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II.
HISTOIRE ET LÉGENDE: LES CHANSONS DE GESTE
1. Le Cycle du Roi |
a.
La Chanson
de Roland (vers 1090)
Charlemagne
combat depuis sept ans en Espagne. Toutes les cités se sont soumises,
à l'exception de Saragosse. Pour faire partir l'empereur, Marsile, le
roi païen, feint de proposer la paix et la soumission. Au terme d'un vif
débat, les Français acceptent. Il s'agit de porter la réponse
au roi Marsile. Roland désigne Ganelon, qui d'ailleurs avait plaidé
pour la conciliation.
Roland
désigne Ganelon ambassadeur chez Marsile
XX.
«Francs chevaliers, dit l'empereur Charles, élisez-moi donc un
baron de ma marche, pour qu'à Marsile il porte mon message». Roland
dit: «Ce sera Ganelon, mon parâtre[1]».
Les Français disent: «Il peut bien le faire. Si vous l'écartez,
vous n'en enverrez pas de plus sage». Et le comte Ganelon en fut saisi
d'angoisse. De son cou, il rejette ses grandes peaux de martre et reste en bliaut
de soie[2]. Il a les yeux
clairs et très fier le visage; noble est son corps et sa poitrine large;
il est si beau que tous ses pairs le contemplent. Il dit à Roland: «Fou!
tu m'as désigné pour aller chez Marsile. Si Dieu me donne d'en
revenir, il t'en naîtra si grand dommage qu'il durera toute ta vie».
Roland répond: «Orgueil et folie! On sait bien que je n'ai cure
de menaces; mais c'est un homme sensé qu'il faut pour un message: si
le roi le veut, je suis prêt à y aller à votre place!»
XXI. Ganelon répond: «Tu n'iras pas à ma place! Tu n'es pas mon vassal et je ne suis pas ton seigneur. Charles commande que je fasse son service: j'irai à Saragosse, vers Marsile. Mais je ferai quelque folie avant d'apaiser ma grande colère». Quand Roland l'entend, il se met à rire.
XXII. Quand Ganelon voit que Roland se rit de lui, il a un tel deuil qu'il manque d'éclater de colère: peu s'en faut qu'il ne perde le sens. Il dit au comte: «Je ne vous aime point: vous avez perfidement tourné vers moi le choix. Droit empereur, me voici présent: je veux remplir mon commandement.
XXIII. À Saragosse, je sais bien que je dois aller. Qui va là-bas ne peut s'en retourner. Par-dessus tout, j'ai pour femme votre soeur, et d'elle un fils, le plus beau qui soit. C'est Baudouin, qui sera un preux. À lui, je laisse mes terres et mes fiefs. Gardez-le bien: je ne le verrai plus de mes yeux». Charles répond: «Vous avez le coeur trop tendre. Puisque je le commande, vous devez y aller».
XXIV. Le roi dit: «Ganelon, avancez et recevez le bâton et le gant. Vous l'avez entendu, c'est vous que les Francs désignent». «Sire, dit Ganelon, c'est Roland qui a tout fait! Je ne l'aimerai jamais de mon vivant, ni Olivier, parce qu'il est son compagnon. Les douze pairs, parce qu'ils l'aiment tant, je les défie ici, sire, devant vous». Le roi dit: «Vous avez trop de colère. Vous irez, certes, puisque je le commande».
XXV.
L'empereur lui tend le gant, le droit; mais le comte Ganelon aurait voulu ne
pas être là: au moment où il allait le prendre, le gant
tomba par terre. Les Français disent: «Dieu! qu'en résultera-t-il?
de ce message nous viendra grande perte». «Seigneurs, dit Ganelon,
vous en entendrez des nouvelles».
Pour
préparer l'étude du texte:
-
En quoi l'épisode annonce-t-il la trahison ultérieure de Ganelon?
Trouvez-vous des justifications à Ganelon? Pourquoi,
du point de vue féodal, son geste est-il toutefois condamnable?
-
Le défi de Ganelon et le mauvais présage de la chute du gant enlèvent-ils
l'intérêt pour la suite?
Arrivé chez Marsile, Ganelon délivre son message, mais fomente sa «laide trahison». Il préparera le guet-appens qui permettra à Marsile de se débarasser de Roland, «le bras droit» de l'empereur: il s'arrangera à faire nommer Roland commandant de l'arrière-garde qu'une armée sarrasine dix fois plus nombreuse attaquera dans le défilé de Roncevaux.
Roland
nommé à l'arrière-garde
LVIII.
«Seigneurs barons, dit l'empereur Charles, voyez les ports et les étroits
passages: désignez-moi qui tiendra l'arrière-garde». Ganelon
répond: «Roland, mon fillâtre: vous n'avez baron d'aussi
grande bravoure». Le roi l'entend et le regarde farouchement. Il lui dit:
«Vous êtes le diable en personne. Au corps vous est entré
une mortelle rage». [...]
LIX. Le comte Roland, quand il s'entend nommer, lui parle en chevalier: «Sire parâtre, je dois beaucoup vous chérir: vous m'avez désigné pour l'arrière-garde! Charles, le roi qui tient la France, n'y perdra, je crois, palefroi ni cheval de somme, sans qu'à l'épée on l'ait d'abord disputé». Ganelon répond: «Vous dites vrai, je le sais bien».
LX. Quand Roland entend qu'il sera à l'arrière-garde, il répond, plein de colère, à son parâtre: «Ah! misérable, mauvais homme de basse naissance: croyais-tu que le gant me tombera des mains, comme à toi le bâton, devant Charles?
LXI. Droit empereur, dit Roland, le baron, donnez-moi l'arc que vous tenez au poing. On ne me reprochera pas, je crois, de l'avoir laissé choir, comme Ganelon de sa main droite, quand il reçut le bâton». L'empereur tient la tête baissée; il tire sa barbe et tord sa moustache; il ne peut s'empêcher de pleurer.
Pour
préparer l'étude du texte:
-
Comparez l'attitude de Roland devant sa désignation à celle de
Ganelon.
-
Analysez le rythme du fragment. Y a-t-il contradiction entre les laisses LIX
et LX?
Apercevant la multitude de païens qui s'approchent à Roncevaux, Olivier conseille à Roland de sonner du cor pour appeler Charlemagne à l'aide.
Roland
refuse de sonner du cor
LXXXIII.
Dist Oliver: «Paien unt grant esforz;
De noz Franceis m'i semblet aveir mult poi!
Compaign Rollant, kar sunez vostre corn,
Si l'orrat Carles, si returnerat l'ost».
Respunt Rollant: «Je feraie que fols!
En dulce France en perdraie mun los.
Sempres ferrai de Durendal granz colps;
Sanglant en ert li branz entresqu'a l'or.
Felun paien mar i vindrent as porz;
Jo vos plevis, tuz sunt jugez a mort».
LXXXIV.
«Cumpainz Rollant, l'olifan car sunez,
Si l'orrat Carles, ferat l'ost returner,
Succurrat nos li reis od sun barnet».
Respont Rollant: «Ne placet Damnedeu
Que mi parent pur mei seient blasmet
Ne France dulce ja cheet en viltet!
Einz i ferrai de Durendal asez,
Ma bone espee que ai ceint al costet;
Tut en verrez le brant ensanglentet.
Felun paien mar i sunt asemblez:
Jo vos plevis, tuz sunt a mort livrez».
LXXXV.
«Cumpainz Rollant, sunez vostre olifan,
Si l'orrat Carles, ki est as porz passant.
Jo vos plevis, ja returnerunt Franc».
«Ne placet Deu, ço li respunt Rollant,
Que ço seit dit de nul hume vivant,
Ne pur paien, que ja seie cornant!
Ja n'en avrunt reproece mi parent.
Quant jo serai en la bataille grant
E jo ferrai e mil colps e. VII. cenz,
De Durendal verrez l'acer sanglant.
Franceis sunt bon, si ferrunt vassalment;
Ja cil d'Espagne n'avrunt de mort guarant».
LXXXVI.
Dist Oliver: «D'iço ne sai jo blasme.
Jo ai veüt les Sarrazins d'Espaigne:
Cuverz en sunt li val e les muntaignes
E li lariz e trestutes les plaignes.
Granz sunt les oz de cele gent estrange;
Nus i avum mult petite cumpaigne».
Respunt Rollant: «Mis talenz en est graigne.
Ne placet Damnedeu ne ses angles
Que ja pur mei perdet sa valur France!
Melz voeill murir que huntage me venget.
Pur ben ferir l'emperere plus nos aimet».
LXXXVII.
Rollant est proz e Oliver est sage.
Ambedui unt merveillus vasselage:
Puis que il sunt as chevals e as armes,
Ja pur murir n'eschiverunt bataille.
Bon sunt li cunte e lur paroles haltes.
Felun paien par grant irur chevalchent.[...]
Traduction:
LXXXIII.
Olivier dit: «Les païens ont de grandes forces; et nos Français,
ce me semble, sont bien peu! Compagnon Roland, sonnez de votre cor; Charles
l'entendra et l'armée reviendra». Roland répond: «J'agirais
comme un fou! En douce France j'en perdrais mon renom. Je vais frapper de Durendal
de grands coups; sanglante en sera la lame jusqu'à l'or du pommeau. Pour
leur malheur les félons païens sont venus à ces ports: je
vous le jure, tous sont voués à la mort».
LXXXIV. «Compagnon Roland, sonnez votre olifant: Charles l'entendra et fera retourner l'armée; il nous secourra, avec tous ses barons». Roland répond: «Ne plaise au Seigneur Dieu que pour moi mes parents soient blâmés, ni que France la douce tombe en déshonneur! Mais je frapperai de Durendal, ma bonne épée que j'ai ceinte au côté: vous en verrez la lame ensanglantée. Pour leur malheur les félons païens se sont rassemblés: je vous le jure, ils sont tous livrés à la mort».
LXXXV. «Compagnon Roland, sonnez votre olifant: Charles l'entendra, qui passe les ports. Je vous le jure, les Français reviendront». «À Dieu ne plaise, répond Roland, que ce soit dit de nul homme vivant que pour des païens j'aie sonné du cor! Jamais mes parents n'en auront le reproche. Quand je serai dans la grande bataille, et que je frapperai mille coups et sept cents, de Durendal vous verrez l'acier sanglant. Les Français sont braves et frapperont vaillamment: ceux d'Espagne ne sauraient échapper à la mort».
LXXXVI. Olivier dit: «Je ne sais où serait le blâme. J'ai vu les Sarrasins d'Espagne: couvertes en sont les vallées et les montagnes et les landes et toutes les plaines. Grandes sont les armées de cette gent étrangère et nous n'avons qu'une bien faible troupe». Roland répond: «Mon ardeur s'en augmente. Ne plaise au Seigneur Dieu ni à ses anges que pour moi France perde sa valeur! Mieux vaut mourir que tomber dans la honte. C'est parce que nous frappons bien que l'empereur mieux nous aime».
LXXXVII. Roland est preux et Olivier est sage. Tous les deux ont une merveilleuse vaillance: puisqu'ils sont à cheval et en armes, même pour la mort ils n'esquiveront pas la bataille. Braves sont les comtes et leurs paroles hautes. Les païens félons chevauchent en grande fureur. Olivier dit: «Roland, voyez leur nombre: ceux-ci sont près de nous, mais Charles est trop loin. Votre olifant, vous n'avez pas daigné le sonner; le roi serait ici et nous n'aurions pas de dommage. Regardez là-haut, vers les ports d'Espagne: vous pouvez voir bien dolente avant-garde. Qui fait celle-ci, jamais n'en fera d'autre». Roland répond: «Ne dites pas un tel outrage! Maudit le coeur qui, dans la poitrine, devient lâche! Nous tiendrons ferme, sur place. C'est de nous que viendront les coups et les combats».
LXXXVIII. Quand Roland voit qu'il y aura bataille, il se fait plus fier que lion ou léopard. Il appelle les Français, s'adresse à Olivier: «Sire compagnon, ami, n'en parlez plus! L'empereur, qui nous laissa les Français, a mis à part ces vingt mille hommes, sachant qu'il n'y avait pas un couard. Pour son seigneur on doit souffrir de grands maux et endurer de grands froids et de grandes chaleurs; on doit perdre du sang et de la chair. Frappe de ta lance, et moi de Durendal, ma bonne épée que le roi me donna. Si je meurs, qui l'aura pourra dire qu'elle fut à un noble vassal».
Pour
préparer l'étude du texte:
-
Relevez les raisons du refus de Roland de sonner du cor.
-
Explicitez les concepts de «prouesse» et de «sagesse».
Le «sage» Olivier est-il moins brave que le «preux»
Roland?
-
Dégagez, à partir du texte, la conception de fidélité
vassalique.
-
Analysez les effets de la répétition épique.
La terrible bataille s'engage. Malgré leur bravoure, les Français succombent sous le nombre des païens. Lorsqu'il n'a plus de doute sur l'issue de la bataille, Roland se décide de sonner du cor. Cette fois-ci c'est Olivier qui s'y oppose.
Roland
sonne du cor
CXXIX.
Roland dit: «Je sonnerai l'olifant. Charles l'entendra, qui passe les
ports. Je vous le jure, les Français reviendront». Olivier dit:
«La honte serait grande et l'opprobre sur tous vos parents: cette honte
durerait toute leur vie! Quand je vous l'ai dit, vous n'en avez rien fait; vous
ne le ferez pas avec mon assentiment. Si vous sonnez du cor, ce ne serait pas
vaillance. Mais vous avez déjà les deux bras sanglants!»
Le comte répond: «J'ai frappé de beaux coups!»
CXXX. Roland dit: «Notre bataille est rude; je sonnerai du cor, le roi Charles l'entendra». Olivier dit: «Ce ne serait pas courage! Quand je vous l'ai dit, compagnon, vous n'en fites rien. Si le roi eût été ici, nous n'aurions pas subi de désastre. Ceux qui sont là n'en doivent avoir blâme. [...]»
CXXXI. Roland dit: «Pourquoi cette colère contre moi?» L'autre répond: «Compagnon, c'est vous le responsable, car vaillance sensée n'est pas folie: mieux vaut mesure que témérité. Les Français sont morts par votre légèreté. Jamais plus nous ne serons au service de Charles. Si vous m'aviez cru, mon seigneur serait revenu; cette bataille, nous l'aurions remportée; ou pris ou mort serait le roi Marsile. Votre prouesse, Roland, c'est pour notre malheur que nous l'avons vue! Charles le Grand ne recevra plus notre aide. Il n'y aura plus un tel homme jusqu'au jugement dernier. Mais vous allez mourir et la France en sera honnie. Aujourd'hui va finir notre loyale amitié: avant ce soir, ce sera la dure séparation».
CXXXII. L'Archevêque les entend se disputer; il pique son cheval de ses éperons d'or pur, vient jusqu'à eux et se met à les réprimander: «Sire Roland, et vous, sire Olivier, pour Dieu, je vous en prie, ne vous querellez pas! Sonner du cor ne nous servirait plus; et cependant cela vaudrait mieux: vienne le roi, il pourra nous venger; ceux d'Espagne ne doivent pas s'en retourner joyeux».
Pour
préparer l'étude du texte:
-
Qu'est-ce qui détermine le changement d'attitude de Roland?
-
En quoi l'épisode est-il symétrique au précédent
et quels sont les effets de la symétrie?
Roland souffle du cor avec une telle force qu'une veine de sa tempe se rompt. Resté seul survivant, après avoir essayé vainement de briser son épée pour éviter qu'elle ne tombe entre les mains des païens, Roland se prépare à la mort.
La
mort de Roland
CLXXII.
Roland frappe au perron de sardoine; l'acier grince, mais ne se brise ni ne
s'ébrèche. Quand il voit qu'il ne la brisera pas, en lui-même
il commence à la plaindre: Ah! Durendal, comme tu es claire et blanche!
Contre le soleil comme tu reluis et reflambes! Charles était aux vaux
de Maurienne, quand du ciel Dieu lui manda par son ange qu'il te donnât
à un comte capitaine; il me la ceignit donc, le noble roi, le Magne.
Par elle je lui ai conquis et Anjou et Bretagne, par elle je lui ai conquis
le Poitou et le Maine, par elle je lui ai conquis Normandie la franche, par
elle je lui ai conquis Provence et Aquitaine, et Lombardie et toute la Romagne;
je lui ai conquis Bavière et toutes les Flandres, la Bulgarie et toute
la Pologne, Constantinople dont il reçut l'hommage, par elle en Saxe
il fait ce qu'il veut, par elle je lui ai conquis Écosse et Irlande,
et Angleterre qu'il tenait pour son domaine; par elle j'ai conquis tant de pays
et de terres que Charles tient, qui a la barbe blanche. Pour cette épée
j'ai douleur et pesance: j'aime mieux mourir que la laisser aux païens.
Seigneur Dieu père, épargne cette honte à la France. [...]
CLXXIV.
Ço sent Rollant que la mort le tresprent,
Devers la teste sur le quer li descent.
Desuz un pin i est alet courant,
Sur l'erbe verte s'i est culchet adenz,
Desuz lui met s'espee e l'olifan,
Turnet sa teste vers la paiene gent:
Pur ço l'at fait que il voelt veirement
Que Carles diet et trestute sa gent,
Li gentilz quens, qu'il fut mort cunquerant.
Cleimet sa culpe et menut et suvant,
Pur ses pecchez Deu en puroffrid lo guant.
CLXXV.
Ço sent Rollant de sun tens n'i ad pluz.
Devers Espaigne est en un pui agut,
A l'une main si ad sun piz batud:
«Deus, meie culpe vers les tues vertuz
De mes pecchez, des granz et des menuz,
Que jo ai fait des l'ure que nez fui
Tresqu'a cest jur que ci sui consoüt!»
Sun destre guant en ad vers Deu tendut.
Angles del ciel i descendent a lui.
CLXXVI.
Li quens Rollant se jut desuz un pin,
Envers Espaigne en ad turnet sun vis.
De plusurs choses a remembrer li prist,
De tantes teres cum li bers cunquist,
De dulce France, des humes de sun lign,
De Carlemagne, sun seignor, kil nurrit;
Ne poet muer n'en plurt e ne suspirt.
Mais lui meïsme ne volt mettre en ubli,
Cleimet sa culpe, si priet Deu mercit:
«Veire Patene, ki unkes ne mentis,
Seint Lazaron de mort resurrexis
E Daniel de leons guaresis,
Guaris de mei l'anme de tuz perilz
Pur les pecchez que en ma vie fis!»
Sun destre guant a Deu en puroffrit.
Seint Gabriel de sa main l'ad pris.
Desur sun braz teneit le chef enclin;
Juntes ses mains est alet a sa fin.
Deus tramist sun angle Cherubin
E seint Michel del Peril;
Ensembl'od elz seint Gabriel i vint.
L'anme del cunte portent en pareïs.
Traduction:
CLXXIV.
Roland sent que la mort le surprend, de la tête vers le coeur elle lui
descend. Sous un pin il est allé en courant, sur l'herbe verte il s'est
couché, face contre terre, il met sous lui l'épée et l'olifant,
tourne sa tête vers la païenne gent: il l'a fait parce qu'il veut
vraiment que Charles dise, ainsi que tous ses gens, que le noble comte est mort
en conquérant. Il bat sa coulpe à petits coups et souvent; pour
ses péchés il tend à Dieu son gant.
CLXXV. Roland sent que son temps est fini. Il est tourné vers l'Espagne, sur un tertre escarpé; d'une main il frappe sa poitrine: «Dieu, par ta puissance, mea culpa pour mes péchés, les grands et les menus, que j'ai commis depuis l'heure de ma naissance jusqu'à ce jour où me voici abattu!» Il a tendu son gant droit vers Dieu; les anges du ciel descendent à lui.
CLXXVI. Le comte Roland gît sous un pin, vers l'Espagne il a tourné son visage. De bien des choses lui vient le souvenir: de tant de terres qu'il a conquises, le vaillant baron, de douce France, des hommes de son lignage, de Charlemagne, son seigneur qui l'a nourri: il ne peut s'empêcher d'en pleurer et d'en soupirer. Mais son âme, il ne veut pas l'oublier, il bat sa coulpe et demande à Dieu merci: «Vrai Père, qui jamais ne mentis, qui ressuscitas des morts saint Lazare et sauvas Daniel des lions, sauve mon âme de tous les périls, pour les péchés que j'ai faits en ma vie!» Il a offert à Dieu son gant droit. Saint Gabriel l'a pris de sa main. Sur son bras, il tient sa tête inclinée; les mains jointes, il est allé à sa fin. Dieu lui envoie son ange chérubin[3] et saint Michel du Péril[4]; avec eux y vint saint Gabriel: ils portent l'âme du comte au paradis.
Pour
préparer l'étude du texte:
-
En quoi la mort de Roland est-elle une mort chevaleresque? Que faut-il penser
de l'énumération des terres conquises par Roland? Analysez la
signification des dernières pensées de Roland.
-
Étudiez le fonctionnement des répétitions épiques;
contribuent-elles à construire une progression?
-
La mort de Roland est dépourvue de caractère tragique. Qu'est-ce
qui contribue à imposer cette atmosphère d'apothéose?
Arrivé
sur le champ de bataille, Charlemagne pleure la mort de son neveu et de ses
compagnons et se lance aussitôt à la poursuite des Sarrasins qu'il
écrase. De retour en France, il fera châtier Ganelon, qu'un duel
judiciaire désigne comme coupable.
b.
Huon de Bordeaux (vers 1250)
Commencé comme une chanson de geste classique, le récit glisse vers la féérie, sans doute sous l'influence de la matière de Bretagne. Ayant tué par méprise le fils de Charlemagne, le jeune Huon devra entreprendre une sorte de pèlerinage en Orient, au cours duquel l'empereur espère le faire périr. C'est dans une forêt enchantée que Huon rencontre le «petit roi de Féérie», l'enchanteur Obéron, personnage promis à un grand avenir littéraire.
Obéron dit: «Tu ne sais pas quel homme tu as rencontré, mais tu le sauras sans plus attendre. Jules César m'a elevé bien tendrement et Morgue le Fée, qui eut tant de beauté, fut ma mère, aussi vrai que Dieu me puisse sauver! Il n'eurent pas d'autre enfant de toute leur vie; à ma naissance, ce fut une grande fête: ils invitèrent tous les barons du royaume. Les fées y vinrent aussi rendre visite à ma mère. L'une d'elle fut mécontente et me donna le don que vous voyez: je serai un petit nain bossu. Et c'est ce que je suis, j'en ai grande douleur: je n'ai pas grandi depuis que j'ai passé trois ans. Quand elle vit qu'elle m'avait ainsi traité, elle voulut améliorer ma situation; elle me donna le don que je vais vous dire: je serai le plus bel homme fait de chair qui fut jamais après Notre Seigneur. Je suis donc tel que vous me voyez, aussi beau que le soleil en été. La seconde fée me donna mieux encore: je connais le coeur de l'homme et ses pensées et je sais dire comment il s'est conduit et quel péché mortel il a commis. La troisième fée me donna mieux encore. Pour me faire du bien et me rendre plus puissant, elle me donna le don que vous allez entendre: il n'y a marche ni pays ni royaume, jusqu'à l'Arbre-Sec, aussi loin qu'on puisse aller, que je ne m'y trouve, selon ma volonté, aussitôt que je l'ai désiré, si je le souhaite au nom de Dieu. Et quand je veux bâtir un palais à plusieurs chambres et à grands piliers, je l'ai aussitôt, vous auriez tort d'en douter. Et j'ai aussitôt toute nourriture que je peux désirer et toute boisson que je veux demander. [...]. La quatrième fée fit une chose admirable: il n'est oiseau, bête ni sanglier, si sauvage et si cruel soit-il, qui, si je veux de ma main l'appeler, ne vienne à moi de son plein gré. Et avec cela, elle me donna encore autre chose: du Paradis je sais tous les secrets et j'entends chanter les anges, là-haut dans le ciel. Et je ne vieillirai jamais de ma vie et, à la fin, quand je voudrai mourir, j'ai mon siège préparé auprès de Dieu.
Pour
préparer l'étude du texte:
-
Obéron vous semble-t-il être un héros typique pour la chanson
de geste? Par quels traits s'en sépare-t-il?
-
Que faut-il penser du dernier don? Est-il conforme à l'orthodoxie chrétienne?
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© Universitatea
din Bucuresti 2002.
No part of this text may be reproduced in any form without written permission of the University of Bucharest, except for short quotations with the indication of the website address and the web page. Comments to: Mihaela VOICU; Text editor: Laura POPESCU; Last update: July, 2002 |