IV. DU ROMAN À L'HISTOIRE

1. Sommes romanesques et avènement de la prose:
Cycle du Lancelot- Graal

            Au début du XIIIe siècle, la production romanesque est dominée par l'influence exercée par Chrétien de Troyes. Le maître champenois léguait en effet à ses successeurs un temps et un lieu (le topos arthurien), des personnages (la liste des invités aux noces d'Érec constituera pour longtemps une sorte de trésor où les auteurs de romans vont puiser), une structure narrative fondée sur la quête.
            Le succès de la formule romanesque lancée par Chrétien de Troyes et surtout l'inachèvement de son dernier roman, laissant intact le mystère du graal, ont déterminé l'apparition de plusieurs continuations du Conte, en vers. Toutefois, les deux innovations majeures qui affectent l'écriture du roman au début du XIIIe siècle sont le dérimage et la cyclisation. Il s'agit, d'une part, de la substitution du vers par la prose et, d'autre part, de la tendance - conforme à l'esprit de l'époque - à constituer de vastes «sommes romanesques», qui ne sont plus centrées autour d'un seul épisode ou d'un seul personnage, mais prétendent reconstituer l'histoire conjuguée du Graal et du monde arthurien.
            Le point de départ en est l'Estoire dou Graal de Robert de Boron (vers 1200), qui fait du Graal une relique de la Passion et en raconte la trajectoire d'Orient «es vaus d'Avaron», à la Grande Bretagne. Suivie d'un Merlin et d'un Perceval en vers, perdu, l'oeuvre de Robert de Boron propose un schéma ternaire qui raconte l'histoire du Graal depuis l'origine, en passant par le temps d'Arthur et jusqu'à l'effondrement de son royaume. Vers 1220, la trilogie de Robert est mise en prose, jugée plus apte que le vers à exprimer la «sainte vérité» du Graal.
            C'est toujours en prose qu'est composé le cycle du Lancelot-Graal, de vastes dimensions, qui connut un rayonnement immense. Le noyau en est le Lancelot propre (entre 1215-1225), suivi de la Queste del Saint Graal (1225-1230) et de la Mort Artu (vers 1230). Ajoutée après coup (vers 1235), une sorte d'«introduction» retrace sur le modèle de Robert de Boron les origines du graal (L'Estoire del Saint Graal) et celles du monde arthurien (Estoire de Merlin).
            Inspiré de Chrétien de Troyes, le Lancelot propre raconte le «magnifique amour» du héros pour la reine Guenièvre. «Le meilleur chevalier du monde», Lancelot n'est pourtant pas digne d'être le héros du Graal. C'est son fils, le pur Galaad, «serjant (soldat) de Jésus-Christ», qui mènera à terme les aventures du Graal. La Queste del Saint Graal oppose d'ailleurs de façon systématique la traditionnelle chevalerie terrienne à la nouvelle chevalerie célestielle. Cette mise en question de l'institution chevaleresque s'accentue dans la Mort Artu, où les valeurs fondamentales du monde arthurien, la prouesse, l'amour, la fidélité, se dégradent, transformant la cour du roi Arthur en regio dissimilitudinis, région de la dissemblance, incapable de modeler l'espace autre selon ses propres normes et vouée donc à disparaître.

            a. Lancelot

                L'institution de Lancelot
            Enlevé à sa mère par Ninienne, la fée du Lac, qui l'élève dans son domaine, Lancelot lui confie le désir de devenir chevalier. Sa mère adoptive l'instruit sur la dignité de l'ordre chevalersque.

            Sachez bien que les chevaliers ne furent pas créés à la légère, ni compte tenu de leur noblesse d'origine ou de leur naissance plus illustre que celle du commun, car l'humanité descend d'un père et d'une mère uniques. Mais quand l'envie et la convoitise s'accrurent dans le monde et que la force prit le dessus sur le droit, à cette époque les hommes étaient encore égaux en lignage et en noblesse. Mais quand les faibles ne purent plus accepter ni endurer les vexations des forts, ils établirent pour se protéger des garants et des défenseurs pour s'assurer paix et justice et pour mettre fin aux torts et aux outrages dont ils étaient l'objet.
            Pour assurer cette garantie, furent mis en place ceux qui, de l'avis général, avaient le plus de qualités, les grands, les forts, les beaux, les agiles, les loyaux, les preux, les hardis, ceux qui étaient riches en ressources morales et physiques. Mais l'ordre de chevalerie ne leur fut pas conféré à la légère et comme un vain titre, ils durent assumer un lourd poids de devoirs. Savez-vous lequel? À l'origine de l'ordre, il fut imposé à qui voulait être chevalier et qui en obtenait le privilège par légitime élection d'être courtois sans bassesse, bon sans félonie, pitoyable envers les nécessiteux, généreux et toujours prêt à secourir les miséreux, à tuer les voleurs et les meurtriers, à rendre d'équitables jugements sans amour et sans haine, sans faiblesse de coeur pour avantager le tort en portant atteinte au droit, et sans haine pour ne pas nuire au droit en faisant triompher le tort. Un chevalier ne doit, par crainte de la mort, accomplir aucun acte entaché d'un soupçon de honte, mais il doit redouter la honte plus que la mort. La chevalerie a pour mission essentielle de protéger la Sainte Église, à qui il est interdit de prendre une revanche par les armes et de rendre le mal pour le mal [...]. Et sachez qu'à l'origine, comme en témoigne l'Écriture, personne n'avait l'audace de monter sur un cheval sans être chevalier; d'où le nom qui leur fut donné.

            Pour préparer l'étude du texte:
            - Quelle conception de la chevalerie cette énumération de devoirs traduit-elle? S'agit-il tout à fait de la perspective traditionnelle?

             b. La Queste del Saint Graal

            La Pentecôte du Graal
            À une fête de la Pentecôte, devant toute la cour d'Arthur réunie, que Galaad, le Bon Chevalier, vient de rejoindre, le Graal fait brusquement son apparition...

            Et quant il se furent tuit asis par laienz et il se furent tuit acoisiez, lors oïrent il venir un escroiz de tonoire si grant et si merveilleus qu'il lor fu avis que li palés deust fondre. Et maintenant entra laienz uns rais de soleil qui fist le palés plus clers a ses doubles qu'il n'estoit devant. Si furent tantost par laienz tot ausi come s'il fussent enluminé de la grace dou Saint Esperit, et comencierent a resgarder li un les autres; car il ne savoient dont ce lor pooit estre venu. Et neporquant il n'avoit laienz home qui poïst parler ne dire mot de sa bouche: si furent tuit amui grant et petit. Et quant il orent grant piece demoré en tel manière que nus d'aux n'avoit pooir de parler, ainz s'entreresgardoient autresi come bestes mues, lors entra laienz li Sainz Graal cobers d'un blanc samit; mes il n'i ot onques nul qui poïst veoir qui le portoit. Si entra par le grant huis dou palés, et maintenant qu'il i fu entrez fu li palés raempliz de si bones odors come se totes les espices terriennes i fussent espandues. Et il ala par mi le palés tout entor les dois d'une part et d'autre; et tout einsi come il trespassoit par devant les tables, estoient eles maintenant raemplies endroit chascun siege de tel viande come chascuns desirroit. Et quant tuit furent servi et li un et li autre, li Sainz Graax s'en parti tantost, que il ne sorent que il pot estre devenuz ne ne virent quel part il torna.

            Traduction: Ils étaient tous assis et le silence s'était établi lorsque éclata un coup de tonnerre d'une force et d'une violence telles qu'il leur semblât que le château s'écroulait. Puis aussitôt apparut un rayon de soleil qui répandit dans la salle une éblouissante clarté. Tous ceux qui se trouvaient là furent comme illuminés par la grâce du Saint Esprit. Ils se regardèrent les uns les autres, se demandant ce qui avait bien pu se produire, mais tous restaient silencieux, incapables de dire un mot. Ils demeurèrent longtemps ainsi sans pouvoir parler, à se regarder comme des bêtes privées de parole. Alors apparut à l'intérieur de la salle le Saint-Graal que recouvrait une étoffe de soie blanche. Personne ne put voir qui le portait. Il entra par la grand-porte et aussitôt la salle fut emplie d'odeurs si suaves qu'il semblait que toutes les senteurs de la terre y avaient été répandues. Le Saint-Graal passa dans la salle en faisant le tour de chaque table et, chaque fois qu'il passait, apparaissaient à chaque place les mets que chacun désirait. Puis, quand tous furent servis, le Saint-Graal disparut. Nul ne put voir ce qu'il était devenu et où il était parti.

            Pour préparer l'étude du texte:
            - Comparez cette apparition du graal au cortège du Conte du Graal de Chrétien de Troyes. Relevez les ressemblances et les différences.

            Tous les 150 chevaliers, compagnons de la Table Ronde, font serment de partir en quête du Graal. Trois seulement vont réussir: Galaad, Perceval et Bohort. Lancelot, autrefois le «meilleur chevalier du monde», est privé de cet honneur à cause de son amour pour Guenièvre. Un ermite, à qui il se confesse, lui explique...

            ... Lancelot lui dit:
            «Oui, seigneur, il est vrai que je vis en état de péché mortel à cause d'une femme que j'ai aimée toute ma vie, la reine Guenièvre, l'épouse du roi Arthur. Pourtant, c'est elle qui m'a donné en abondance l'or, l'argent et les présents somptueux que j'ai pu distribuer aux chevaliers pauvres. C'est à elle que je dois ma magnificence et le rang élevé que j'occupe. C'est par amour pour elle que j'ai accompli les exploits exceptionnels dont tout le monde parle. C'est elle qui m'a fait passer de la pauvreté à la richesse et de l'infortune à une vie de délices. Mais je sais aussi que c'est à cause du péché que j'ai commis avec elle que Notre-Seigneur s'est tant irrité contre moi». [...]
            L'ermite médite alors un moment puis reprend:
            «... Si l'on considère en effet tous les chevaliers de ce monde, on ne trouverait pas un envers qui Notre Seigneur ait été aussi généreux. Il t'a donné une exceptionnelle beauté. Il t'a donné l'intelligence et le pouvoir de discerner le bien du mal. Il t'a donné la vaillance et l'audace. Il t'a enfin si favorisé que tu as pu mener à bien tout ce que tu as entrepris. Mais toutes ces grâces, Notre Seigneur te les a accordées pour que tu soies son chevalier et son serviteur, pour qu'elles croissent et fructifient en toi et non pour que tu les laisses périr. Or, tu as été un serviteur si mauvais et si infidèle que tu L'as abandonné pour servir son ennemi et que tu t'es sans cesse opposé à Lui. Tu as agi comme le mauvais soldat qui quitte le service de son seigneur dès qu'il a reçu son salaire et qui va aider les adversaires de son ancien maître. Ainsi t'es-tu comporté avec Notre-Seigneur. Après avoir reçu le salaire élevé qu'Il t'a donné, tu L'as quitté pour servir celui qui ne cesse de Le combattre et tu as agi comme personne, je pense, n'aurait osé le faire après avoir reçu un tel salaire». [...].
            «Tu entras donc dans le noble ordre de chevalerie muni de toutes les grâces et de toutes les vertus que peut posséder un être humain, si bien que le Diable, qui le premier poussa l'homme à pécher et le mena à sa perte, te voyant ainsi fortifié et préservé de tous côtés, eut peur de ne pas trouver le moyen de te séduire. Il eut donc peur de t'attaquer de front, persuadé que ses efforts seraient vains, et réfléchit longuement aux moyens de te tromper. Finalement il lui apparut que le plus facile serait de recourir à une femme pour te faire pécher mortellement puisqu'aussi bien notre premier père avait été trompé par une femme. Il entra alors dans le coeur de la reine Guenièvre et la poussa à te regarder avec plaisir tant que tu demeuras dans sa maison, le jour de ton adoubement. Toi, tu t'aperçus qu'elle te regardait et tu commenças à penser à elle. Aussitôt l'Ennemi te décocha ouvertement l'une de ses flèches, avec tant de violence qu'il te fit chanceler. Je veux dire qu'il te fit abandonner le droit chemin et t'engager sur celui que tu ignorais encore, le chemin de la luxure, chemin qui corrompt le corps et l'âme. Dès cet instant, le Diable t'aveugla. Dès que l'ardeur de la luxure échauffa ton regard, tu chassas loin de toi l'humilité et accueillis l'orgueil. Tu te mis à marcher tête haute et tu te dis en toi-même que rien d'autre au monde ne devait compter et ne compterait désormais pour toi que de posséder cette femme qui te semblait si belle. Lorsque le Diable s'aperçut que tu péchais mortellement en pensée et en intention, il entra en ton coeur et chassa Celui que tu avais si longtemps gardé en toi.

            Pour préparer l'étude du texte:
            - Comparez ces fragments aux fragments du Chevalier de la Charrette de Chrétien de Troyes. En quoi renferment-ils une perspective différente de l'amour? Que traduit ce changement de perspective?

            c. La Mort Artu

            Après la disparition du Graal, la cour arthurienne essaie de survivre. En dépit de son voeu de pénitence, Lancelot retombe dans «le péché de la reine». Méprisant toute prudence, les amants sont dénoncés au roi: c'est le début d'une haine implacable qu'Arthur vouera à Lancelot. Poussé par Gauvain à passer sur le continent pour faire la guerre à Lancelot, Arthur sera trahi par Mordret, son fils incestueux, qui veut lui ravir la reine et le royaume. Le vieux roi affronte le traître dans la plaine de Salesbières. La nuit précédant la bataille, Arthur fait un étrange rêve.

            La Roue de Fortune

            Quand il fut endormi, il eut l'impression qu'une dame se présentait à lui, la plus belle qu'il eût jamais rencontrée; elle l'élevait de terre et l'emportait sur la plus haute montagne qu'il eût jamais vue; là elle le faisait asseoir sur une roue. Cette roue comportait des sièges dont les uns montaient et les autres descendaient; le roi regardait en quel point de la roue il était assis et il constatait que son siège était le plus haut de tous. La dame lui demandait: «Arthur, où es-tu? - Dame, disait-il, je suis au sommet d'une roue, mais je ne sais ce qu'elle représente. - C'est, disait-elle, la roue de Fortune.» Elle lui demandait ensuite: «Arthur, que vois-tu? - Dame, disait-il, il me semble que je vois le monde entier. - C'est bien vrai, disait-elle, tu le vois, et il n'y a pas grand-chose dont tu n'aies été le maître jusqu'ici: de tout l'espace circulaire que tu as sous les yeux, tu as été le roi le plus puissant qui s'y soit jamais trouvé. Mais tels sont les honneurs terrestres: personne n'est si haut placé qu'il ne lui faille déchoir de son pouvoir sur le monde.» Elle le prenait alors et le précipitait à terre, si brutalement que le roi Arthur avait l'impression d'être brisé de sa chute, et qu'il perdait toute la force de son corps et de ses membres.

            Pour préparer l'étude du texte:
            - Commentez la figure de la Roue de Fortune. Institue-t-elle la toute-puissance de la fatalité?

            Au terme d'une bataille sans merci, qui signe la fin du monde arthurien, «le père tua le fils et le fils blessa le père à mort». Le vieux roi quitte le champ de bataille accompagné par le seul survivant, son écuyer Girflet.

            La mort du roi Arthur

            Lors apele li rois Girflet et li dist: «Alez en cel tertre ou vos trouveroiz un lac et gitez m'espee la dedenz, car je ne voil pas qu'ele remaigne en cest reingne, que li malvés oir qui i remeindront n'en soient sesi. - Sire, fet-il, ge ferai vostre commandement, mes encore volsisse ge mieuz, s'il vos pleüst, que vos me la donnissiez. - Non ferai, fet li rois, car en vos ne seroit ele mie bien emploiee.» Lors monta Girflet el tertre, et quant il vint au lac, il tret l'espee del fuerre et la commença a regarder; et elle li semble si bone et si bele qu'il li est avis que trop seroit grant domage, s'il la gitoit en cel lac, si com li rois li avoit commandé, car einsi seroit ele perdue; mieuz vient qu'il i giet la seue et qu'il die au roi qu'il l'i a gitee; lors desceint s'espee et la giete el lac, et si repost l'autre dedenz l'erbe; lors vient au roi, si li dist: «Sire, j'ai fet vostre commandement, car j'ai gitee vostre espee el lac. - Et que as tu veü? fet li rois. - Sire, fet-il, ge ne vi riens, se bien non. - Ha! fet li rois, tu me travailles; va arrieres et la giete, car encore ne l'as tu mie gitee.» Et cil retorne meintenant au lac et tret l'espee del fuerre, et le commence trop durement a pleindre, et dist que ce seroit trop granz domages, s'ele estoit einsi perdue; et lors s'apense qu'il i gitera le fuerre et retendra l'espee,car encor porroit avoir mestier a lui ou a autre; si prent le fuerre et le giete el lac erranment, et puis reprent l'espee et la repont souz un arbre, et s'en revient meintenant au roi et dist: «Sire, ore ai ge fet vostre commandement. - Et qu'as tu veü? fet li rois. - Sire, ge ne vi riens que ge deüsse. - Ha! fet li rois, tu ne l'as pas encore gitee; por quoi me travailles tu tant? Va, si la giete, si savras qu'il en avendra, car sanz grant merveille ne sera ele pas perdue.» Quant Girflet voit qu'a fere li couvient, si revient la ou l'espee estoit, si la prent et la commence a regarder trop durement et a pleindre et dit: «Espee bone et bele, tant est granz domages de vos, que vos ne cheez es mains d'aucun preudome!» Lors la lance el lac el plus parfont et au plus loing de lui qu'il puet; et meintenant qu'ele aproucha de l'eve, il vit une main qui issi del lac et aparoit jusqu'au coute, mes del cors dont la mein estoit ne vit il point; et la mein prist l'espee parmi le heut et la commença a branler trois foiz ou quatre contremont.
            Quant Girflet ot ce veü apertement, la mein se rebouta en l'eve a toute l'espee, et il atendi illec grant piece por savoir s'ele se demoustrast plus; et quant il vit qu'il musoit por neant, il se parti del lac et vient au roi; si li dist qu'il a l'espee gitee el lac et li conte ce qu'il avoit veü.

            Traduction: Le roi appela alors Girflet. «Allez là-bas sur ce tertre, lui enjoignit-il; vous y trouverez un lac; jetez-y mon épée, car je ne veux pas qu'elle demeure dans ce royaume, de peur qu'elle n'échoie aux perfides héritiers qui y resteront après nous. - Sire, j'exécuterai vos ordres, encore que je préférerais, s'il vous plaisait, que vous m'en fassiez don. - Non, répliqua le roi, car vous n'en ferez pas assez bon usage.»
            Girflet monta alors sur la colline; parvenu au lac, il tira l'épée du fourreau et se mit à la contempler; elle lui parut une si bonne épée et si belle qu'il pensa que ce serait trop dommage de la jeter dans ce lac, comme le roi lui en avait donné l'ordre, car elle serait ainsi perdue. Mieux valait jeter la sienne à la place et dire au roi que son ordre avait été suivi. Enlevant donc sa propre épée, il la jeta dans le lac, et déposa l'autre sur l'herbe; il revint alors au roi. «Sire, lui dit-il, j'ai fait ce que vous m'aviez commandé, j'ai jeté votre épée dans le lac. - Et qu'as-tu vu? dit le roi. - Sire, je n'ai rien vu, sinon qu'elle était bien dans le lac. - Ah! dit le roi, tu me tourmentes! retourne sur tes pas et jette-la, car ce n'est pas encore fait.» L'autre retourna immédiatement vers le lac, disant que ce serait trop dommage qu'elle soit ainsi perdue. Il pensa alors qu'il pourrait jeter le fourreau et conserver l'épée, car elle pourrait être encore utile à lui ou à un autre. Il prit le fourreau et le jeta précipitamment dans le lac, puis reprit l'épée et la cacha sous un arbre. Il s'en revint aussitôt au roi. «Sire, à présent j'ai accompli votre ordre. - Et qu'est-ce que tu as vu? dit le roi. - Sire, je n'ai rien vu que je n'aurais dû voir. - Ah! dit le roi, tu ne l'as pas encore jetée; pourquoi me mets-tu ainsi à la torture? Va, jette-la, et tu sauras ce qu'il en adviendra, car elle ne disparaîtra pas sans que se produise un grand prodige.» Quand Girflet vit qu'il lui fallait vraiment s'exécuter, il revint là où était l'épée, s'en saisit et resta à la contempler en s'apitoyant sur elle: «Belle et bonne épée, quel dommage pour vous, de ne pas échouer dans les mains de quelque valeureux chevalier!» Puis il la lança au plus profond du lac, et le plus loin qu'il put. Dès qu'elle approcha de l'eau, il vit une main qui sortait du lac et se montrait jusqu'au coude, mais il ne vit rien du corps auquel la main appartenait; la main prit l'épée par la poignée et se mit à la brandir trois ou quatre fois vers le ciel.
            Quand Girflet eut clairement vu ce prodige, la main s'enfonça dans l'eau avec l'épée; il attendit là longtemps pour savoir si elle se manifesterait davantage; quand il comprit qu'il s'attardait en vain, il s'éloigna du lac et vint au roi; il lui dit qu'il avait jeté l'épée dans le lac et lui conta ce qu'il avait vu.

            Pour préparer l'étude du texte:
            - En quoi le texte suggère-t-il un «crépuscule des dieux»?
            - Analysez les éléments merveilleux. La merveille y est-elle exaltée ou, au contraire, banalisée?

 

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Comments to: Mihaela VOICU; Text editor: Laura POPESCU; Last update: July, 2002