VI. FORMES BRÈVES

3. La nouvelle courtoise

            Relevant par son sujet de l'éthique courtoise et par ses dimensions ramassées de la forme brève, la nouvelle courtoise reprend une situation-type de la lyrique courtoise. Qu'il s'agisse de la requête amoureuse (Le Lai de l'Ombre de Jean Renart) ou de l'exigence du secret (La Châtelaine de Vergy), ces textes expriment surtout les contradictions insurmontables entre les exigences de la fin'amors et la «réalité» du monde féodal du XIIIe siècle.

            JEAN RENART (première moitié du XIIIe siècle)

            Le Lai de l'ombre (vers 1220)
            Un chevalier a parié qu'il se ferait aimer par une dame qu'il n'a jamais vue. Il lui rend visite, lui déclare son sentiment, implore et finit par la convaincre d'accepter l'anneau qu'il lui offre comme gage de son amour. Ensuite, elle s'étonne de sa faiblesse, rappelle le chevalier et lui rend l'anneau. Le chevalier feint d'obéir, mais sa réaction finale renverse la situation.

            Le chevalier dit: «Dame, je le prendrai à condition d'en faire ma volonté, après la vôtre, encore qu'il ait été à ce doigt que je vois, si beau. - Je vous rends donc l'anneau à condition que vous en usiez ainsi.» Elle n'était ni vieille ni flétrie, l'intelligence du noble chevalier. Le coeur tout embrasé de son amour, il prit l'anneau dans un but bien arrêté, il le regarde tendrement et, au moment de le reprendre, dit: «Grand merci! Pour cela, l'or n'en est pas noirci, s'il vient de ce beau doigt.» Elle en sourit, elle qui croyait qu'il allait le remettre au sien. Mais il commit un acte d'une grande intelligence qui pour lui tourna ensuite à une grande joie. Il s'est penché sur le puits qui n'était profond que d'une toise et demie et ne manqua pas d'apercevoir, dans l'eau claire et belle, l'ombre de la dame qui était l'être au monde qu'il aimait le plus. «Sachez, fait-il, d'un seul mot, que je ne le reprendrai pas. C'est ma douce amie qui l'aura, l'être que j'aime le plus après vous. - Dieu, fait-elle, ici il n'y a que nous! Où l'aurez-vous si tôt trouvée? - Par mon chef, vite vous sera montrée, la sage, la noble femme qui l'aura. - Où est-elle? - Au nom de Dieu, voyez-là, ici, votre belle ombre qui l'attend.» Il prend l'anneau et le tend vers elle. «Tenez, fait-il, ma douce amie! Puisque ma dame n'en veut pas, vous le prendrez bien sans querelle.» L'eau s'est un peu troublée à la chute que fit l'anneau. Et, quand l'ombre se défit, il dit: «Voyez, dame, elle l'a pris!»

            Pour préparer l'étude du texte:
            - Que penser du geste final du chevalier?
            - Renferme-t-il une signification sur le plan de l'écriture?

            La châtelaine de Vergy (milieu du XIIIe siècle)
            Située dans le cadre «réaliste» de «la cour de Bourgogne», cette nouvelle anonyme, une des plus parfaites réussites de la littérature narrative médiévale, veut rappeler l'importance de la loi du secret en amour. La dame de Vergy a accordé son amour à «un chevalier de Bourgogne» à condition que leur liaison reste cachée. Mais la duchesse aime le chevalier, lui déclare sa flamme et est repoussée. Humiliée, elle accuse le jeune homme auprès de son mari de l'avoir requise d'amour. Le duc chasse le jeune homme. Désespéré, le chevalier se décide d'avouer à son seigneur qu'il aime sa nièce, lui faisant promettre de garder le secret. Pressé par sa femme, le duc finit par le dévoiler. La duchesse se venge, en faisant croire à la châtelaine que son amoureux l'a trahie.

El lit s'est lessie cheoir
La chastelaine mout dolente;
Iluec se plaint et se gaimente
Et dist: «Ha! sire Dieus, merci!
Que puet estre que j'ai oï,
Que ma dame m'a fait regret
Que j'ai afetié mon chienet?
Ce ne set ele par nului,
Ce sai je bien, fors par celui
Qui j'amoie et trahie m'a;
Ne ce ne li deïst il ja
S'a li n'eüst grant acointance,
Et s'il ne l'amast sanz doutance
Plus que moi qui il a trahie.
Bien voi que il ne m'aime mie,
Quant il me faut de couvenant.
Douz Dieus! et je l'amoie tant
Comme riens peüst autre amer,
Qu'aillors ne pooie pensser
Nis une eure ne jor ne nuit!
Quar c'ert ma joie et mon deduit,
C'ert mes delis, c'ert mes depors,
C'ert mes solaz, c'ert mes confors.
Comment a lui me contenoie
De pensser, quant je nel veoie!
Ha! amis, dont est ce venu?
Que poez estre devenu,
Qui vers moi avez esté faus?
Je cuidoie que plus loiaus,
Me fussiez, se Dieus me conseut,
Que ne fu Tristans a Yseut; [...]
Quar, se tout le mont et neïs
Tout son ciel et son paradis
Me donast Dieus, pas nel preïsse
Par couvenant que vous perdisse,
Quar vous estiiez ma richece
Et ma santez et ma leece,
Ne riens grever ne me peüst
Tant comme mes las cuers seüst
Que li vostres de riens m'amast.
Ha! fine Amor! et qui penssast
Que cist feïst vers moi desroi,
Qui disoit, quant il ert o moi
Et je faisoie mon pooir
De fere trestout son voloir,
Qu'il ert toz miens et a sa dame
Me tenoit et de cors et d'ame?
Et le disoit si doucement
Que le creoie vraiement.[...]
Qu'a lui amer estoit si buen
Qu'a mon cuer prenoie le suen.
De lui me penssoie autressi
Qu'il se tenoit a mon ami
Toute sa vie et son eage;
Quar bien connois a mon corage,
S'avant morust, que tant l'amaisse
Que aprés lui petit duraisse:
Estre morte o lui me fust mieux
Que vivre si que de mes ieus
Ne le veïsse nule foiz.
Ah! fine Amor! est ce donc droiz
Que il a ainsi descouvert
Nostre conseil? [...]
Ne ma vie ne me plest point;
Ainz pri Dieu que la mort me doinst,
Et que, tout aussi vraiement
Com je ai amé lëaument
Celui qui ce m'a porchacié,
Ait de l'ame de moi pitié,
Et a celui qui a son tort
M'a trahie et livree a mort
Doinst honor, et je li pardon.
Ne ma mort n'est se douce non,
Ce m'est avis, quant de lui vient;
Et quant de s'amor me sovient
Por lui morir ne m'est pas paine.»
Atant se tut la chastelaine,
Fors qu'ele dist en souspirant:
«Douz amis, a Dieu vous commant!»
A cest mot de ses braz s'estraint,
Li cuers li faut, li vis li taint;
Angoisseusement s'est pasmee,
Et gist pale et descoloree
En mi le lit, morte sanz vie.

La châtelaine désespérée
s'est laissée choir sur le lit;
elle se répand alors en gémissements:
«Ah! Seigneur Dieu, dit-elle, pitié!
Qu'ai-je donc entendu?
Madame m'a reproché
d'avoir dressé mon petit chien[59].
Elle ne peut le savoir de personne,
j'en suis sûre, sinon de l'homme
que j'aimais et qui m'a trahie;
et il ne le lui aurait jamais dit
s'il n'était pas très intime avec elle,
et s'il ne l'aimait assurément
plus que moi qu'il a trahie.
Je vois bien qu'il ne m'aime pas,
puisqu'il ne respecte pas notre accord.
Doux Seigneur, et moi qui l'aimais
autant qu'on peut aimer quelqu'un!
Je ne pouvais penser à rien d'autre
à toute heure du jour et de la nuit!
C'était ma joie et mon bonheur,
c'était ma volupté et mon ravissement,
c'était ma consolation et mon réconfort.
Comme je le suivais par la pensée
quand je ne le voyais pas!
Ah! mon ami, comment est-ce arrivé?
Qu'est-il advenu de vous
pour que vous me soyez infidèle?
Je vous imaginais plus loyal
à mon égard, Dieu m'assiste!
que Tristan ne le fut envers Iseut. [...]
Quand Dieu m'aurait donné la terre entière
et même tout son ciel et son paradis,
j'aurais refusé
s'il eût fallu vous perdre,
car vous étiez ma richesse
et ma force et mon bonheur,
et rien n'eût pu me blesser
tant que mon pauvre coeur eût su
que le vôtre avait pour moi quelque amour.
Ah! parfait amour! qui donc eût cru
qu'il m'infligeât cet outrage,
lui qui disait, quand il était avec moi,
et que de mon mieux je m'efforçais
de combler ses désirs,
qu'il était tout à moi et que corps et âme
il me tenait pour sa dame?
Et il le disait si tendrement
que j'avais en lui toute confiance. [...]
C'était si bon de l'aimer
que mon coeur ne faisait qu'un avec le sien.
Je croyais que lui aussi
se considérait comme mon ami
pour toute sa vie.
Je sais bien, mon coeur me le dit,
que, s'il était mort avant moi,
je ne lui aurais guère survécu, tant je l'aimais,
j'aurais préféré mourir avec lui
que vivre sans que mes yeux
le vissent jamais.
Ah! parfait amour! est-il juste
qu'il ait ainsi divulgué notre secret? [...]

La vie n'a plus d'attraits pour moi;
mais je prie Dieu de m'accorder la mort
et, au nom de l'amour
loyal que j'ai porté
à celui qui m'a causé ce mal,
je le prie d'avoir pitié de mon âme
et de combler d'honneurs celui qui injustement
m'a trahie et livrée à la mort;
pour ma part, je lui pardonne.
Et la mort n'est que douceur
à mes yeux, puisqu'elle vient de lui;
au souvenir de son amour,
mourir pour lui ne me fait pas souffrir.»
Alors la châtelaine se tut,
disant seulement dans un soupir:
«Cher ami, je vous recommande à Dieu.»
À ces mots, elle serre ses bras sur sa poitrine,
le coeur lui manque, son teint blêmit.
De douleur elle s'évanouit,
elle gît pâle, livide, en travers du lit,
morte; la vie l'a quittée.

          Pour préparer l'étude du texte:
            - Retrouvez des thèmes et motifs de la fin'amors.
            - Quelle perspective sur la fin'amors ces deux textes (Le Lai de l'ombre et La Châtelaine de Vergy) proposent-ils? Comment le code courtois est-il vu par les deux auteurs?

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Comments to: Mihaela VOICU; Text editor: Laura POPESCU; Last update: July, 2002