1. Naissance du lyrisme
b. Trouvères

            LE CHÂTELAIN DE COUCY (seconde moitié du XIIe siècle)

           Des trente poèmes environ attribués à ce trouvère picard de noble origine, une quinzaine seulement sont authentiques. La thématique y est empruntée aux troubadours, à Bernard de Ventadour notamment. La quête constante de perfection poétique autant qu'amoureuse constitue l'originalité majeure de sa création. Les quelques allusions biographiques dévoilant une fidélité sans faille, de même que sa mort tragique (probablement au cours de la quatrième croisade), ont fait de lui, au XIIIe siècle, le héros de la légende tragique du coeur mangé.

            Chanson

La douce voiz du louseignol sauvage
Qu'oi nuit et jour cointoier et tentir
M'adoucist si le cuer et rassouage
Qu'or ai talent que chant pour esbaudir;
Bien doi chanter puis qu'il vient a plaisir
Cele qui j'ai fait de cuer lige homage;
Si doi avoir grand joie en mon corage,
S'ele me veut a son oez retenir.

Onques vers li n'eu faus cuer ne volage,
Si m'en devroit pour tant mieuz avenir,
Ainz l'aim et serf et aour par usage,
Maiz ne li os mon pensé descouvrir,
Quar sa biautez me fait tant esbahir
Que je ne sai devant li nul language;
Nis reguarder n'os son simple visage,
Tant en redout mes ieuz a departir.

Tant ai en li ferm assis mon corage
Qu'ailleurs ne pens, et Diex m'en lait joïr!
C'onques Tristanz, qui but le beverage,
Pluz loiaument n'ama sanz repentir;
Quar g'i met tout, cuer et cors et desir,
Force et pooir, ne sai se faiz folage;
Encor me dout qu'en trestout mon eage
Ne puisse assez li et s'amour servir.

Je ne di pas que je face folage,
Nis se pour li me devoie morir,
Qu'el mont ne truis tant bele ne si sage,
Ne nule rienz n'est tant a mon desir;
Mout aim mes ieuz qui me firent choisir;
Lors que la vi, li laissai en hostage
Mon cuer, qui puiz i a fait lonc estage,
Ne ja nul jour ne l'en quier departir.

Chançon, va t'en pour faire mon message
La u je n'os trestourner ne guenchir,
Quar tant redout la fole gent ombrage
Qui devinent, ainz qu'il puist avenir,
Les bienz d'amours (Diex les puist maleïr!).
A maint amant ont fait ire et damage;
Maiz j'ai de ce mout cruel avantage
Qu'il les m'estuet seur mon pois obeïr.

            Traduction:
            La douce voix du rossignol des bois que j'entends nuit et jour gazouiller et retentir, m'adoucit et m'attendrit à tel point le coeur que le désir me prend de chanter pour manifester ma gaîté. Il me faut bien chanter puisque cela plaît à celle à qui j'ai fait hommage lige de mon coeur: aussi, dois-je avoir grand'joie dans l'âme si elle veut bien me retenir à son gré.

            Jamais je n'eus envers elle le coeur trompeur ni infidèle: un grand bien devrait m'échoir. Mais je ne cesse de l'aimer, de la servir, de l'adorer, sans pourtant oser lui révéler mon souci amoureux, car sa beauté me bouleverse tellement que je perds en sa présence la parole; et je n'ose même contempler son visage découvert, tant je redoute d'avoir à en détacher les yeux.

            J'ai fixé si fermement en elle mon coeur que je n'adresse nulle part ailleurs ma pensée amoureuse (puisse Dieu me laiser cette joie!), car jamais Tristan qui but le philtre n'aima plus loyalement, sans retour. Je place, en effet, tout en elle, coeur, corps, désir, force, pouvoir. J'ignore si c'est faire une folie. Je doute cependant de pouvoir, dans ma vie entière, servir assez elle et son amour.

            Je ne dis pas que je fasse une chose déraisonnable, pas même si, pour elle, il me fallait mourir, car je ne trouve personne au monde plus belle ni plus sensée; aucun objet n'est plus conforme à mon désir. J'aime mes yeux qui me la firent choisir. Quand je la vis, je lui laissai en otage mon coeur, qui depuis lors a fait chez elle un long séjour, mais je n'entends pas qu'il la quitte jamais.

            Chanson, va transmettre mon message là où je n'ose faire un détour, tant je crains ces stupides fâcheux qui, avant même l'événement, soupçonnent et devinent le bonheur d'amour. Puisse Dieu les maudire! Ils ont causé tristesse et dommage à plus d'un amant. Mais je tire un cruel avantage du fait que c'est contre mon gré que je dois leur obéir.

            Pour préparer l'étude du texte:
            - Repérez les thèmes et motifs de la fin'amors présents dans la chanson.
            - Constituez les champs lexicaux de la chanson. Quelles conclusions peut-on en dégager?

            CONON DE BÉTHUNE (né vers le milieu du XIIe siècle - mort vers 1220)

            Originaire du Pas-de-Calais, le poète participe à la troisième et à la quatrième croisade, prenant part à la conquête de Constantinople. Des 14 pièces qui lui sont attribuées, deux sont des chansons de croisade.

            Chanson de croisade

Hélas! Amour, quelle dure séparation
Il me faudra souffrir de la meilleure
Qui fut jamais aimée et servie!
Que Dieu me ramène à elle par sa bonté
Aussi vraiment que je m'en éloigne avec douleur!
Las! qu'ai-je dit? Je ne m'en éloigne pas:
Si mon corps va servir Notre Seigneur,
Mon coeur tout entier reste en son pouvoir.

Pour lui je m'en vais soupirant en Syrie,
Car je ne dois pas faillir à mon Créateur:
Qui lui fera défaut dans ce besoin d'aide,
Sachez qu'il manquera dans un plus grand besoin.
Et sachent bien les grands et les petits
Qu'on doit là-bas faire acte de chevalerie,
Où l'on conquiert paradis et honneur
Et prix et gloire et l'amour de sa mie.

Dieu! si longtemps nous avons été preux dans l'oisiveté!
Maintenant on verra qui était vraiment preux;
Nous irons venger la honte douloureuse
Dont chacun doit être irrité et honteux,
Car en notre temps est perdu le saint lieu
Où Dieu souffrit pour nous mort angoisseuse;
Si maintenant nous y laissons nos ennemis mortels,
À tout jamais sera notre vie honteuse.

Qui ne veut avoir ici vie ennuyeuse,
Qu'il aille pour Dieu mourir content et joyeux,
Car cette mort est douce et savoureuse,
Dont on conquiert le royaume précieux.
Non, de mort n'en mourra pas un seul,
Mais tous naîtront à une vie glorieuse:
Qui reviendra sera bien heureux,
À jamais en sera l'honneur à son épouse.

Tout le clergé et tous les hommes d'âge
Qui demeureront pour faire l'aumône et le bien
Prendront tous part à ce pèlerinage,
Ainsi que les dames qui vivront chastement,
En étant loyales envers ceux qui y vont,
Et si, par mauvais conseil, elles font folie,
Ce sera avec lâches et mauvaises gens,
Car tous les bons iront dans ce voyage.

Las! je m'en vais, pleurant des yeux,
Là où Dieu veut amender mon coeur,
Et sachez bien qu'à la meilleure femme du monde
Je penserai plus que je ne fais au voyage.

            Pour préparer l'étude du texte:
            - Montrez comment les thèmes et les motifs amoureux se combinent avec les thèmes guerriers.
            - La thématique de la chanson définit un système de valeurs. S'agit-il du système de valeurs courtoises traditionnelles?

                GACE BRULÉ (vers 1159 - après 1213)

            Chevalier champenois, Gace Brulé fut l'un des premiers trouvères à chanter l'amour courtois, thème unique de son oeuvre poétique. Sa création, relativement importante du point de vue quantitatif ainsi que, surtout, son art consommé de versificateur et de musicien, lui valurent une célébrité comparable à celle de Thibaut de Champagne. La chanson citée ci-dessous est une des plus belles aubes, chanson exprimant la tristesse des amants, obligés de se séparer à la pointe du jour.

Quand vois l'aube du jour venir,
Nulle rien ne dois tant haïr,
Qu'elle fait de moi departir*                                          *séparer
Mon ami que j'aime par amour.
Or ne hais rien tant que le jour,
Ami, qui me sépare de vous.

Je ne vous puis de jour voir,
Car trop redoute l'apercevoir,
Et si vous dis trestout pour voir
Qu'aux aguets sont les envieux.
Or ne hais rien tant que le jour,
Ami, qui me sépare de vous.

Quand je me gis dedans mon lit
Et je regarde encoste mi*,                                              *à côté de moi.
Je n'y trouve point mon ami:
Si m'en plains a fins amorous.
Or ne hais rien...

Beau, doux ami, vous en irez:
À Dieu soit votre corps commandé*.                              *recommandé.
Pour Dieu vous prie, ne m'oubliez:
Je n'aime rien autant que vous!
Or ne hais rien...

Or prie à tous les vrais amants
Cette chanson voisent chantant
Ens en dépit des médisants
Et des mauvais maris jaloux.
Or ne hais rien...
(ortographe modernisée)

                COLIN MUSET (première moitié du XIIIe siècle)

            Trouvère champenois d'origine modeste, Colin Muset est l'un des premiers poètes à se mettre en scène, racontant ses aventures de ménestrel itinérant, en quête de mécènes et à la merci de la générosité de ses protecteurs. Vingt chansons de genres divers nous sont parvenues de lui.

            Reverdie

Quand approche le printemps,
J'ai le coeur gai et alerte
À l'époque de Pâques.
Lors je veux faire un triboudel
Car j'aime le bruit et le mouvement,
Vie joyeuse et noble assemblée.
Et quand je suis dans un château
Plein de joyeux passe-temps,
J'y resterais nuit et jour.
Triboudaine et triboudel!
Dieu confonde le musard
Qui n'aime la joie et l'entrain!

Toute joie m'est agréable
Et quand j'entends le flûteau
Sonner avec le tambour,
Demoiselles et damoiseaux
Chantent et mènent grande liesse,
Chacun a chapeau de fleurs.
La verdure et les rameaux,
Et le doux chant des oiseaux
Me remettent en bonne humeur.
Triboudaine, triboudel!
Plus suis content, par saint Marcel!
Que tel qui a château ou tour.

Sire comte, j'ai viellé...

Sire comte, j'ai viellé
Devant vous, en votre hôtel;
Vous ne m'avez rien donné,
Ni mes gages acquitté:
C'est vilenie.
Foi que dois à sainte Marie,
Aussi je ne vous suivrai mie.
Mon aumônière est mal garnie
Et ma bourse mal farcie.

Sire comte, commandez:
Je ferai votre volonté.
Sire, s'il vous plaît,
Faites-moi un beau don
Par courtoisie.
J'ai le désir, n'en doutez mie,
De retourner chez moi.
Quand je vais, bourse dégarnie,
Ma femme ne me sourit guère.

Mais elle me dit: «Empoté,
En quel pays avez-vous été,
Que vous n'avez rien rapporté?
Vous vous êtes amusé
À travers la ville.
Voyez comme votre malle plie!
Elle n'est que de vent farcie.
Honni soit qui a envie
D'être en votre compagnie!»

Quand je viens à ma maison
Et que ma femme a aperçu
Derrière moi le sac enflé,
Et que je suis bien paré
De robe grise,
Sachez qu'elle a vite posé
La quenouille sans feintise;
Elle me rit franchement,
Ses deux bras au cou me lie.

            Pour préparer l'étude du texte:
            - Les chansons de Colin Muset ont-elles une tonalité différente par rapport à celles d'autres poètes courtois? À quoi tient-elle?

                THIBAUT DE CHAMPAGNE (1201-1253).

            Thibaut IV, comte de Champagne, roi de Navarre, est le plus illustre des trouvères. Des 71 compositions lyriques dont il est l'auteur, les chansons d'amour dominent nettement. La légende veut qu'elles aient été dédiées à Blanche de Castille, mère de Louis IX, dont Thibaut aurait été amoureux et pour laquelle il se serait croisé en 1239. Le roi de Navarre reprend dans ses chansons les motifs et clichés de la poésie courtoise, mais l'intérêt de son art réside dans la manière dont il traite sa matière.

            Ainsi que la licorne...

Ausi com l'unicorne sui
Qui s'esbahit en regardant
Quant la pucele va mirant,
Tant est liee de son ennui
Pasmee chiet en son giron;
Lors l'ocit on en traïson.
Et moi ont mort d'autel semblant
Amors et ma dame, por voir:
Mon cuer ont, n'en puis point ravoir.
Je suis comme la licorne
Qui s'ébahit en regardant
Quand elle contemple la pucelle.
Elle est si contente de ce qui lui arrive
Qu'elle tombe pâmée en son giron.
Alors on l'occit traîtreusement.
Et moi, j'ai été tué de telle manière
Par l'Amour et ma dame, vraiment.
Ils ont mon coeur, je ne puis le ravoir.

Dame, quant je devant vous fui
Et vous vi premierement,
Mes cuers aloit si tressaillant
Qu'il vous remest, quand je m'en mui.
Lors fu menez souz raençon
En la douce chartre en prison
Dont li piler sont de Talent,
Et li huis sont de Biau Veoir
Et li anel de Bon Espoir.
Dame, quand je fus devant vous,
La première fois que je vous vis,
Mon coeur battit si fort
Qu'il vous resta, quand je partis.
Lors fut mené sans rançon
Captif en la douce prison
Dont les piliers sont de Désir,
Les portes de Beau Voir
Et les anneaux de Bon Espoir.

De la chartre a la clef Amors
Et si i a mis trois portiers:
Biau Semblant a non li premiers,
Et Biautez cele en fet seignors.
Dangier a mis a l'uis devant
Un ort felon vilain puant
Qui mult est maus et pautoniers.
Cil troi sont et viste et hardi:
Mult ont tost un homme saisi.
Qui porroit sousfrir les trestors
Et les assauz de ces huissiers?
Onques Rollanz ne Oliviers
Ne vainquirent si granz estors;
Ils vainquirent en conbatant,
Mès ceus vaint on humiliant.
Sousfrirs en est gonfaloniers;
En cest estor dont je vous di
N'a nul secors fors de merci
Amour a la clé de la prison
Et il y a mis trois portiers:
Le premier a pour nom Beau Semblant,
À Beauté il a donné le commandement;
Il a mis devant la porte Dangier,
Un sale traître, vilain et puant ,
Qui est très méchant et très lâche.
Ces trois-là sont prestes et hardis:
Ils ont tôt fait de saisir un homme.
Qui pourrait souffrir les tourments
Et les assauts de ces huissiers?
Jamais Roland ni Olivier
N'ont vaincu en de si durs assauts;
Ils vainquirent en combattant,
Mais ceux-là, on les vainc en s'humiliant.
Patience en est le porte-étendard.
En cet assaut dont je vous parle
Il n'y a d'autre secours que de crier merci.

Dame, je ne dout mès rien plus
Que tant faille a vous amer.
Tant ai apris a endurer
Que je suis vostres tout par us;
Et se il vous en pesoit bien,
Ne m'en puis je partir pour rien
Que je n'aie le remembrer
Et que mes cuers ne soit adès
En la prison et de moi près.
Dame, je ne redoute rien plus
Que je cesse de vous aimer.
J'ai tant appris à endurer
Que je suis vôtre par habitude;
Même si cela vous déplaisait fort,
Je ne puis rien faire
Sans garder le souvenir,
Et que mon coeur ne soit toujours
En captivité et près de moi.

Dame, quant je ne sai guiler,
Merciz seroit de seson mès
De soustenir si greveus fès.
Dame, puisque je ne sais tromper,
Il serait bon de m'octroyer la grâce
De soutenir si lourd fardeau.

            Pour préparer l'étude du texte:
            - Analysez les termes, Amour, Beauté, Beau Semblant, Danger, Patience. Quelle est leur fonction?
            - En quoi le recours à l'allégorie modifie la rhétorique traditionnelle de la chanson courtoise?

                 JEAN BODEL (1165 ? - 1210)

            Auteur d'une oeuvre variée, narrative, épique, lyrique, dramatique (il est l'auteur du Jeu de Saint Nicolas), Jean Bodel était membre de la Confrérie des Jongleurs et des Bourgeois d'Arras. Déjà célèbre, il est atteint par la lèpre, au moment où il se préparait à partir pour la Quatrième Croisade. C'est dans ces circonstances qu'il compose ses Congés (1202), où il fait ses adieux à ses amis et à sa ville natale.

            Congés

Pitiés, o ma matire puise,
M'enseigne qu'en cho me deduise
Que jo sor me matire die;
N'est drois que men sens amenuise
Por nul mal qui le cors destruise,
Dont Deus a fait se comandie.
Puis qu'il m'a joé de bondie,
Sans barat et sans truandie
Est drois que jo a cascun ruise
Tel don que nus ne m'escondie,
Congié, ains qu'en me contredie,
Quar adès crien que ne lor nuise.
Pitié où je puise ma matière
M'enseigne à prendre plaisir
À parler de ce qui me touche;
Je ne dois pas laisser mon esprit s'affaiblir
Pour nul mal qui détruit le corps
Dont Dieu a fait ce qu'il a voulu.
Puisqu'il ma joué ce tour,
Sans ruse et sans tromperie
Il est juste que je demande à chacun
Un don que personne ne me refusera,
C'est-à-dire congé, avant qu'on m'interdise,
Car je crains désormais de nuire aux gens.

Congié demant tot premerain
A celui qui plus m'est a main
Et dont jo plus loer me doi:
Johan Bosket, a Deu remain!
Sovant recort et soir et main
Les biens que j'ai trovés en toi.
Se jo plor sovent en requoi,
Assés i a raison por quoi,
Auques anuit et plus demain.
Neporquant, se jo ne vos voi,
Men cuer purement vos envoi:
Tant a en moi remés de sain.[...]
Je demande congé tout d'abord
À celui qui est le plus près de moi
Et dont je dois me louer le plus:
Jean Boschet, reçois mon adieu!
Je me rappelle souvent, soir et matin,
Les bontés que j'ai trouvées en toi.
Si je pleure souvent en secret,
Il y a beaucoup de raisons à cela,
Un peu aujourd'hui et plus demain.
Néanmoins, si je ne vous vois,
Je vous envoie mon coeur simplement:
C'est tout ce qui reste en moi de sain.

Anuis, qui en men cuer abonde,
Salue moi à le reonde
Aras et tote le kemune,
Quar tote onor en aus soronde;
Mais de totes cheles del monde
Mar n'en salueras que une:
L'avoeresse de Betune,
Plus cortoise de sai nisune:
Ch'est li dame de Tenremonde.
Deus qui le fist en plaine lune
Mete en li volenté aucune
Que se plenté en moi esponde.[...]
Douleur, qui en mon coeur abonde,
Salue-moi à la ronde
Arras et toute la commune,
Car tout honneur en eux déborde;
Mais de toutes celles du monde
N'en salueras qu'une seule avec douleur:
L'avoueresse de Béthune;
Je n'en sais aucune plus courtoise:
C'est la dame de Tenremonde.
Dieu, qui la fit naître en pleine lune,
Mette en elle quelque désir
De manifester en moi son abondance.

Seignor, ainchois que jo m'en aille,
Vos proi a cheste definaille
Por Deu et por nativité
Qu'entre vos fachiés une taille
A parfornir cheste bataille
Dont cascuns doit avoir pitié.
Mout m'ariés bien aïreté,
S'a Miaulens m'aviés boté;
Jo ne sai maison qui le vaille;
Pieche a m'a li lius delité,
Quar gent i a de carité:
Bien me sofiroit lor vitaille
Seigneurs, avant que je m'en aille,
Je vous prie à la fin de cet écrit,
Pour Dieu et la Nativité,
Qu'entre vous fassiez une collecte
Pour m'aider à achever cette bataille
Qui doit inspirer pitié à chacun.
Vous m'auriez très bien doté
Si vous m'aviez installé à Meulan;
Je ne connais d'autre maison qui le vaille:
Le lieu me plaît depuis longtemps,
Car il s'y trouve des gens de charité:
J'y serais bien nourri.

            Pour préparer l'étude du texte:
            - Décelez les accents autobiographiques présents dans ce texte.
            - Comment les lieux communs de la poésie courtoise sont-ils adaptés à l'esprit du Congé?

                LE RECLUS DE MOLLIENS (première moitié du XIIIe siècle)

            Appelé reclus parce qu'il avait choisi de vivre dans une cellule accolée à l'église Sainte-Marie à Molliens-Vidame, le moine Barthélémy est l'auteur de deux ouvrages moralisateurs. Le Roman de Carité, écrit vers 1224, est une critique des états du monde. Le Miserere, composé autour de 1230, est une exhortation à la pénitence, s'achevant par une invocation à la Vierge dont nous reproduisons quelques fragments.

O non comparable roïne,
Ki regnes o Dieus sans termine,
O ysopes tous maus purgans
O fame fors, non feminine,
Ki nous remesis en saisine
D'onour, dont Ève fu perdans,
Lune plaine, non descroissans,
Enluminée, enluminans,
Tous tans rëonde et enterine,
O fontaine clere et lavans,
Leve noc cuers et refai blans
Ki sont boous d'amour terrine.
O incomparable reine
Qui règnes avec Dieu sans fin,
O hysope purgeant tous maux,
O femme forte, non féminine,
Qui nous remis en possession
De l'honneur perdu par Ève,
Pleine lune qui ne décroit,
Illuminée, illuminant,
Toujours ronde et entière,
O fontaine, claire qui lave,
Élève et blanchis nos coeurs,
Tout boueux d'amour terrestre.

O Dieu amie graciouse,
O esmeraude preciouse,
O basmes soëf odorans,
O rose tres deliciouse,
O lis de blancour mervellouse,
O paumiers tous tans verdoians,
O olive fructefians,
O prés floris de flours plaisans,
De rosee chelestiouse
Et arosee et arosans,
Nos cuers durs, ses et seelans
De te douche rosee arouse.
Amie de Dieu, pleine de grâce,
O émeraude précieuse,
O baume doucement odorant,
O rose très délicieuse,
O lis de blancheur merveilleuse,
O palmier toujours verdoyant,
O olivier fructifiant,
O pré fleuri de fleurs plaisantes,
De rosée céleste
Arrosée et arrosant,
Nos coeurs durs, secs et assoiffés
Arrose de ta douce rosée.

O nes vaissiaus, monde et mondans,
O honoree, o honorans,
O sor toutes digne d'amour,
O Dieu amie, o Dieu amans,
Fai nous en toie amour flamans,
Estaing en nous mondaine amour!
Après chest temporel sejour,
Nous garantis en chel grant jour
Dont li mondes est atendans,
Vers ten fil, le vrai jugëour,
Ke nous nel sentons vengëour!
Fai nous de nos maus amendans!
O vaisseau net, pur et purifiant,
O honorée, o honorante,
O digne d'amour sur toutes,
Amie de Dieu et son amante,
Embrase-nous de ton amour,
Éteins en nous l'amour du monde!
Après ce séjour temporel
Défends-nous en ce grand jour
Que le monde attend,
Auprès de ton fils, le vrai juge
Afin que nous n'éprouvions sa vengeance!
Purifie-nous de nos maux!

            Pour préparer l'étude du texte:
            - Peut-on trouver des échos de la chanson courtoise dans cette invocation à la Vierge? Comment expliquer ce glissement du registre profane dans le religieux?

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Comments to: Mihaela VOICU; Text editor: Laura POPESCU; Last update: July, 2002