous voulez savoir la vérité
à ce sujet, il n'y a jamais eu d'aussi mauvais pont, fait d'une aussi
mauvaise planche: c'était une épée aiguisée et étincelante
qui formait ce pont jeté au-dessus de l'eau froide; mais l'épée,
solide et rigide, avait la longueur de deux lances. De part et d'autre il y
avait un grand pilier de bois où l'épée était clouée.
Personne n'avait à craindre qu'elle se brise ou qu'elle se plie, car
elle avait été si bien faite qu'elle pouvait supporter un lourd
fardeau. Mais ce qui achevait de démoraliser les deux compagnons qui
étaient venus avec le chevalier, c'était l'apparition de deux
lions ou de deux léopards, au bout du pont, de l'autre côté
de l'eau, attachés à une borne de pierre. L'eau, le pont et les
lions leur inspiraient une telle frayeur qu'ils tremblaient de peur et disaient:
«Seigneur, écoutez un bon conseil sur ce que vous voyez, car vous
en avez grand besoin. Voilà un pont mal fait, mal assemblé, et
mal charpenté. [...] Admettons que vous soyez passé, [...] comment
pouvez-vous en toute certitude penser que ces deux lions enragés, enchaînés
de l'autre côté, ne vont pas vous tuer, vous boire le sang des
veines, manger votre chair et puis ronger vos os? [...] Allons, ayez pitié
de vous-même, et restez avec nous! Vous seriez coupable envers vous-même
si vous vous mettiez si certainement en péril de mort, de propos délibéré.»
Alors il leur répondit en riant: «Seigneurs, je vous sais gré
de vous émouvoir ainsi pour moi; c'est l'affection et la générosité
qui vous inspirent. Je sais bien que vous ne souhaiteriez en aucune façon
mon malheur; mais ma foi en Dieu me fait croire qu'Il me protégera partout:
je n'ai pas plus peur de ce pont ni de cette eau que de cette terre dure, et
je vais risquer la traversée et m'y préparer. Plutôt mourir
que retourner!»
Pour
préparer l'étude du texte:
-
Quel est le symbole du pont de l'épée?
-
Esquissez, d'après les deux passages ci-dessus, le portrait psychologique
de Lancelot.
Arrivé au pays de Gorre et vainqueur dans un premier combat contre Méléagant, Lancelot est d'abord froidement acueilli par la reine, qui lui reproche son hésitation à monter dans la charrette. Pardonné, il obtient de sa bien-aimée une entrevue nocturne.
La
nuit d'amour
La
reine arriva dans une chemise bien blanche; elle n'avait pas mis de bliaut ni
de cotte, mais avait jeté par-dessus un court manteau d'écarlate
et de marmotte. Quand Lancelot vit la reine incliner sa tête à
la fenêtre armée de gros barreaux de fer, il l'honora d'un salut
très tendre, qu'elle lui rendit aussitôt, car tous deux étaient
sous l'empire du désir, lui d'elle et elle de lui. Il n'y eut entre eux
ni vilaines paroles ni ennuyeux débats. Ils se rapprochèrent le
plus possible l'un de l'autre et tous deux purent alors se tenir par la main.
Qu'ils leur fût impossible de se rejoindre, leur étaient insupportable,
et ils maudissaient les barreaux. Mais Lancelot se fit fort, si cela convenait
à la reine, d'entrer chez elle: ce ne sont pas les barreaux qui l'arrêteraient.
La reine lui répondit: «Ne voyez-vous pas que ces barreaux sont
trop rigides pour être pliés et trop solides pour être brisés?
Et vous aurez beau les agripper, les tirer vers vous, les secouer, vous ne pourrez
pas les arracher.
-
Madame, dit-il, ne vous inquiétez pas! Je ne pense pas qu'un barreau
de fer puisse être de quelque importance. Aucun obstacle, sauf venant
de vous, ne peut m'empêcher de parvenir jusqu'à vous. Si vous m'en
octroyez la permission, la voie est libre; si, au contraire, cela ne vous est
pas tout à fait agréable, alors il y a là un obstacle insurmontable,
que rien ne me fera franchir.
-
Certainement, dit-elle, je le veux bien, ce n'est pas ma volonté qui
vous retiendra. [...]
Alors...
il saisit les barreaux, les secoue, les tire si bien qu'il les fait plier et
les arrache de leur scellement. Mais le fer était si coupant qu'il se
fit une entaille à la première phalange du petit doigt jusqu'aux
nerfs, et qu'il se trancha complètement la première articulation
du doigt voisin. Mais ni des gouttes de sang qui en tombent, ni d'aucune blessure
il n'a conscience, car il a toute autre préoccupation. La fenêtre
est loin d'être basse, et pourtant Lancelot y passe très rapidement
et lestement. Il trouve Keu endormi dans son lit et puis il arrrive au lit de
la reine. Il reste en adoration en s'inclinant devant elle, car c'est le corps
saint auquel il croit le plus. Alors la reine lui tend les bras, les passe autour
de lui, et puis le serre étroitement sur sa poitrine. Ainsi elle l'a
attiré dans son lit, lui réservant le meilleur accueil qu'elle
puisse jamais lui faire, car c'est Amour et son coeur qui lui dictent sa conduite.
Pour
préparer l'étude du texte:
-
Repérez les motifs de la fin'amors présents dans le fragment.
L'auteur vous semble-t-il partager l'éthique courtoise?
-
Quelle est la valeur symbolique de la blessure de Lancelot?
Yvain
ou le Chevalier au Lion
À
la cour du roi Arthur, le chevalier Calogrenant raconte une mésaventure
qui lui est survenue, sept ans auparavant, dans la forêt de Brocéliande,
auprès de la Fontaine merveilleuse, qu'un affreux bouvier lui avait signalée.
Portrait
du vilain
Un
paysan qui ressemblait à un Maure, démesurément laid et
hideux - décrire une telle laideur est impossible! -, s'était
assis sur une souche et tenait une grande massue à la main. Je m'approchai
du paysan et vis qu'il avait la tête plus grosse qu'un roncin ou qu'une
autre bête, les cheveux ébouriffés et le front pelé,
large de presque deux empans[22],
les oreilles velues et grandes comme celles d'un éléphant, les
sourcils énormes, la face plate, des yeux de chouette, un nez de chat,
une bouche fendue comme celle du loup, des dents de sanglier, acérées
et rousses, une barbe rousse, des moustaches entortillées, le menton
accolé à la poitrine, l'échine voûtée et bosue.
Appuyé sur sa massue, il portait un habit bien étrange, sans lin
ni laine, mais à son cou étaient attachées deux peaux fraîchement
écorchées de deux taureaux ou de deux boeufs. Le paysan se dressa
sur ses jambes dès qu'il me vit approcher. Je ne savais pas s'il voulait
me toucher et j'ignorais ce qu'il cherchait au juste, mais je me tenais sur
mes gardes jusqu'à ce que je le voie debout, tout coi et immobile; il
était monté sur un tronc d'arbre et mesurait bien dix-sept pieds.
Il me regarda sans mot dire, tout comme l'aurait fait une bête. Je croyais
qu'il n'avait pas l'usage de la parole et qu'il était dépourvu
d'intelligence. Néanmoins, je m'enhardis suffisamment pour lui dire:
«Hé, là! Dis-moi donc si tu es bonne créature ou
non!
-
Je suis un homme, me répondit-il.
-
De quelle sorte?
-
De l'espèce que tu vois! Je ne change jamais. [..] À ton tour
de me dire quel homme tu es et ce que tu cherches!
-
Je suis, comme tu vois, un chevalier qui cherche l'introuvable. Ma quête
a duré longtemps et, pourtant, elle est restée vaine.
-
Et que voudrais-tu trouver?
-
L'aventure, pour mettre à l'épreuve ma vaillance et mon courage.
Je te prie, je te demande, et je t'implore de me conseiler une aventure ou une
merveille, si tu en connais une.
-
Il faudra que tu te passes d'aventure, fit-il, car je n'y connais rien et n'en
ai jamais entendu parler. Mais, si tu voulais aller tout près d'ici,
jusqu'à une fontaine, tu n'en reviendras pas sans mal, à condition
de lui rendre ce qu'elle mérite.
Pour
préparer l'étude du texte:
-
Que penser de l'aspect monstrueux du vilain? Y a-t-il une «esthétique»
de la description?
-
Quels sont les systèmes de valeurs qui s'affrontent dans les propos des
deux personnages? Y aurait-il un changement par rapport au système de
valeurs traditionnel?
La
fontaine merveilleuse
Je
sais parfaitement que l'arbre était le plus beau pin qui eût jamais
poussé sur la terre. À mon avis, jamais une goutte de pluie, même
s'il avait plu assez fort, n'aurait pu le traverser; elle aurait plutôt
coulé par-dessus. Je vis le bassin qui pendait à l'arbre; il était
de l'or le plus fin jamais vendu dans une foire. Quant à la fontaine,
vous pouvez me croire, elle bouillonnait comme de l'eau chaude. Son perron,
d'une seule émeraude percée comme une outre, était soutenu
par quatre rubis plus flamboyants et vermeils que le soleil du matin se levant
à l'orient. Je ne vous raconterai pas le moindre mensonge à ce
propos.
Je
décidai de voir le prodige de la tempête et de l'orage et je fis
là une grande folie d'avoir arrosé le perron avec l'eau du bassin.
J'en avais trop versé, assurément, car je vis le ciel si déchiré
qu'en plus de quatorze endroits les éclairs me frappaient les yeux alors
que les nuées jetaient, pêle-mêle, pluie, neige et grêle.
La tempête fut si mauvaise et si forte que je crus mourir cent fois de
la foudre qui tombait autour de moi et des arbres qui se brisaient. Sachez que
mon immense frayeur dura jusqu'à ce que le temps se radoucît. Mais
Dieu me rassura bientôt car la tempête ne dura guère et tous
les vents s'apaisèrent. Aussitôt que Dieu le décida, ils
n'osèrent plus souffler. Quand je vis la clarté et la pureté
de l'air, je retrouvai ma joyeuse sérénité [...]. Après
la tempête, des oiseaux se rassemblèrent sur le pin et, le croira
qui voudra, chaque branche, chaque feuille en était recouverte. L'arbre
n'en était que plus beau. Le doux chant des oiseaux laissait entendre
une harmonieuse musique. Chacun chantait une mélodie différente;
nul ne reprenait l'air entonné par les autres. Leur joie me réjouit,
jamais mes oreilles n'avaient eu droit à pareille fête.
Pour
préparer l'étude du texte:
-
Relevez les éléments merveilleux dans la description de la fontaine.
Quelle pourrait être la valeur symbolique de la fontaine et du pin?
-
Quelle conception de l'harmonie se dégage du texte? En quoi correspond-elle
à l'esthétique médiévale?
Calogrenant est vaincu par la gardien de la fontaine. Yvain voudra refaire le même exploit, il blessera mortellement son adversaire, le poursuivra dans son château où il s'éprendra bientôt de sa veuve, Laudine. Aidé par Lunete, suivante de Laudine, Yvain épousera cette dernière, mais perdra son amour pour avoir oublié de revenir au terme que sa dame lui avait fixé. Il sauvera un lion attaqué par un serpent et se fera suivre partout et aider en toute circonstance par la noble bête, devenue son «emblème». Il arrive, enfin, au Château de Pesme Aventure, où il est confronté au terrible spectacle de la souffrance de trois cents tisseuses, retenues prisonnières par deux maufés, créatures fantastiques, moitié hommes, moitié démons.
Les
tisseuses
S'avoit devant un prael clos
De pex aguz reonz et gros;
Et par entre les pex leanz
Vit puceles jusqu'a trois cenz
Qui diverses oevres feisoient:
De fil d'or et de soie ovroient
Chascune au mialz qu'ele savoit;
Mes tel povreté i avoit
Que desliees et desceintes
En i ot de povreté meintes;
Et as memeles et as cotes
Estoient lor cotes desrotes,
Et les chemises as dos sales;
Les cos gresles et les vis pales
De fain et de meseise avoient.
Il les voit, et eles le voient,
Si s'anbrunchent totes et plorent;
Et une grant piece demorent
Qu'eles n'antendent a rien feire,
Ne lor ialz n'en pueent retreire
De terre, tant sont acorees.
Traduction: Il se trouvait devant un préau enclos de gros pieux, ronds et pointus. Entre les pieux, il vit jusqu'à trois cents jeunes filles attelées à divers ouvrages. Elles tissaient des fils d'or et de soie, chacune de son mieux, mais un absolu dénument empêchait la plupart de porter une coiffe ou une ceinture. À la poitrine et aux coudes, leurs cottes étaient déchirés; leurs chemises étaient sales dans le dos. La faim et la détresse avaient amaigri leur cou et rendu leur visage livide. Il les vit comme elles le virent; elles demeurèrent ainsi un long moment car elles n'avaient plus de goût à rien. Leurs yeux restaient comme fixés au sol tant leur affliction était grande.
Complainte
des tisseuses
Toz jorz dras de soie tistrons,
Ne ja n'en serons mialz vestues;
Toz jorz serons povres et nues,
Et toz jorz fain et soif avrons;
Ja tant chevir ne nos savrons
Que mialz en aiens a mangier.
Del pain avons a grant dangier
Au main petit, et au soir mains,
Que ja de l'uevre de noz mains,
N'avra chascune por son vivre
Que quatre deniers de la livre;
Et de ce ne poons ne pas
Assez avoir viande et dras
Car qui gaaigne la semainne
Vint solz n'est mie fors de painne.
Et bien sachiez vos a estros
Que il n'i a celi de nos
Qui ne gaaint vint solz ou plus.
De ce seroit riches uns dus!
Et nos somes ci an poverte,
S'est riches de nostre desserte
Cil por cui nos nos traveillons.
Des nuiz grant partie veillons
Et toz les jorz por gaaignier,
Qu'il nos menace a mahaignier
Des manbres, quant nos reposons;
Et por ce reposer n'osons.
Traduction:
Toujours nous tisserons des étoffes de soie et nous n'en sommes pas mieux
vêtues pour autant. Toujours nous serons pauvres et nues, toujours nous
aurons faim et soif; jamais nous ne parviendrons à nous procurer plus
de nourriture. Nous avons fort peu de pain à manger, très peu
le matin et le soir encore moins. Du travail de nos mains, chacune n'obtient
que quatre deniers de la livre. Avec cela, impossible d'acheter beaucoup de
nourriture et de vêtements, car celle qui gagne vingt sous par semaine
est loin d'être tirée d'affaire. Et, soyez assuré, qu'il
n'y a aucune d'entre nous qui ne rapporte vingt sous ou plus[23].
Il y aurait là de quoi enrichir un duc! Mais nous sommes dans la pauvreté
et celui pour qui nous peinons s'enrichit de notre travail. Nous restons éveillées
pendant la plus grande partie de nos nuits et toute la journée pour rapporter
encore plus d'argent car il menace de nous mutiler si nous nous reposons: c'est
pourquoi nous n'osons pas prendre de repos.
Pour préparer l'étude du texte:
-
À quoi resemble le travail des tisseuses? Relevez les procédés
stylistiques qui expriment la peine du travail?
-
Peut-on parler dans ce cas de «valeur référentielle»
de la description?
La victoire sur les maufés sera la dernière aventure d'Yvain. L'astucieuse Lunete obtiendra la réconciliation des époux: revenu auprès de sa dame, Yvain semble renoncer aux aventures.
Le
Conte du Graal
Le
jeune Perceval, élevé par sa mère à l'écart
du monde, fait une rencontre qui décidera de sa vocation.
Le
matin dans la forêt
C'était
la saison où les arbres fleurissent, où les forêts se couvrent
de feuilles, les prés reverdissent, quand les oiseaux en leur langage
doucement chantent, au matin, et que toute créature s'enflamme de joie.
Le fils de la veuve Dame qui avait pour domaine la forêt solitaire se
leva, sella sans peine son cheval, pris trois javelots et, ainsi équipé,
sortit du manoir de sa mère [...]. Il pénètre dans la forêt,
et aussitôt il éprouve au fond du coeur un sentiment de joie pour
la douceur du temps et pour le chant des oiseaux qu'il entend se réjouir.
À cause de tout cela il se sentait heureux. Pour profiter de la douceur
et de la sérénité du moment, il ôta son mors au cheval
et le laissa aller paître parmi l'herbe fraîche et verdoyante. Et
lui, qui savait si bien se servir du javelot, avançait en lançant
ceux qu'il avait apportés autour de lui, tantôt en arrière,
tantôt en avant, tantôt vers la bas, tantôt vers le haut,
quand il entendit du fond de la forêt venir cinq chevaliers qui avaient
revêtu leur armures et s'étaient équipés de toutes
leurs armes. Cela faisait un grand vacarme, car ceux qui approchaient avec leurs
armes en heurtaient sans arrêt les branches des chênes et des charmes.
Et tous les hauberts crissaient, le bois et le fer des écus et des hauberts
résonnaient. Le jeune homme entend mais ne voit pas ceux qui s'approchent
rapidement. Il s'en étonne et dit: «Sur mon âme, ma mère
avait bien raison de me dire que les diables sont plus terribles que toute autre
créature au monde; et elle disait cela pour m'enseigner que l'on doit,
quand on les rencontre, faire le signe de la croix. Pourtant je dédaignerai
cet enseignement, car je ne me signerai pas pour eux, mais je frapperai le plus
fort d'un des javelots que je porte, si rapidement qu'aucun des autres, je crois,
ne s'approchera de moi.»
Voilà
ce que se disait le jeune homme avant de les apercevoir. Mais quand il les aperçut
à découvert, une fois qu'ils furent sortis du bois qui les dissimulait,
quand il vit les hauberts étincelants et les heaumes clairs et luisants,
et les lances et les écus qu'il n'avait encore jamais vus, avec des couleurs
vertes et vermeilles brillant sous le soleil, et l'or, l'azur et l'argent, tout
cela lui parut très beau et séduisant. Il dit alors: «Ah!
Seigneur Dieu, pardon! Ce sont des anges que j'aperçois ici. Et vraiment,
j'ai commis un grand péché et je me suis mal conduit en disant
que c'étaient des diables. Ma mère m'avait bien dit la vérité
en m'assurant que les anges sont les plus belles créatures qui existent
après Dieu, qui est plus beau que tous. Mais voici le Seigneur Dieu,
je pense, car j'en vois un si beau que les autres, Dieu me protège, n'ont
pas le dixième de sa beauté. Et comme ma mère m'a dit que
l'on doit croire en Dieu et l'adorer, le supplier et l'honorer, j'adorerai celui-ci
et tous les autres avec lui.»
Pour
préparer l'étude du texte:
-
Quel est le sens de cette évocation du printemps?
-
Par quels traits se traduit la naïveté du héros? Y a-t-il,
dans son comportement, des réactions qui révèlent le caractère
d'un futur héros?
Entraîné par sa vocation irrésistible, Perceval quitte sa mère, sans se soucier de sa douleur. Il ne sera pourtant pas fait chevalier à la cour d'Arthur, mais chez le noble Gornemant de Gorre. Après un bref passage au château de la belle Blancheflor, que le nouveau chevalier délivre de ses assiégeants, il arrive à un château mystérieux où il assiste à une non moins mystérieuse procession: c'est le cortège du Graal, première apparition dans la littérature française de cet étrange objet.
Le
cortège du Graal
Que qu'il parloient d'un et d'el,
Uns vaslez d'une chanbre vint,
Qui une blanche lance tint
Anpoigniee par le mileu,
Si passa par entre le feu
Et ces qui el lit se seoient,
Et tuit cil de leanz veoient
La lance blanche et le fer blanc;
S'issoit une gote de sanc
Del fer de la lance au somet
Et jusqu'a la main au vaslet
Coloit cele gote vermoille.
Li vaslez vit cele mervoille,
Qui lesanz est la nuit venuz,
Si s'est de demander tenuz
Comant cele chose avenoit,
Que del chasti li sovenoit
Celui qui chevalier le fist,
Qui li anseigna et aprist
Que de trop parler se gardast;
Si crient que s'il li demandast
Qu'an li tornat a vilenie,
Et por ce n'an demanda mie.
Et lors dui autre vaslet vindrent,
Qui chandeliers an lor mains tindrent,
De fin or, ovrez a neel.
Li vaslet estoient mout bel,
Cil qui les chandeliers portoient.
An chascun chandelier ardoient
Dis chandoiles a tot le mains;
Un graal antre ses deus mains
Une dameisele tenoit
Et avoec les vaslez venoit,
Bele et jointe et bien acesmee.
Quant ele fu leanz antree
A tot le graal qu'ele tint,
Une si granz clartez an vint,
Ausi perdirent les chandoiles
Lor clarté come les étoiles
Qant li solauz lieve, et la lune.
Aprés celi an revint une
Qui tint un tailleor d'argent.
Li graax qui aloit devant,
De fin or esmeré estoit;
Pierres precïeuses avoit
El graal de maintes menieres,
Des plus riches et des plus chieres
Qui an mer ne an terre soient:
Totes autres pierres valoient
Celes del graal sanz dotance.
Tot autresi com de la lance
Par de devant lui trespasserent
Et d'une chanbre an autre alerent.
Et li vaslez les vit passer
Et n'osa mie demander
Del graal cui l'an an servoit,
Que il toz jorz el cuer avoit
La parole au prodome sage.
Se criem que il n'i ait domage,
Que j'ai oï sovant retraire
Que ausi se puet an trop taire
Com trop parler, a la foiee.
Traduction:
Tandis qu'ils parlaient de choses et d'autres, un jeune homme sortit
d'une chambre, tenant une lance blanche empoignée par le milieu; il passa
entre le feu et ceux qui étaient assis sur le lit[24],
et toute l'assistance voyait la lance blanche et le métal blanc, et une
goutte de sang qui, venue de la pointe du fer de la lance, coulait jusqu'à
la main du jeune homme, toute vermeille. Le jeune homme vit donc cette merveille
le soir de son arrivée en cet endroit, et il s'est retenu de demander
l'explication de cette aventure parce qu'il se souvenait de l'avertissement
du maître qui l'avait fait chevalier, et qui lui avait enseigné
et appris à se garder de trop parler. Il craignait, en posant cette question,
de se conduire grossièrement. Et voilà pourquoi il n'a pas posé
de question.
Mais alors deux autres jeunes gens arrivèrent, tenant dans leurs mains
des chandeliers en or fin décorés d'émaux. Ces jeunes gens
étaient très beaux, avec des chandeliers dont ils étaient
porteurs. Sur chaque chandelier brillaient au moins dix chandelles. Puis venait
un graal tenu à deux mains par une demoiselle qui s'avançait avec
les jeunes gens, belle, élégante et parée avec goût.
Quand elle fut entrée dans la salle en tenant le graal, une si grande
clarté se répandit que les chandelles perdirent leur clarté
comme font les étoiles quand le soleil se lève ou la lune. Après
cette demoiselle en arriva une autre, tenant un tailloir en argent. Le graal,
porté en tête du cortège, était d'or pur et fin;
on y voyait des pierres précieuses de plusieurs sortes, les plus riches
et les plus chères que l'on puisse trouver en mer ou dans la terre; car
les pierres du graal surpassaient toutes les autres, sans aucun doute. Comme
pour la lance, on fit défiler ces objets devant le chevalier avant d'entrer
dans une autre chambre. Et le jeune homme les vit passer sans oser demander
à qui l'on destinait le service du graal, car toujours il gardait en
mémoire les paroles de son noble et sage maître. Je crains qu'il
n'en ait dommage, car j'ai souvent entendu dire qu'on peut aussi bien trop se
taire que trop parler.
Pour
préparer l'étude du texte:
-
Quels sont les éléments mystérieux du cortège?
-
Quel est le rôle des commentaires et des interventions du narrateur?
Le lendemain Perceval se réveille dans un château désert. Il apprend également que, s'il avait posé la question, le Roi Pêcheur aurait été guéri et son royaume aurait retrouvé sa prospérité. N'ayant plus de ses nouvelles, le roi Arthur et toute sa cour partent à la recherche du jeune héros. Ils le retrouvent plongé dans une contemplation devant trois gouttes de sang tombées sur la neige...
Les
gouttes de sang sur la neige
Le sol était gelé et enneigé. Avant qu'il n'atteigne les
tentes, voici venir un vol d'oies sauvages que la neige avait éblouies.
Il les a vues et entendues au moment où elles prenaient la fuite devant
un faucon qui fondait sur elles à toute vitesse; il en rattrapa une égarée,
qui s'était séparée des autres, et la bouscula en la faisant
tomber à terre. Mais dans sa précipitation, il dut s'en éloigner
et renonça à la saisir et l'étreindre. Alors Perceval lança
son cheval dans la direction où il avait aperçu le vol. L'oie
avait été blessée au cou et elle avait perdu trois gouttes
de sang qui se répandirent sur la neige blanche, avec l'apparence d'une
coloration naturelle. L'oie [...] s'était envolée, et Perceval
ne vit que la trace de la neige foulée là où l'oie s'était
abattue, et le sang qui était encore apparent. Il s'appuya sur sa lance
pour contempler cette image, car le sang et la neige formaient une composition
qui ressemblait pour lui aux fraîches couleurs qu'avait le visage de son
amie; et il s'absorba dans cette pensée. Il comparait le vermeil sur
le fond blanc de son visage avec les gouttes de sang qui apparaissaient sur
la neige. Tout à cette contemplation, il s'imaginait, dans son ravissement,
voir les fraîches couleurs du visage de sa belle amie. Perceval passa
tout le début de la matinée à rêver sur les gouttes
de sang...
Pour
préparer l'étude du texte:
-
Décelez les éléments symboliques de la scène. Sur
quoi la contemplation se fonde-t-elle?
-
Le «penser» de Perceval traduit-il une évolution du protagoniste?
Dans quel sens?
-
Relevez dans les deux textes ci-dessus quelques éléments d'esthétique
médiévale: le rapport beauté/lumière, l'importance
de l'analogie, etc.
Au
terme de cinq années de vaines errances, sans retrouver le Graal, Perceval
apprend d'un ermite, son oncle, la vraie raison de son échec: par son
départ brutal, il a provoqué la mort de sa mère. Il se
repent.
Le
roman n'est pas achevé et cette «fin ouverte» favorisera
les «continuations» et la constitution d'un cycle du graal (voir
ch. IV).
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© Universitatea
din Bucuresti 2002.
No part of this text may be reproduced in any form without written permission of the University of Bucharest, except for short quotations with the indication of the website address and the web page. Comments to: Mihaela VOICU; Text editor: Laura POPESCU; Last update: July, 2002 |