II. HISTOIRE ET LÉGENDE: LES CHANSONS DE GESTE

2. Le cycle de Guillaume


            a. Le Charroi de Nîmes (milieu du XIIe siècle).
            Revenu de la chasse, Guillaume au court nez, appelé aussi Guillaume d'Orange, héros du cycle, apprend qu'il a été oublié par le roi Louis, fils de Charlemagne, lors de la distribution des fiefs. Furieux de cette ingratitude, il se précipite au palais et rappelle au roi les services rendus, qui lui ont valu la couronne (Le Couronnement de Louis). Il refuse avec indignation la réparation que le faible roi voudrait lui offrir et demande l'investiture pour des terres païennes, qu'il jure de conquérir. Il va s'emparer de la cité de Nîmes, à la faveur d'une ruse qui rappelle celle du cheval de Troie.

            Se prenant par la main, ils montèrent au palais[5]. Ils ne se sont arrêtés qu'une fois parvenus dans la grand-salle. Le roi les voit, se lève et vient au-devant d'eux: «Guillaume, dit-il, asseyez-vous donc. - Je n'en ferai rien, sire, dit le comte bien né, mais je voudrais vous dire deux mots et solliciter un présent dont je viens de m'aviser». Et le roi dit: «Béni soit Dieu! Si vous voulez château, cité, bourg ou ville, donjon ou place forte, je vous l'accorde volontiers; si vous voulez la moitié de mon royaume, je vous la donne, seigneur, et de bon coeur, car je vous ai toujours trouvé fidèle, et c'est grâce à vous que je suis roi de France». Guillaume l'entend et éclate de rire: «Jamais je ne vous demanderai pareille faveur, mais je sollicite le royaume d'Espagne, et Tortolouse et Portpaillart-sur-Mer[6], je vous demande aussi la grande cité de Nîmes, Orange enfin, qui a tant de renom. Si vous me les donnez, cela n'implique aucune reconnaissance, car jamais tu n'en as tiré un écu ni un chevalier, et ta richesse n'en souffrira point». Le roi l'entend et éclate de rire.
            «Monseigneur Louis, dit Guillaume le fort, donne-moi pour Dieu tous les cols d'Espagne. La terre est minime, les trésors seront à toi. Mille chevaliers en viendront pour grossir ton armée. Roi, donne-moi la grande Valsure[7] et, avec, Nîmes, la forte place: j'en chasserai les vils païens d'Otrant[8], qui fit périr tant de Français et en a tant chassé de leurs domaines. Si Dieu veut m'aider, par son commandement, sire, je ne vous demande pas d'autre terre. Donnez-moi, sire, et Valsore et Valsure[9], donnez-moi Nîmes aux grandes tours pointues, et puis Orange, la cité redoutable, et le Nîmois et tous ses pâturages, près des ravins où le Rhône a son cours». Et Louis dit: «Beau sire, Dieu vous aide! Un homme seul garderait-il ce fief?» Guillaume dit: «De séjourner n'ai cure. Je chevaucherai le soir et au clair de lune, revêtu de mon haubert, et je chasserai la mauvaise race des païens. - Sire Guillaume, dit le roi, écoutez. Par cet apôtre qu'on adore au pré de Néron[10], cette terre n'est pas à moi, je ne puis vous la donner. Ce sont les Sarrasins et les Slaves qui l'occupent [...]. On doit y couronner le roi Thibaut[11] qui a enlevé Orable, la soeur de l'émir; c'est la plus belle femme qui soit chez les païens et les chrétiens. Aussi je crains, si vous vous y frottez, que vous ne puissiez délivrer cette terre. Mais, s'il vous plaît, restez en ce royaume et partageons également nos cités. Vous aurez Chartres et me laisserez Orléans et la couronne, cela me suffit bien. - Non, sire, dit le baron Guillaume. Que diraient alors les barons du pays? Voyez Guillaume, le marquis au court nez, comme il a bien servi son maître légitime. Il lui a donné la moitié de son royaume et il ne paie pas un denier de rente; il lui a bien rogné ses revenus.»
            «Sire Guillaume, dit le roi, noble guerrier, que vous font d'injustes reproches? je ne veux pas que vous m'abandonniez. Vous aurez Chartres; laissez-moi Orléans et la couronne: je n'en demande pas plus. - Non ! sire, dit Guillaume, je ne cèderai pas pour tout l'or du monde; je ne veux pas réduire votre domaine, mais l'étendre, au contraire, par le fer et l'acier.»

            Pour préparer l'étude du texte:
            - En quoi le texte répond-il à l'idéologie de la croisade?
            - Quelles différences y voyez-vous par rapport à La Chanson de Roland, quant à la relation vassal-suzerain?

                  b. Aliscans (seconde moitié du XIIe siècle)
            Avec la Chanson de Guillaume, Aliscans constitue l'épisode central du cycle de Guillaume. Guillaume livre une bataille désastrueuse dans la plaine des Aliscans, où son neveu Vivien trouve la mort pour avoir voulu respecter son voeu de ne jamais reculer, ne fût-ce d'un pas, devant les Sarrasins. Assailli par les païens, Guillaume revêt l'armure d'un Sarrasin et arrive aux portes d'Orange.

            Le comte Guillaume s'est vivement hâté. Il dit au portier: «Ami, ouvrez la porte! Je suis Guillaume, vous auriez tort de ne pas le croire». Le portier dit: «Un peu de patience!» Il descend rapidement de sa tourelle. Il entre dans le palais de Gloriette[12], vient à Guibourc et lui crie d'une voix forte: «Noble comtesse, pour Dieu, hâtez-vous! Il y a dehors un chevalier armé, sur un cheval: jamais on n'en vit de pareil. Son corps est revêtu d'armes païennes. Il est très grand, en armes, sur son cheval. Il dit qu'il est Guillaume au Court Nez. Venez, dame, pour Dieu, et vous le verrez». Guibourc l'entend: elle en a le sang troublé! Elle descend du palais seigneurial, vient aux meurtrières, là-haut, au-dessus des fossés. Elle dit à Guillaume: «Vassal, que demandez-vous?» Le comte répond: «Dame, ouvrez la porte, promptement, et abaissez-moi le pont! Car voici que me pourchassent vingt mille païens aux heaumes verts gemmeés. S'ils m'atteignent ici, je suis mort, sans rémission. Noble comtesse, pour Dieu, ouvrez la porte promptement, et hâtez-vous». Guibourc répond: «Vassal, vous n'entrerez pas! Je n'ai avec moi aucun homme, sauf ce portier et un clerc ordonné, et un enfant qui n'a pas quinze ans passés. Il n'y a ici que des femmes, le coeur plein d'angoisse pour leurs maris, que mon seigneur a menés à Aliscans, contre les païens infidèles. Il n'y aura porte ni guichet ouverts jusqu'au retour de Guillaume, le noble comte, qui est aimé de moi. Dieu le garde, qui fut tourmenté sur la croix!» Guillaume l'entend; il incline son visage vers la terre; il pleure de tendresse le marquis plein d'honneur: l'eau lui coule, goutte à goutte, le long du nez. Il s'adresse à Guibourc, quand il s'est relevé: «C'est moi, dame, vous auriez tort d'en douter; je suis Guillaume, vous auriez tort de ne pas le croire». Mais Guibourc réplique: «Sarrasin, vous mentez! Par saint Denis, qui est mon protecteur, je verrai votre chef désarmé avant d'ouvrir cette porte, Dieu me protège!»
            Le comte Guillaume était pressé d'entrer. Ce n'est pas merveille! car il a bien à craindre: derrière lui il entend le chemin frémir de cette gent qui ne peut aimer Dieu. «Noble comtesse, dit Guillaume le baron, vous me faites trop longtemps attendre. Voyez ces tertres se couvrir de Sarrasins: s'ils m'atteignent, je suis voué à la mort. - Vraiment, dit Guibourc, j'entends bien à votre langage, que vous ne devez guère ressembler à Guillaume: je ne le vis jamais, pour des Turcs, s'épouvanter. Mais, par saint Pierre que je dois vénérer, il n'y aura porte ni guichet ouverts avant que je voie votre chef désarmé: il y a tant d'hommes qui se ressemblent fort!» Le comte l'entend, baisse sa ventaille, puis lève haut le heaume vert gemmé. Comme Guibourc allait le reconnaître, elle vit parmi la plaine cent païens errer. Ils emmènent trente captifs, qui sont tous bacheliers[13], et trente dames au clair visage... Les païens les battent, puisse Dieu les punir! De la chair ils leur font voler le sang. Dame Guibourc les a entendus crier et implorer de toutes leurs forces le Seigneur Dieu. Elle dit à Guillaume: «Maintenant, j'ai une bonne preuve: si vous étiez sire Guillaume le preux, le "fier bras" dont on fait tant d'éloges, vous ne laisseriez pas les païens emmener vos gens. - Dieu! dit le comte, maintenant elle veut m'éprouver! Je ne saurais rester, dût-on me couper la tête, sans aller, sous ses yeux, les combattre. Pour son amour je dois bien me garder; pour exalter et grandir la loi de Dieu, je dois fatiguer et peiner mon corps». Il relace son heaume, lâche la bride à son cheval et le laisse galoper sous lui, autant qu'il peut. Il va rejoindre et frapper les païens.

            Guibourc, enfin convaincue, permettra à son mari d'entrer. Guillaume repart demander au roi le secours promis. Devant le refus de ce dernier, il réussira quand même à rassembler une troupe, écrasera les païens, vengeant la mort de Vivien.

            Pour préparer l'étude du texte:
            - Relevez l'intérêt dramatique du texte.
            - Quelle image de la femme le texte propose-t-il? Pourriez-vous y trouver des indices du statut réel de la femme au XIIe siècle?

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Comments to: Mihaela VOICU; Text editor: Laura POPESCU; Last update: July, 2002