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IX. LE ROMAN
ET LA NOUVELLE AU XVe SIÈCLE
1. Les Cent Nouvelles nouvelles (vers 1465) |
Signalant par son titre même la référence au Décaméron de Boccace, ce recueil, composé dans le milieu littéraire de la cour de Bourgogne, perpétue plutôt la tradition plaisante et grivoise des fabliaux.
Quarante-cinquième
nouvelle
A
Romme avoit ung Ecossois de l'eage d'environ vingt a XXII ans, lequel par l'espace
de XIIII ans se maintint et conduisit en l'estat et habillement de femme, sans
ce que dedans le dit terme il fust venu a la cognoissance publicque qu'il fust
homme; et se faisoit appeler donne Margarite. Et n'y avoit gueres bon hostel
en la ville de Romme a rate de temps ou il n'eust son tour et cognoissance,
et specialement estoit il bien venu des femmes, comme entre les chambrieres,
meschines de bas estat [servantes], et aussi des aucunes des plus grandes de
Romme. Et affin de vous descouvrir l'industrie de ce bon Escossois, il trouva
fasson d'apprendre a blanchir les draps linges, et s'appelloit la lavendiere.
Et soubz cest umbre [apparence], hantoit, comme dessus est dit, par tout es
bonnes maisons de Romme, car il n'y avoit femme qui sceust l'art de blanchir
draps comme il faisoit. Mais vous devez savoir qu'encores savoit il bien plus.
Car puis qu'il se trouvoit en quelque part a descouvert avecques quelque belle
fille, il luy monstroit qu'il estoit homme. Il demouroit bien souvent, à
cause de faire la buée [la lessive], ung jour et deux jours, es maisons
dessus dictes; et le faisoit on coucher avecques la chambriere et aucunes foiz
avecques la fille. Et bien souvent et le plus, la maistresse, si son mary n'y
estoit, vouloit bien avoir sa compaignie. Et Dieu scet qu'il avoit bien le temps,
et moyennant le labour [travail] de son corps, il estoit bien venu par tout;
et n'y avoit bien souvent meschine ne chambriere qui ne se combatist [fasse
tout son possible] pour lui bailler [offrir] la moitié de son lit. Les
bourgeois mesmes de Romme, a la relacion [sur les dires] de leurs femmes, le
veoient tres voluntiers en leurs maisons. Et s'ilz alloient quelque part dehors,
tresbien leur plaisoit que donne Margarite aidast a garder le mesnage avecques
leurs femmes; et qui plus est, la faisoient coucher avec elles, tant la sentoient
bonne et honeste, comme desus est dit.
Par
l'espace de XIIII ans continua done Margarite sa maniere de faire. Mais Fortune
bailla la cognoissance de l'abus de son estat dessus dit par la bouche d'une
jeune fille, qui dist a son pere qu'elle avoit couché avec elle, et luy
dist qu'elle l'avoit assaillie, et luy dist veritablement qu'elle estoit homme.
Ce pere feist preuve [ajouta foi] a la relacion de sa fille et donne Margarite.
Elle fut regardée par ceulx de la justice, qui trouverent qu'elle avoit
tous telz membres et oustilz que les hommes portent, et que vrayement elle estoit
homme, et non pas femme. Si ordonnerent qu'on le mectroit sur un chariot et
qu'on le mainroit par la ville de Romme, de quarrefour en quarrefour, et la
monstreroit on, voyant chacun, ses genitoires. Ainsi fut fait. Et Dieu scet
que la pouvre donne Margarite estoit honteuse et soupprinse [malheureuse]!
Mais
vous devez savoir que comme le chariot venist en ung quarrefour, et qu'on faisoit
ostension des denrées de donne Margarite, ung Rommain qui le vit dist
tout hault: «Regardez quel galiofle [gredin]: il a couché plus
de vingt nuiz avecques ma femme.» Et le dirent aussi pluseurs aultres
comme luy. Pluseurs ne le dirent point qui bien le savoient, mais pour leur
honneur ilz s'en terent.
En
la fasson que vous oyez fut puny nostre pouvre Escossais qui la femme contrefist.
Et après ceste punicion il fut banny de Romme, [ce] dont les femmes furent
bien desplaisantes. Car onques si bonne lavendiere ne fut, et avoyent bien grant
regret que si meschantement l'avoient perdu.
Pour préparer l'étude du texte:
-
Analyser la structure du récit. Comment le conteur sait-il ménager
ses effets?
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© Universitatea
din Bucuresti 2002.
No part of this text may be reproduced in any form without written permission of the University of Bucharest, except for short quotations with the indication of the website address and the web page. Comments to: Mihaela VOICU; Text editor: Laura POPESCU; Last update: July, 2002 |