VII. ALLÉGORIE ET «SENS DU MONDE»

1. Un savoir symbolique: les bestiaires

            Les premiers bestiaires en français, rédigés en vers par Philippe de Thaon et Guillaume le Clerc au début du XIIe siècle, dérivent d'un texte latin en vers, Physiologus, à son tour adaptation d'un bestiaire grec, composé au IIe siècle à Alexandrie.

            PIERRE DE BEAUVAIS

            Bestiaire (1206)
            Nous n'avons que peu de renseignements sur l'oeuvre de ce clerc picard, dont l'activité se situe dans la première moitié du XIIIe siècle. Son Bestiaire, le premier rédigé en prose, suit la même source latine du Physiologus.

            La serre[60]
            Il existe dans la mer une bête qui est appelée serre, et qui a de très grandes ailes. Quand elle aperçoit un navire aux voiles déployées, elle se dresse, les ailes étendues, s'élance au-dessus de la mer, et commence à voler à sa poursuite, comme si elle voulait rivaliser avec lui pour le gagner de vitesse. Et c'est pour mettre à l'épreuve sa rapidité qu'elle se mesure ainsi à lui. Et elle vole ainsi au côté du navire, en faisant la course avec lui, sur une distance de bien trente ou quarante stades[61] d'une seule traite. Mais quand le souffle lui manque, elle a honte d'être vaincue. Elle ne renonce pas à la lutte petit à petit, après avoir fait tous ses efforts pour essayer d'atteindre le navire: tout au contraire, aussitôt qu'elle se rend compte qu'elle est dans la nécessité de renoncer à cause de sa grande fatigue, elle abaisse ses ailes et les replie, et se laisse alors aller d'un seul coup jusqu'au fond de la mer. Et les ondes de la mer l'emportent épuisée tout au fond, au lieu dont elle était partie.
            La mer est le symbole de notre monde. Les navires représentent les justes qui ont traversé sans danger, en toute confiance, les tourments et les tempêtes du monde, et qui ont vaincu les ondes mortelles, c'est-à-dire les puissances diaboliques de ce monde. La serre qui veut rivaliser de vitesse avec les navires représente ceux qui d'abord s'attachent aux bonnes oeuvres, et qui ensuite en viennent à renoncer et sont vaincus par de multiples vices, à savoir la convoitise, l'orgueil, l'ivresse, la luxure, et nombre d'autres vices qui les attirent en enfer comme les ondes de la mer attirent la serre vers le fond. Et ceux qui persévèrent dans leurs bonnes dispositions depuis le début jusqu'à leur fin, ceux-là seront sauvés. C'est cela que symbolise cette bête, qui est un poisson de mer fait à la ressemblance d'un animal créé sur terre.

            RICHARD DE FOURNIVAL (1201-1260)

            Le Bestiaire d'Amours (vers 1245)
            Le Bestiaire de Pierre de Beauvais servit de modèle au Bestiaire d'Amours de Richard de Fournival, auteur également d'autres écrits didactiques et ouvrages lyriques. Si son Bestiaire est rédigé toujours en prose, il se distingue de son modèle et aussi de toutes les oeuvres du même genre par ce que les propriétés de l'animal ne servent qu'à l'élaboration des considérations générales sur la tactique amoureuse.

            La serre est un animal marin extraordinairement grand, qui possède des ailes et des plumes d'une taille étonnante, grâce auxquelles elle s'élance au-dessus de la mer plus vite qu'un grand aigle qui vole à la poursuite d'une grue, et ses plumes sont tranchantes comme des rasoirs. Et cette serre dont je vous parle se grise à tel point de sa vitesse que, lorsqu'elle voit un navire fendre rapidement les flots, elle lutte avec le navire pour mettre à l'épreuve sa vitesse, et elle vole au côté du navire en rivalisant de vitesse avec lui, les ailes étendues, sur des distances de bien quarante ou même cent lieues d'une seule traite. Mais quand le souffle lui manque, la serre a honte d'être vaincue: elle ne renonce pas alors à la lutte petit à petit, en faisant de son mieux pour chercher à rattraper le navire: mais au contraire, aussitôt qu'elle a été devancée si peu que ce soit par le navire, elle replie ses ailes et se laisse aller d'un seul coup jusqu'au fond de la mer.
            Je dis que cet homme vous suit exactement de la même manière, aussi longtemps que le souffle ne lui manque pas. Car il accepterait bien d'accomplir votre volonté tant qu'elle ne serait pas contraire à la sienne: mais aussitôt qu'elle lui serait contraire, ce n'est pas seulement un peu de mauvais gré qu'il montrerait à votre égard pour supporter votre volonté ou pour se réconcilier avec vous: au contraire, il vous abandonnerait d'un seul coup à l'occasion d'une colère. Et c'est pour cette raison que je dis que vous le tenez, et qu'il ne tient pas à vous. Mais encore que vous ne me teniez pas, il est bien manifeste que je me tiens à vous: en effet - pardonnez-moi - vous avez tant de fois provoqué ma colère que si j'avais dû, sur un coup de colère, me séparer de vous, c'est que je ne vous aurais pas aimée d'un amour aussi démesuré que je le fais. Mais je vous porte un amour achevé, et je me tiens à vous, de telle sorte que si je vous avais perdue sans espoir, ainsi que je l'ai fait, à ce que je crois - si tant est qu'il soit possible de perdre ce que l'on n'a jamais possédé - je ne m'attacherais pas pour autant ailleurs, pas plus que la tourterelle ne change de mâle, elle qui est d'une nature telle que lorsqu'elle a perdu le mâle, elle n'en prend jamais d'autre par la suite.

            Pour préparer l'étude des textes:
            - Comparez les deux textes. En quoi se ressemblent-ils et en quoi est-ce qu'ils diffèrent?
            - Comparez les deux descriptions en analysant la démarche du système interprétatif. Laquelle vous semble plus adéquate et pourquoi?

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Comments to: Mihaela VOICU; Text editor: Laura POPESCU; Last update: July, 2002