X. LA MÉMOIRE DES TEMPS.
CHRONIQUES ET MÉMOIRES


3. PHILIPPE DE COMMYNES (1447-1511)

            Issu d'une famille de fonctionnaires bourguignons, Commynes entre très jeune au service des ducs de Bourgogne, arrivant à jouer un rôle de premier ordre auprès de Charles le Téméraire. C'est en cette qualité qu'il participe à l'entrevue de Péronne (1468) entre son maître et son grand ennemi, le roi de France Louis XI. Flatté et acheté par le roi, il trahira le duc. Récompensé par son geste, il pourra jouer en outre un rôle politique de premier ordre auprès de Louis XI. Après la mort du Téméraire, jugé comme «suspect», il connaîtra une demi-disgrâce, en dépit des quelques missions diplomatiques qu'on lui confie. Après la mort de Louis XI il perdra ses privilèges et sera écarté des affaires publiques.
            Commynes entreprend d'écrire ses Mémoires à la demande de l'archevêque de Vienne, Angelo Cato. Les six premiers livres portent sur le règne de Louis XI. Les livres VII et VIII sont consacrés à l'expédition de Charles VIII en Italie. Fondant sa démarche sur la connaissance intime de Louis XI et sur sa participation directe à l'histoire, Commynes porte un regard lucide sur les événements, qui met en question les mythes chevaleresques et propose un nouveau «modèle» de souverain, préfigurant le Prince de Machiavel.

           Mémoires (1489-1497)
            Prologue
            Monseigneur l'archevêque de Vienne, pour satisfaire à la requête qu'il vous a plu me faire de vous écrire, et mettre par mémoire ce que j'ai su et connu des faits du feu roi Louis onzième, à qui Dieu fasse pardon, notre maître et bienfaiteur, et prince digne de très excellente mémoire, je l'ai fait le plus près de la vérité que j'ai pu et su avoir la souvenance.
            Du temps de sa jeunesse ne saurais parler, sinon pour ce que je lui en ai ouï parler et dire: mais depuis le temps que je vins en son service, jusques à l'heure de son trépas, où j'étais présent, ai fait plus continuelle résidence avec lui, que nul autre de l'état à quoi je le servais, qui pour le moins ai toujours été des chambellans, ou occupé en ses grandes affaires. En lui et en tous autres princes, que j'ai connu ou servi, ai connu du bien et du mal: car ils sont hommes comme nous. À Dieu seul appartient la perfection. Mais, quand en un prince la vertu et bonnes conditions précèdent les vices, il est digne de grande louange: vu que tels personnages sont plus enclins en choses volontaires qu'autres hommes, tant pour la nourriture et légères réprimandes qu'ils ont eu en leur jeunesse, que pour ce que, arrivés à l'âge d'homme, la plupart des gens tâchent à leur complaire, et à leurs complexions et conditions.
            Et pour ce que je ne voudrais point mentir, se pourrait faire qu'en quelque endroit de cet écrit se pourrait trouver quelque chose qui du tout ne serait pas à sa louange; mais j'ai espérance que ceux qui liront considéreront les raisons dessus dites. Et tant osai-je bien dire de lui, à sa louange, qu'il ne me semble pas que jamais j'aie connu nul prince, où il y eut moins de vices qu'en lui, à regarder le tout. Si ai-je eu autant connaissance des grands princes, et autant de communication avec eux, que nul homme qui ait été en France de mon temps, tant de ceux qui ont régné en ce royaume, que en Bretagne, et en ces parties de Flandres, Allemagne, Angleterre, Espagne, Portugal, et Italie, tant seigneurs spirituels que temporels, que de plusieurs autres dont je n'ai eu la vue, mais connaissance par communication de leurs ambassades, par lettres, et par leurs instructions par quoi on peut assez avoir d'information de leurs natures et conditions. Toutefois je ne prétends en rien, en le louant en cet endroit, diminuer l'honneur et bonne renommée des autres; mais vous envoie ce dont promptement m'est souvenu, espérant que vous le demandez pour le mettre en quelque oeuvre, que vous avez intention de faire en langue latine, dont vous êtes bien familier. Par laquelle oeuvre se pourra connaître la grandeur du prince dont vous parlerai, et aussi de votre entendement.

            Pour préparer l'étude du texte:
            - Quel est le projet explicite de Commynes? Établissez un parallèle avec le Prologue de Froissart et relevez les différences.
            - Quel jugement Commynes porte-t-il sur Louis XI? Qu'est-ce qu'il y a de nouveau dans cette attitude?
            - L'auteur apparaît-il dans ce texte? Comment? Se soucie-t-il de sa réputation d'écrivain?

            Le premier Livre des Mémoires rappelle les circonstances de la guerre du Bien Public (1465), révolte des grands féodaux contre Louis XI. Commynes interrompt son récit au chapitre X pour présenter ses réflexions sur le caractère du roi.

            Portrait moral de Louis XI
            Entre tous ceux que j'ai jamais connus, le plus avisé pour se tirer d'un mauvais pas en temps d'adversité, c'était le roi Louis XI, qui se donnait le plus de peine pour gagner un homme qui pouvait le servir ou qui pouvait lui nuire. Et il ne se dépitait pas d'être rebuté tout d'abord par un homme qu'il travaillait à gagner, mais il persévérait en lui promettant largement et en lui donnant en effet argent et dignités qu'il savait de nature à lui plaire; et ceux qu'il avait chassés et repoussés en temps de paix et de prospérité, il les rachetait fort cher quand il en avait besoin, et se servait d'eux sans leur tenir nulle rigueur du passé.
            Il était par nature ami des gens de condition moyenne et ennemi de tous les grands qui pouvaient se passer de lui. Personne ne prêta jamais autant l'oreille aux gens, ne s'informa d'autant de choses que lui, et ne désira connaître autant de gens. Car il connaissait tous les hommes de poids et de valeur d'Angleterre, d'Espagne, du Portugal, d'Italie, des états du duc de Bourgogne, et de Bretagne, aussi à fond que ses sujets. Et cette conduite, ces façons dont il usait, comme je viens de le dire, lui permirent de sauver sa couronne, vu les ennemis qu'il s'était faits lui-même lors de son avènement au trône[83].
            Mais ce qui le servit le mieux, ce fut sa grande largesse, car s'il se conduisait sagement dans l'adversité, en revanche, dès qu'il se croyait en sûreté, ou seulement en trêve, il se mettait à mécontenter les gens pas des procédés mesquins fort peu à son avantage, et il pouvait à grand'peine endurer la paix. Il parlait des gens avec légèreté, aussi bien en leur présence qu'en leur absence, sauf de ceux qu'il craignait, qui étaient nombreux, car il était assez craintif de sa nature. Et quand, pour avoir ainsi parlé, il avait subi quelque dommage ou en avait soupçon et voulait y porter remède, il usait de cette formule adressée au personnage lui-même: «Je sais bien que ma langue m'a causé grand tort, mais elle m'a aussi procuré quelquefois bien du plaisir. Toutefois il est juste que je fasse réparation.» Jamais il n'usait de ces paroles intimes sans accorder quelque faveur au personnage à qui il s'adressait, et ses faveurs n'étaient jamais minces.
            C'est d'ailleurs une grande grâce accordée par Dieu à un prince que l'expérience du bien et du mal, particulièrement quand le bien l'emporte, comme chez le roi notre maître nommé ci-dessus. Mais à mon avis, les difficultés qu'il connut en sa jeunesse, quand, fuyant son père, il chercha refuge auprès du duc Philippe de Bourgogne, où il demeura six ans[84], lui furent très profitables, car il fut contraint de plaire à ceux dont il avait besoin: voilà ce que lui apprit l'adversité, et ce n'est pas mince avantage. Une fois souverain et roi couronné, il ne pensa d'abord qu'à la vengeance, mais il lui en vint sans tarder les désagréments et, du même coup, du repentir; et il répara cette folie et cette erreur en regagnant ceux envers qui il avait des torts.

            Pour préparer l'étude du texte:
            - Comment procède Commynes pour nous faire connaître le roi? Le jugement qu'il porte sur le souverain vous semble-t-il impartial? Rapportez- vous, pour la comparaison, au portrait de Louis IX par Joinville.
            - Étudiez la conception du pouvoir royal selon Commynes.

            Le Livre II accorde une large place à l'entrevue de Péronne entre Louis XI et Charles le Téméraire (octobre 1468), grave imprudence selon Commynes, puisque le roi n'avait pris aucune précaution et s'est trouvé à la merci de son grand ennemi. À cette occasion l'auteur se livre à des considérations sur les enseignements qu'un prince peut tirer de l'histoire.

            Les leçons de l'histoire
            Grant folie est à ung prince de se soubmettre à la puissance d'un autre, par especial quant ilz sont en guerre, et est grand advantaige aux princes d'avoir veü des hystoires en leur jeunesse, èsquelles voyent largement de telles assemblées et de grans fraudes et tromperies et parjuremens que aucuns des anciens ont fait les ung vers les autres, et prinz et tués ceulx qui en telles seüretéz s'estoient fiéz. Il n'est pas dit que tous en ayent usé, mais l'exemple d'ung est assez pour en faire saiges plusieurs et leur donner vouloir de se garder.
Et est, ce me semble (ad ce que j'ay veü par experience de ce monde, où j'ay esté autour des princes l'espace de dix huit ans ou plus, ayant clère congnoissance des plus grandes et secrètes matières qui se soient traictées en ce royaulme de France et seigneuries voysines), l'ung des grandz moyens de rendre ung homme saige, d'avoir leü les hystoires anciennes et apprendre à se conduyre et garder et entreprendre saigement par les hystoires et exemples de noz predecesseurs. Car nostre vie est si briefve qu'elle ne suffit à avoir de tant de choses experience.

            Traduction: C'est une grande folie pour un prince de se mettre sous la puissance d'un autre, spécialement quand ils sont en guerre, et pour les princes c'est un grand avantage d'avoir lu dans leur jeunesse des histoires où l'on parle longuement de telles assemblées, des grandes fraudes, tromperies et parjures que certains anciens ont commis les uns envers les autres en prenant et en tuant ceux qui s'étaient fiés à de telles sûretés. Je ne dis pas que tous l'aient fait, mais l'exemple d'un seul suffit à en rendre sages plusieurs et à leur donner l'idée de se garder.
Et (d'après ce que j'ai vu, par expérience du monde où j'ai vécu dans l'entourage des princes pendant plus de dix-huit ans, ayant claire connaissance des plus grandes et secrètes matières qui aient été traitées dans ce royaume de France et seigneuries voisines), il me semble que l'un des grands moyens de rendre un homme sage est de lui faire lire les histoires anciennes et de lui apprendre à se conduire, à se garder et à agir avec prudence, grâce aux histoires et aux exemples de nos prédécesseurs. Car notre vie est si brève qu'elle ne suffit pas à nous donner l'expérience de tant de choses.

            (Suite de la traduction)
            Ajoutez aussi que nous vivons moins longtemps et que la vie des hommes est plus courte qu'autrefois, que les corps sont moins vigoureux; de plus, nous avons moins de confiance et de loyauté les uns envers les autres. Et je ne saurais dire par quel lien on pourrait s'assurer les uns les autres, et spécialement quand il s'agit des grands, qui sont assez enclins à faire leur volonté sans s'arrêter à d'autre raison. Ce qui est pis, c'est qu'ils sont le plus souvent entourés de gens qui n'ont l'oeil à autre chose qu'à complaire à leurs maîtres et à louer tout ce qu'ils font, bon ou mauvais. Et s'il y en a un qui veuille faire mieux que les autres, tout se trouvera brouillé.
            Je ne puis même pas me retenir de blâmer les seigneurs ignorants. Autour de tous ces seigneurs, se rencontrent volontiers quelques clercs et gens de robe longue, ce qui est normal, et c'est très bien quand ils sont bons, mais c'est bien dangereux dans l'autre cas. À tout propos, ils ont une loi au bec ou une histoire et la meilleure qu'on pourrait trouver viendrait bien mal à propos. Mais les sages, ceux qui ont lu, ne s'y laisseraient pas prendre et ces gens-là ne pourraient pas si facilement leur faire admettre des mensonges [...].
            Je ne veux pas dire que tous les princes se servent de gens de mauvaise condition; mais la plupart de ceux que j'ai connus n'en ont pas toujours été dépourvus. En cas de nécessité, j'ai vu que des sages ont bien su utiliser les plus remarquables et les chercher sans rien épargner.
            Et parmi tous les princes que j'ai connus, le roi, notre maître, a su le mieux honorer et estimer les gens de bien et de valeur. Il était assez lettré. Il aimait à s'enquérir de tout et à tout entendre et il avait le sens naturel parfaitement développé, ce qui vaut mieux que toutes les sciences qu'on peut apprendre dans ce monde. Et tous les livres qu'on a faits ne serviraient à rien, si ce n'était à remettre en mémoire les choses passées. En effet, on voit dans un seul livre, en un mois, plus que n'en sauraient voir de leurs yeux ou connaître par expérience, vingt hommes, vivant les uns après les autres.
            Ainsi, pour conclure cet article, il me semble que Dieu ne peut envoyer plus grande plaie à un pays qu'un prince peu entendu. Car de là viennent tous les autres maux. D'abord en viennent la division et la guerre, car, celui-là laisse toujours son autorité aux mains d'un autre alors qu'il devrait vouloir la garder plus que toute autre chose. Et de cette division, procèdent les famines et les épidémies et les autres maux dont la guerre est cause. Or, pensez quelle douleur peuvent ressentir les sujets d'un prince en voyant que ses enfants sont mal élevés et confiés à des gens de mauvaise condition.

            Pour préparer l'étude du texte:
            - En quoi Commynes fait-il oeuvre de moraliste autant que d'historien?
           - Étudiez l'implication de l'auteur dans son texte. Quel rôle se donne-t-il? Est-il compatible avec le statut de chroniqueur?
           - Comparez ce texte avec l'éloge de la vraie noblesse dans Le Roman de la Rose de Jean de Meun (voir ch. VII) Relevez les ressemblances et les différences.

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Comments to: Mihaela VOICU; Text editor: Laura POPESCU; Last update: July, 2002