XI. LE SPECTACLE THÉÂTRAL MÉDIÉVAL:
DU MYSTÈRE À LA FARCE


1. MYSTÈRES DE LA PASSION

            ARNOUL GRÉBAN (vers 1425 - vers 1495)

            Le Mystère de la Passion (vers 1450)
            Le Mystère de la Passion d'Arnoul Gréban, représenté pour la première fois à Paris, vers 1450, est à juste titre le plus célèbre du genre. Maître ès arts et bachelier en théologie, Gréban fait preuve d'un grand talent poétique et dramatique. L'oeuvre monumentale (près de 35000 vers) comporte un prologue et quatre journées (équivalents approximatifs de l'acte, comportant le nombre de vers susceptibles d'être récités en une journée de représentation), l'action allant de «la création du monde» jusqu'à la Nativité, à la Passion et à la Résurrection de Jésus-Christ.

            Jésus et sa mère
            NOTRE-DAME
Pour ôter cette mort dolente
Qui deux coeurs pour un occirait,
Il m'est avis que bon serait
Que sans votre mort et souffrance
Se fît l'humaine délivrance;
Ou que, s'il vous convient mourir,
Que ce soit sans peine souffrir;
Ou, si la peine doit vous nuire,
Consentez que première je meure;
Ou, s'il faut que mourir vous voie,
Comme pierre insensible sois.
Fils, humblement vous ai servi:
Si n'ai pas vers vous deservi*,                                  *mérité
Chose par quoi deviez débattre*                              *hésiter
À m'octroyer l'un de ces quatre,
Car tous sont en votre puissance.
            JÉSUS
Ma mère et ma douce alliance,*                               *parente
À qui obéissance dois,
Ne vous déplaise cette fois
S'il faut que je désobéisse
Et votre requête escondisse:*                                   *repousse
Ces quatre ne vous puis passer,
Non pas l'une; et devez penser
Que l'Écriture ne ment point.
Et, pour répondre au premier point
Que requérez, que sans mourir
Les humains doive secourir,
Mourir me convient par envie,*                                *de mon plein gré
En adverissant* Isaïe *confirmant
Qui en ses très saints devis*                                     *paroles
A dit de moi: «Sicut ovis
Ad occidendum ducitur»[85].
            NOTRE-DAME
O fils, que ce parler m'est dur
Et mal savourant* à merveille!                                  *désagréable
JÉSUS
[...] Le second point, mère bénigne,
Auquel requérez que je meure
Sans peine qui me puisse nuire
Force est que ja* ne l'obteniez;                                *jamais
Car, comme tous ceux d'Adam nés
Ont péché jusqu'à vous et moi,
Moi, qui humanité reçois*                                        *qui suis devenu homme
Pour tous les humains délivrer,
Dois sur tout mon corps endurer
Excessive peine et amère; [...]
            NOTRE-DAME
O dolente mère pleine d'angoisse!
Oh pitié, oh compassion!
Pourras-tu voir telle passion
Sur ton cher fils exécuter?
O deuil ineffable à porter,
Quel coeur te saura soutenir?
            JÉSUS
Le tiers ne pouvez obtenir,
Ni jamais permettre ne dois
Que mort vous prenne avant moi,
Car votre âme faudrait descendre
Là-bas au limbe[86] et moult attendre
En plainte et lamentation
Jusques à mon ascension,
Qui serait chose moult obscure*                            *très triste, pénible
Et semblerait que n'eusse cure*                             *je ne me soucierais pas
De votre bien et votre honneur.
Du quart ne puis être donneur
Nonobstant qu'il me fût possible,
Il ne serait pas pertinent
Que mère, qui si tendrement
Aime son fils, vît telle pitié
Et son fils à telle mort traictié*                                *soumis
Et de sa dure passion
N'eût en son coeur compassion.
Mais sur ce point vous confortez,
Ma mère, et constamment portez*                         *supportez avec constance
Car du deuil de votre pensée
Serez du tout récompensée
En joie et exultation
Après ma résurrection:
Car alors vous visiterai
Et votre coeur conforterai
De joie et parfaite lumière.
            NOTRE-DAME
Cher fils, quoi que vous requière,
Pardonnez ma simplicité;
Puisqu'il est de nécessité,
Votre bon vouloir en soit fait.

            JEAN MICHEL (mort en 1501)

            Le Mystère de la Passion (1486)
            Originaire d'Angers où il exerce la profession de médecin, Jean Michel y fait représenter son Mystère de la Passion en 1486 (joué à Paris également en 1490, 1498 et 1507). L'auteur déclare ouvertement n'apporter que des «additions et corrections» au texte d'Arnoul Gréban et, effectivement, ses emprunts sont presque littéraux (il s'agit surtout des journées II et III du Mystère de Gréban). Moins savant que son devancier, moins «théologien» surtout, Jean Michel n'en est pas moins lyrique: ses efforts visent à émouvoir les gens simples et ignorants; c'est pourquoi il insiste sur des aspects plaisants ou profanes qui font mieux comprendre le comportement des personnages. Le texte qui suit est un exemple du travail de remaniement que Michel fait subir au texte de son prédecesseur.

            NOTRE-DAME
Puisque ne m'avez accordé
De mes trois pétitions* aucune,                                     *demandes
Au moins, par prière importune,
Vous plaise m'octroyer la quarte.
C'est, s'il faut que mort vous départe*                            *sépare
D'avec moi, et que moi, mère
Vous voie souffrir mort amère
Pour sauver l'homme, je vous prie
Que je sois comme ravie
Et soit ma triste âme suspense*                                       *privée
Pour lors de toute connaissance,
Durant votre si grief tourment,
Sans avoir aucun sentiment
Des douleurs qu'aurez si grandes.
C'est la quarte de mes demandes,
Que je vous requiers de bon coeur.
            JÉSUS
Ce ne serait pas votre honneur
Que vous, mère tant douce et tendre,
Vissiez votre doux fils étendre
En la croix et mettre à grief* mort                                     *cruelle
Sans en avoir aucun remort*                                             *morsure
De douleur et compassion.
Et aussi le bon Siméon[87]
De vos douleurs prophétisa,
Quand entre ses bras m'embrassa,
Que le glaive de la douleur
Vous percerait l'âme et le coeur
Par compassion très amère.
Pour ce, contentes-vous*, ma mère,                                   *résignez-vous
Et confortez en Dieu votre âme:
Soyez forte car oncques* femme                                        *jamais
Ne souffrit tant que vous ferez;
Mais en souffrant mériterez
La lauréole* de martyre.                                                      *couronne de laurier
            NOTRE-DAME
O mon fils, mon Dieu et mon sire,
Je te mercie très humblement
Que tu n'as pas totalement
Obéi à ma volonté.
Excuse ma fragilité,
Si par humaines passions
Ai fait telles pétitions
Qui ne sont mie* recevables.                                                 *point
Tes paroles sont raisonnables
Et tes volontés sont hautaines*,                                              *supérieures
Et les miennes ne sont qu'humaines;
Pour ce, ta divine sagesse
Excuse l'humaine simplesse
De moi, ton indigne servante,
Qui, d'amour maternel fervente*,                                            *brûlant
Ai fait telles requêtes vaines.
            JÉSUS
Elles sont douces et humaines,
Procédant de charité:
Mais la divine volonté
A prévu qu'autrement se fasse.
            NOTRE-DAME
Au moins veuillez, par votre grâce,
Mourir de mort brève et légère!
JÉSUS
Je mourrai de mort très amère.
            NOTRE-DAME
Non pas fort vilaine et honteuse!
            JÉSUS
Mais très fort ignominieuse.
            NOTRE-DAME
Donc bien loin, s'il est permis!
            JÉSUS
Au milieu de tous mes amis.
            NOTRE-DAME
Soit donc de nuit, je vous prie!
            JÉSUS
Mais en pleine heure de midi.
            NOTRE-DAME
Mourrez donc comme les barons!
            JÉSUS
Je mourrai entre deux larrons.
            NOTRE-DAME
Que ce soit sous terre, et sans voix!
            JÉSUS
Ce sera haut pendu en croix.
            NOTRE-DAME
Vous serez au moins revêtu?
            JÉSUS
Je serai attaché tout nu.
            NOTRE-DAME
Attendez l'âge de vieillesse!
            JÉSUS
En la force de ma jeunesse.
            NOTRE-DAME
Ne soit votre sang répandu!
            JÉSUS
Je serai tiré et tendu
Tant qu'on nombrera* tous mes os; [...]                                 *dénombrera
            NOTRE-DAME
À mes maternelles demandes
Ne donnez que réponses dures.
            JÉSUS
Accomplir faut les Écritures.

            Pour préparer l'étude des textes:
            - Comparez les deux textes. Relevez les ressemblances et les différences. À quoi ces dernières tiennent-elles? Quel en est l'effet?
            - En quoi réside, selon vous, l'intérêt de chaque texte?

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Comments to: Mihaela VOICU; Text editor: Laura POPESCU; Last update: July, 2002