VIII. NAISSANCE D'UNE NOUVELLE
PAROLE POÉTIQUE: LE DIT


RUTEBEUF (? - 1280?)

           
           Avec Rutebeuf, dont l'activité littéraire se situe entre 1250 et 1280, la poésie rompt définitivement avec l'univers thématique des troubadours et des trouvères pour entrer résolument dans l'actualité. Poète de profession, dépendant pour vivre de la générosité de ses mécènes, Rutebeuf est l'auteur d'une oeuvre variée, où se mêlent l'attitude polémique contre les ordres mendiants (Dit des Cordeliers, Dit de Guillaume de Saint-Amour, Sur l'hypocrisie), la contestation politique (Renart le Bestourné), l'appel à la croisade (Complainte d'Outremer), où les oeuvres hagiographiques (Vie de sainte Marie l'Égyptienne, Vie de sainte Elysabel de Hongrie) et le miracle dramatique (Miracle de Théophile) coexistent avec des fabliaux plaisants (Le Testament de l'âne, Frère Denise) ou des productions théâtrales burlesques (Dit de l'Herberie, Disputation de Charlot et du Barbier). Sa création lyrique, composée presque exclusivement de dits, semble offrir, à travers les allusions à la pauvreté (Pauvreté Rutebeuf), à la passion du jeu (Griesche d'hiver et Griesche d'été), aux inconvénients du mariage (Mariage Rutebeuf), à l'instabilité de Fortune (Complainte Rutebeuf), l'image d'un moi authentique. Le ton de confession autant que l'habileté rhétorique rendent difficile la distinction entre sincérité et déguisement.

La Griesche[71] d'hiver

Contre le tens qu'arbre desfueille,
Qu'il ne remaint en branche fueille
Qui n'aut a terre,
Por povreté qui moi aterre,
Qui de toutes pars me muet guerre
Contre l'yver,
Dont moult me sont changié li ver,
Mon dit commence trop diver
De povre estoire.
Povre sens et povre memoire
M'a Diex doné, li rois de gloire,
Et povre rente,
Et froit au cul quant bise vente:
Li vens me vient, li vens m'esvente
Et trop sovent
Plusors foïes sent le vent.
Bien le m'ot gresche en covent
Quanque me livre:
Bien me paie bien me delivre,
Contre le sout me rent la livre
De grant poverte.
Povretez est sor moi reverte:
Toz jors m'en est la porte ouverte,
Toz jors i sui
Ne nule foiz ne m'en eschui.
Par pluie moil, par chant essui:
Ci a riche homme!
Je ne dorm que le premier somme.
De mon avoir ne sai la somme,
Qu'il n'i a point.
Diex me fet le tens si a point
Noire mousche en esté me point,
En yver blanche.
Issi sui com l'osiere franche
Ou com li oisiaus seur la branche:
En esté chante,
En yver pleur et me gaimante,
Et me desfeuil ausi com l'ente
Au premier giel.
En moi n'a ne venin ne fiel;
Il ne me remaint rien souz ciel:
Tout va sa voie.
Li envial que j'envioie
M'ont avoié quanques j'avoie
Et forvoié,
Et fors de voie desvoié.
Fols enviaus ai envoié;
Or m'en souvient,
Or voi je bien, tout va, tout vient;
Tout venir, tout aler covient
Fors que, bien fait.
Li dé que li detier ont fait
M'ont de ma robe tout desfait;
Li dé m'ocient;
Li dé m'aguetent et espient,
Li dé m'assaillent et desfient,
Ce poise moi;
Je n'en puis mais se m'esmai.
Ne voi venir avril ne may,
Vez ci la glace
Or sui entreiz en male trace.
Li traïteur de pute estrace
M'ont mis sens robe.
Li siecles est si plains de lobe!

Vers le temps où l'arbre se dépouille,
et qu'il ne reste feuille aux branches
qui ne tombe à terre,
par la pauvreté qui me terrasse
et de toutes parts m'assaille
dans cet hiver
(ce dont mon sort est bien changé!),
je commence ce dit d'inconstance
pour raconter bien pauvre histoire.
Pauvre esprit et pauvre mémoire
m'a donné Dieu, le roi de gloire,
et peu de rente,
et froid au cul quand la bise souffle.
Le vent me vente au visage, le vent
m'évente,
c'est bien souvent que je l'éprouve.
C'est le malheur que me promet le jeu
de dés, quoi qu'il m'accorde:
il me paie bien, il m'affranchit,
et pour un sou me rend une livre
de misère.
De nouveau Pauvreté sur moi se jette:
sa porte m'est toujours ouverte;
je ne cesse de m'y tenir,
jamais je n'en pus échapper.
Sous la pluie je me mouille,
dans la chaleur me dessèche:
voyez quel riche homme cela fait!
Je ne dors que mon premier sommeil;
de ma fortune je ne sais le compte
puisque je ne possède rien.
Dieu m'arrange de façon qu'en été
me pique la mouche noire,
en hiver la mouche blanche.
Me voici comme l'osier sauvage
ou comme l'oiseau sur la branche:
en été je chante, en hiver je pleure
et me lamente et m'effeuille comme
la branche au premier gel.
Il n'y a en moi ni venin ni fiel:
il ne me reste rien au monde,
tout suit son cours.
Les tours que je savais
m'ont dépouillé de mon bien:
ils m'ont égaré
et détourné de mon chemin.
J'ai risqué des coups insensés.
je me le rappelle maintenant.
Je le vois bien, tout va, tout vient;
il faut que tout vienne, que tout s'en
aille, sauf les bienfaits.
Les dés que les fabricants ont faits
m'ont dépouillé de mes vêtements;
les dés me perdent;
les dés me guettent et m'épient,
les dés m'assaillent et me défient,
j'en suis accablé.
Je n'y puis rien si je m'inquiète:
je ne vois venir ni avril ni mai,
voici la glace.
Je me trouve sur la mauvaise pente.
Les trompeurs, maudite engeance,
m'ont pris mon vêtement.
Le monde est tellement perfide!

La Pauvreté Rutebeuf

Je ne sais par ou commencer,
tant j'ai abondance de matière,
pour parler de ma pauvreté.
Pour Dieu je vous prie, franc roi de France,
de me donner quelque chevance*,                                  *biens, subsistance
vous ferez grande charité.
J'ai vécu de l'argent d'autrui
que l'on m'a prêté à crédit.
Maintenant chacun me refuse créance,
me sachant pauvre et endetté.
Vous avez de nouveau quitté le royaume,
vous en qui j'avais mis mon attente.

La cherté du temps et ma famille
qui n'est pas malade, mais toujours en vie,
ne m'ont laissé deniers ni gages;
je trouve des gens entêtés à refuser
et mal instruits à donner;
chacun est expert à garder le sien.
La Mort m'a encore causé de grands dommages,
et vous, bon roi, en deux voyages
vous avez éloigné de moi les bonnes gens
avec le lointain pèlerinage
de Tunis qui est un lieu sauvage
et la méchante race infidèle[72].

Grand roi, s'il arrive que je vous prie en vain,
(avec tous j'ai prié en vain, sans erreur)
il me faut vivre et les vivres me manquent.
Nul ne me soutient, nul ne me donne;
je tousse de froid, je bâille de faim,
dont je suis mort et en mauvais point.
Je suis sans couettes et sans lit;
il n'y a si pauvre jusqu'à Senlis.
Sire, je ne sais où aller;
mes flancs connaissent le paillis,
et lit de paille n'est pas lit,
et en mon lit il n'y a que de la paille.

Sire, je vous fais assavoir
que je n'ai pas de quoi avoir de pain;
à Paris, je suis au milieu de toutes les bonnes choses
et il n'y en a aucune qui soit mienne.
J'y vais peu et j'y prends peu [...].
Je sais le «Pater», mais je ne sais ce qu'est «nôtre»
car la cherté du temps m'a tout ôté,
et il m'a si bien vidé ma maison
que le «Credo» m'est interdit,
et je n'ai pas plus que ce que vous voyez.

La Repentance Rutebeuf

Il me faut laisser la rime,
car je dois bien être inquiet
de l'avoir pratiquée si longtemps;
mon coeur doit bien pleurer
de ce que je ne pus m'employer
à servir Dieu parfaitement.
J'ai mis plutôt mon entendement
à jouer et à me divertir
et ne daignai même psalmodier.
Si ne vient m'aider au jugement
celle en qui Dieu s'incarna,
j'ai conclu un mauvais marché.

J'arriverai tard au repentir.
Hélas moi! mon coeur jamais
n'a su ce qu'était la repentance
et n'a pu consentir à faire le bien.
Comment oserai-je me faire entendre
quand les justes même seront pris de crainte?
J'ai toujours engraissé ma panse
de l'avoir et de la substance d'autrui.
Il n'y a que les bons clercs pour mentir:
si je dis: «C'est par ignorance
que je ne sais ce qu'est la pénitence»,
cela ne peut me garantir.

Garantir! Las! de quelle manière?
Est-ce que Dieu ne me combla pas de bienfaits
en me donnant sens et sagesse,
et en me faisant à sa noble image?
Il me fit encore un don plus précieux
car pour moi il voulut souffrir la mort.
Il me donna la faculté de décevoir
l'Ennemi qui veut m'avoir
et mettre en sa geôle première,
là d'où nul ne se peut racheter:
pour prière ni pour argent
je n'en vois nul qui en revienne.

J'ai fait les volontés du corps,
j'ai fait des rimes et j'ai chanté
sur les uns pour plaire aux autres,
par quoi l'Ennemi m'a enchanté
et mis mon âme à l'abandon
pour la mener au terrible séjour.
Si celle en qui brille toute vertu
ne prend en charge mon affaire,
mon coeur où je trouve tant de vice
m'a doté d'une mauvaise rente.
Médecin ni apothicaire
ne me donneront pas la santé.

La Complainte Rutebeuf

Dieus m'a fet compaignon a Job,
Il m'a tolu a un seul cop
Quanque j'avoie.
De l'ueil destre, dont mieux veoie
Ne voi je pas aler la voie
Ne moi conduire.
A ci dolor dolente et dure
Qu'a miedi m'est nuiz obscure
De celui oeil.
Or n'ai je pas quanque je vueil;
Ainz sui dolenz, et si me dueil
Parfondement,
C'or sui en grant afondement,
Se par cels n'ai relevement
Qui jusqu'a ci
M'ont secoru la lor merci.
Le cuer en ai tristre et noirci
De cest mehaing,
Quar je n'i voi pas mon gaaing [...].
Or a d'enfant geü ma fame;
Mes chevaus a brisié la jame
A une lice;
Or veut de l'argent ma norrice,
Qui m'en destraint et me pelice
Por l'enfant pestre,
Ou il revendra brere en l'estre.
Cil damedieus, qui le fist nestre,
Li doinst chevance
Et li envoist sa soustenance,
Et me doinst encore alejance
Qu'aidier li puisse,
Que la povretez ne lui nuisse
Et que mieus son vivre li truisce
Que je ne fais.
Se je m'esmai, je n'en puis mais
C'or n'ai ne dousaine ne fais
En ma meson,
De busche pour cete saison.
Si esbahiz ne fu mès hom
Com je sui, voir,
C'onques ne fui a mains d'avoir.
Mes ostes veut l'argent avoir
De son osté,
Et j'en ai presque tout osté,
Et si me sont nu li costé
Contre l'yver,
Dont molt me sont changié li ver:
Cist mot me sont dur et diver
Envers antan,
Par poi n'afol quant g'i entan [...].
Li mal ne sevent seul venir;
Tout ce m'estoit a avenir,
S'est avenu.
Que sont mi ami devenu
Que j'avoie si près tenu
Et tant amé?
Je cuit qu'il sont trop cler semé;
Il ne furent pas bien semé,
Si sont failli.
Itel ami m'ont mal bailli,
C'onques tant com dieus m'assailli
En maint costé
N'en vi un seul en mon osté:
Je cuit li vens les a osté,
L'amors est morte:
Ce sont ami que vens emporte,
Et il ventoit devant ma porte;
Ses emporta
C'onques nus ne m'en conforta
Ne du sien riens ne m'aporta.

Dieu m'a fait compagnon de Job.
Il m'a enlevé d'un seul coup
tout ce que j'avais.
De l'oeil droit, dont je voyais le mieux,
je ne vois pas pour aller mon chemin
et me conduire.
C'est là une douleur cruelle
car à midi il fait nuit obscure
pour cet oeil-là.
Je n'ai pas tout ce que je veux
mais je suis dolent, et m'afflige
profondément
de ce que je suis dans un abîme,
si ne m'en tirent ceux-là
qui jusqu'ici
m'ont secouru par leur pitié.
J'ai le coeur triste et assombri
par cette infirmité,
car je n'y trouve pas mon gain.
Maintenant ma femme a accouché,
mon cheval s'est brisé la jambe
sur une barrière,
et ma nourrice veut de l'argent:
elle me tourmente et m'écorche
pour nourrir l'enfant,
ou il reviendra crier dans mon logis.
Que le Seigneur qui le fit naître
lui donne subsistance
et lui envoie de quoi le soutenir
et me donne encore allégement,
afin que je puisse m'occuper de lui,
que la pauvreté ne lui nuise
et qu'il gagne mieux sa vie
que je ne fais.
Si je m'épouvante, je n'en puis mais,
car à cette heure dans ma maison
je n'ai pas une douzaine, pas même
une brassée de bûches pour la saison.
Jamais homme ne fut aussi éperdu
que moi, vraiment,
car jamais je n'eus moins d'argent.
Mon propriétaire m'en réclame
pour son logement,
et je l'ai presque entièrement vidé,
et mes flancs sont nus
contre l'hiver,
ce qui a changé beaucoup mes vers:
ces mots sont pour moi durs et cruels
en comparaison de l'an passé
à peu que je ne m'affole quand j'y songe.
Les maux ne savent pas venir seuls:
tout ce qui pouvait m'arriver
est arrivé.
Que sont devenus mes amis
que j'avais tenus si près de moi
et tant aimés?
Je crois qu'ils sont très clairsemés:
ils ne furent pas bien semés
et ils n'ont pu lever.
De tels amis m'ont mal traité
car jamais, tant que Dieu m'a assailli
de maint côté,
je n'en vis un seul en ma maison:
je crois que le vent les a enlevés,
l'amour est mort,
ce sont amis qu'emporte le vent;
il ventait devant ma porte
et il les emporta,
si bien que nul ne vint me consoler
et m'apporter quelque peu du sien.

            Pour préparer l'étude des textes:
            - Qu'est-ce que ces poèmes de Rutebeuf ont-ils en commun? Peut-on parler d'accents autobiographiques?
            - Décelez les allusions à la réalité présentes dans ces poèmes.
            - Commentez la métaphore du vent dans la Complainte Rutebeuf.
            - Analysez l'habileté rhétorique du poète (rythme, jeux de sonorités, virtuosité des rimes, etc). Ces poèmes vous semblent-ils adaptés à une mise en musique?

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© Universitatea din Bucuresti 2002.
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Comments to: Mihaela VOICU; Text editor: Laura POPESCU; Last update: July, 2002