Fondation rationnelle de l’éthique à l’âge
de la science : Karl Otto Apel

   

     Le problème central de Karl Otto Apel est de savoir s’il est oui ou non possible de « fournir une fondation rationnelle ultime de la moralité et de son contenu normatif »  [1] , autrement dit de savoir s’il est oui ou non possible de répondre aux deux questions suivantes : « Pourquoi, d’une manière générale, être moral ? » et « Que signifie être moral ? ». De plus, il entend que la réponse à ces deux questions soit simultanément une réponse au défi du monde d’aujourd’hui, caractérisé essentiellement selon lui par ce qu’il appelle « l’ampleur imprévisible – tant quantitative que qualitative – des conséquences et effets secondaires des actions collectives de l’homme dans le domaine de la science et de la technique fondée sur elle » [2] .

 

     Il est vrai, dit Apel, qu’il y a eu depuis tout temps un clivage entre l’homo sapiens et l’homo faber : « l’invention des outils et des armes a entraîné la séparation chez l’homme, entre le “monde de la perception” lié aux organes [Merkwelt] (et, dans cette mesure, stabilisé), et le “monde de l’action” [Wirkwelt] lié à la technique » [3], ce qui a eu comme conséquence que des inhibitions – comme, par exemple, celle de tuer – ont été levées [4]. Ce fossé entre perception et action a été traditionnellement comblé, dit Apel, par les institutions théogoniques relayées ensuite par les religions mondiales et la philosophie.

 

     Ce qui serait caractéristique toutefois de la modernité ce serait d’une part l’extension sans précédent, sous la poussée de la technique industrielle, des conséquences et des effets secondaires des actions collectives et, d’autre part, une remise en question interne de la morale, plus exactement de la possibilité de la fonder en raison. Selon Apel, le processus occidental de rationalisation et de désenchantement a érigé la science de la nature (« liée a priori au contrôle technique des faits » [5]) en standard en matière de rationalité : celle-ci ne saurait donc être qu’axiologiquement neutre ! Du coup, les valeurs et les normes morales « ne pouvaient être conçues que comme une affaire de sentiments ou de décisions irrationnels » [6]. Peut-on toutefois fonder en raison une morale universellement valide d’« une coopération non parasitaire en vue de la résolution des problèmes de l’humanité », « une morale de la corresponsabilité à l’égard des conséquences qu’entraînent les activités collectives de l’humanité ? » [7]

 

     On peut le faire, affirme Apel, à condition qu’on renonce à cinq présuppositions profondément enracinées dans la philosophie occidentale : (i) le « solipsisme méthodique » de la raison ; (ii) la compréhension du langage et de la communication comme secondaires par rapport à la pensée ; (iii) la compréhension de la fondation soit sur le modèle logico-mathématique (on déduit quelque chose à partir de quelque chose d’autre) soit comme le recours à une évidence de conscience libre de toute interprétation ; (iv) la compréhension de la rationalité comme rationalité logico-mathématique ; (v) la supposition que le fondement ne saurait être que (et il s’agit bien là d’une disjonction exclusive) ou bien un ensemble de principes idéaux anihistoriques ou bien des principes historiques locaux non universalisables. [8]

 

     Je ne commenterai, brièvement, que les trois premières conditions requises, selon Apel, pour qu’il y ait une fondation en raison de l’éthique. Prises ensemble, les deux premières présuppositions reviennent à soutenir qu’il y a la possibilité d’un sens libre de toute interprétation, celui par exemple que les membres du Cercle de Vienne attribuaient aux soi-disant « propositions d’observation », ces énoncés qui figurent dans les protocoles des expériences de laboratoire ou encore celui que Descartes prête à ce qu’il prétend être une expérience absolument aurorale, une expérience pure de toute interprétation sur la base d’une précompréhension et qui n’est pourtant possible que parce qu’il sait déjà ce que penser et ce que être veulent dire : c’est parce qu’il partage avec les autres une langue qu’il peut penser et dire son expérience. Avec les mots de Apel : même le sujet qui pense dans une solitude effective est « dès toujours – en raison de la structure, médiatisée par le langage, de la pensée, et des prétentions à la validité intersubjective : sens, vérité, authenticité et justesse normative – […] membre d’une communauté réelle de communication historique, avec laquelle il doit depuis toujours partager une langue concrète et une précompréhension des problèmes, ainsi qu’un accord minimal sur les certitudes paradigmatiques et les prémisses acceptées de l’argumentation. » Et Apel ajoute : « par là, il est simultanément membre – en raison des prétentions absolument universelles de l’argumentation – d’une communauté idéale de communication, présupposée comme possible et inévitablement anticipée sur un mode contrefactuel » [9] . C’est à ce sujet membre simultanément d’une communauté historique et d’une communauté idéale de communication dont la pensée est toujours médiatisée par le langage de fonder en raison l’éthique.

 

     Une seule remarque quant à la troisième présupposition à éviter : on ne devrait pas, selon Apel, chercher à déduire le fondement en question de quelque chose d’autre, d’un fait ontologique ou anthropologique, car – on le sait depuis Hume – on ne peut pas dériver un devoir-être (une norme) d’un être (un fait). Le fondement ne devrait pas être non plus une évidence de la conscience de soi, du genre « il faut être juste », car une telle évidence ne saurait être une raison.

 

     Si on renonce aux cinq présuppositions mentionnées, pour des raisons du genre de celles que je viens d’invoquer, on est amené à dire que la fondation de la morale devrait être une expérience de pensée (i) différente de la déduction (ou de l’induction), (ii) différente également de l’intuition et (iii) qu’elle devrait être le fait de ce sujet dialogique, membre d’une communauté idéale de communication dont la pensée est toujours médiatisée par le langage. Or, cette expérience, affirme Apel, est celle de l’indépassabilité d’un ensemble de présuppositions de l’argumentation : est indépassable une présupposition qu’on ne saurait contester qu’au risque d’une autocontradiction performative [10], ce qui revient à dire que ces présuppositions ont été depuis déjà toujours reconnues et acceptées par tous les participants à l’argumentation. En effet, contester c’est une forme d’argumentation : en contestant quelque chose j’accepte donc les règles et les normes de l’argumentation et le quelque chose que je conteste ne saurait être que justement ce que j’ai déjà accepté en m’engageant dans la présente argumentation. Avec les mots de Apel : « celui qui argumente a, par là même, déjà foulé le sol de la raison communicationnelle discursive, et a en conséquence reconnu ses normes » [11]. « Ce qui, dans ce sens, est indépassable pour l’argumentation, cela est fondé de façon ultime, au sens pragmatico-transcendantal » [12].

 

     Dans la mesure où nous sommes des sujets argumentants, nous avons donc depuis toujours reconnu, affirme Apel, un ensemble de normes morales, notamment celles qui rendent possible l’argumentation :

 

·        ·la norme fondamentale de justice (« c’est-à-dire du droit égal de tous les partenaires de discussion possibles à employer tous les actes de langage propres à articuler des prétentions à la validité, susceptibles, le cas échéant, de consensus » [13]) ;

 

·        ·la norme fondamentale de solidarité (« entre tous les membres et au-delà : de tous les membres potentiels de la communauté d’argumentation actuelle, en principe illimitée » [14]) ;

 

·        ·la norme fondamentale de coresponsabilité (« de tous les partenaires de discussion dans l’effort solidaire visant à articuler et à résoudre des problèmes » [15]).

 

     L’identification de l’indépassibilité pour la raison de ces présuppositions de l’argumentation aussi bien que des trois normes constitue, aux yeux de Apel, la réponse aux deux questions auxquelles une éthique doit nécessairement répondre : « pourquoi, d’une manière générale doit-on être moral ? » et « « que signifie que être moral ? ».

 

     On doit être moral parce qu’on est des sujets argumentants, c’est-à-dire des sujets ayant depuis toujours reconnu l’existence d’un ensemble de normes morales constitutives de l’argumentation et être moral c’est (i) accorder librement à tous les participants à la discussion le droit d’élever des prétentions à la validité, etc., (ii) se sentir solidaire avec eux dans la recherche dialogale d’une solution et, enfin, (iii) se sentir responsable avec les autres de la réussite de cette quête collective.

 

     On pourrait penser que ces trois normes concernent exclusivement la discussion (il y aurait une éthique de la discussion comme on dit qu’il y a une éthique militaire, une éthique médicale ou une éthique des affaires, c’est-à-dire des normes de conduite strictement circonscrites à un domaine d’activité) et qu’elles ne sauraient pas avoir d’impact sur notre conduite dans les autres domaines. Quel est le rapport entre cette fondation en raison de la morale de la discussion que chaque participant à une argumentation reconduit et le monde vécu ? Et quel est son impact sur « les conséquences sans précédent » des actions collectives d’aujourd’hui dans le domaine de la science et de la technique fondée sur elle ?

 

     Certes, dirait Apel, les discussions empiriquement existantes, les discussions réelles sont l’occasion d’affrontements d’intérêts divergents « et avant tout de la tension entre la volonté de vérité et les intérêts d’auto-affirmation » [16] des participants et elles ne sont donc pas exemptes de toute volonté de domination. Toutefois, en anticipant contrefactuellement la discussion idéale, les participants aux discussions réelles usent des trois normes mentionnées comme d’autant d’étalons dans la solution de leurs conflits dans le monde vécu. Et il ne s’agit pas, cette fois non plus, de quelque chose qui dépend de leur libre-arbitre, de leur volonté : toute personne qui argumente sérieusement sait depuis toujours qu’elle participe à cette forme de communication qui « est seule en mesure de résoudre des conflits sans violence » et admet donc également que « c’est une tâche moralement requise que d’institutionnaliser dans le monde vécu […] des “discussions pratiques” qui contiennent leur principe régulateur dans les normes procédurales des discussions argumentatives idéales » [17].

 

     En tant que sujets argumentants sérieux, si nous ne voulons pas entrer en contradiction pragmatique avec nous-mêmes, nous devons subordonner dans nos discussions pratiques nos inévitables « intérêts d’auto-affirmation » (notre volonté de puissance, diraient les nietzschéens) aux idées – depuis toujours anticipées et reconnues comme valables – de justice, de solidarité et de coresponsabilité. Du coup, ces idées normatives cessent d’être des principes abstraits: cette solidarité que nous avons depuis toujours reconnue est une solidarité avec nos contemporains et la responsabilité que nous assumons est une responsabilité quant à la solution de nos problùmes. Nous devenons ainsi responsables, coresponsables de notre moment historique, des conséquences et effets secondaires « à peine visibles » de nos activités collectives, notamment, dit Apel, de la science, de la technique, de l’économie et de la politique [18].

 


[1] Karl Otto Apel, Éthique de la discussion, Le Cerf, " Humanités ", 1994, p. 7.

 

[2] Op. cit., p. 13.

 

[3] Op. cit., p. 14.

 

[4] Ce que Apel entend par là c'est que, dans le cas des animaux, il y aurait un comportement analogue à la morale : la prévision des effets possibles d'une action (être tué par exemple) aurait un effet de feed-back sur les déclencheurs d'action en engendrant des émotions inhibitrices (la peur d'être tué) et donc l'abstention de l'action ; or, l'outil ferait écran entre l'homme et l'objet de son action, ce qui aurait comme conséquence le fait que " instincts ou dispositions affectuelles inculquées ne joueraient plus guère de rôle " (op. cit., p. 16).

 

[5] Op. cit., p. 23.

 

[6] Op. cit., p. 24.

 

[7] Op. cit., p. 26.

 

[8] Op. cit., p. 33 et suiv.

 

[9] Op. cit., p. 39.

 

[10] Nous avons déjà rencontré le concept (sous la forme de " contradiction pragmatique ") lors de la discussion de l'agir communicationnel.

 

[11] Op. cit., p. 45.

 

[12] Op. cit., p. 41. On mesure la parenté mais aussi toute la distance qui existe entre la position de Habermas et celle de Apel : si pour ce dernier les présuppositions communicationnelles sont transcendantales et infalsifiables, pour le premier elles ne sont que quasi-transcendantales, au sens qu'elles ne s'enracinent pas dans la raison, mais dans les langues naturelles.

 

[13] Op. cit., p. 42.

 

[14]  Ibidem.

[15]  Ibidem

[16] Op. cit., p. 62.

 

[17] Op. cit., p. 64.

 

[18] Parmi ces problèmes, il y aurait, selon Apel, la crise écologique, la problématique Nord - Sud de la justice sociale, l'établissement des droits de l'homme et du droit des peuples au sens d'un ordre juridique cosmopolitique, etc.


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Comments to: Radu Toma; Text editor: Laura Popescu; Last update: July 2002