III. LA RENAISSANCE DU XIIe SIÈCLE

1. Naissance du lyrisme

            Le «phénomène troubadour», qui connaîtra un rayonnement européen, apparaît vers la moitié du XIIe siècle, dans le Midi de la France.
            La création des troubadours (trouvères au Nord de la France, nom dérivé du verbe trobar, trover, et signifiant «inventer, crééer», ce qui donne d'entrée de jeu une idée assez précise de la façon dont ces poètes percevaient leur statut de créateurs, distinct de celui des vulgaires jongleurs) se caractérise par deux traits essentiels: la transposition des relations féodales dans le registre amoureux et une façon particulière de concevoir le sentiment amoureux, amour de l'amour ou du désir plutôt qu'amour pour une femme «réelle».
            Pour ce qui est du premier aspect, la femme chantée par les troubadours est toujours et obligatoirement une dame, ce qui veut dire que, par convention, elle est d'un rang supérieur à celui de son amoureux et qu'elle est mariée (dame dérive en fait du latin domina, épouse du seigneur, dominus). Ce statut particulier de la femme affecte la relation amoureuse de certains traits distinctifs et exige de l'amant des qualités précises: il doit tout d'abord être totalement soumis à sa dame et consentir dans un esprit de parfaite obéissance à tous ses désirs ou caprices. La qualité de son sentiment sera prouvée par différentes épreuves, dont l'asag ou épreuve de chasteté ne compte pas parmi les moindres. Il doit être généreux et fuir toute forme d'avarice, y compris la tendance possessive qui le déterminerait à vouloir «s'approprier» la dame, qui reste toujours totalement libre d'accorder son amour ou de le refuser. Cette revendication de «liberté» pour la femme explique l'incompatibilité totale entre amour et mariage et la nécessité absolue de l'adultère, et cela pour une raison très simple: le mariage implique justement des obligations réciproques des époux alors que l'amour authentique doit être fondé sur le libre choix. Le statut de la dame et le souci de l'amant pour la réputation de celle-ci imposent à l'amoureux la loi du «bien celar» ou de la discrétion, pour se mettre à l'abri des lauzengiers ou médisants. Dans cette situation délicate, qui peut faire brusquement basculer de la joie à la douleur, l'amant accompli devra faire preuve de mezura, ou équilibre entre raison et passion, ce qui lui permettra de supporter avec une humeur égale les faveurs ou les revers de la fortune. Il va sans dire qu'un coeur noble ne peut être lâche, la prouesse comptant aussi parmi les qualités requises, même s'il ne s'agit pas d'une vertu directement rattachée au domaine sentimental. L'amant possédant au plus haut point toute cette gamme de qualités ne peut pourtant jamais être sûr d'obtenir la merce ou bienveillance de sa dame, celle-ci restant toujours libre d'accorder son coeur ou de le refuser. Il peut être sûr toutefois que son pretz, sa valor vont s'accroître. L'amour pour la dame devient ainsi source de toute valeur et garantie de melhurar, de progrès intérieur de l'amoureux. Cet ensemble de qualités ne le rend donc pas digne d'être aimé, mais d'aimer et la fin'amors ou amour authentique suscite l'exaltation de son être, le joy qui désigne, plus que la joie, le jaillissement de l'énergie vitale. D'où une autre exigence: si cet amour est source d'énergie et de valeur, pour qu'il tende incessamment vers l'exaltation de l'être, il faut que le désir ne s'épuise pas, autrement dit qu'il soit difficilement comblé. La dame doit être donc non pas inaccessible, mais difficilement accessible. En outre, cette tension vers la perfection en amour est source et garantie de perfection poétique. C'est ce qui donne une signification particulière à l'exigence de sincérité: celui qui aime le mieux chante le mieux, la qualité du sentiment étant garantie de la qualité du travail poétique.
            Il convient de rappeler, enfin, que cette poésie est obligatoirement chantée, la canso ou chanson exprimant le mieux le statut de créateurs revendiqué par les troubadours et trouvères, auteurs à la fois des paroles et de la musique, los motz e'l so.
Une distinction supplémentaire est à faire, pour la lyrique occitane uniquement, entre deux écoles poétiques: celle du trobar leu ou plan, supposant une versification simple et un contenu transparent, largement accesible à tous (c'est le sens de leu, large), et le trobar clus, ou cobert, ou ric, poésie hermétique, exigeant une écriture énigmatique (même si le trobar ric vise surtout la beauté formelle, la virtuosité technique), censée mieux traduire l'essence même de l'amour, et ayant pour effet l'obscurité du message, accessible à une élite seulement. Jaufré Rudel, Bernard de Ventadour comptent parmi les meilleurs représentants de la première tendance, alors que Marcabru, Raimbaut d'Orange et, surtout, Arnaut Daniel s'illustrent dans la deuxième.

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Comments to: Mihaela VOICU; Text editor: Laura POPESCU; Last update: July, 2002