Marie de France

Marie ai nom, si sui de France,

se recommande Marie dans une de ses compositions. A l'époque, le toponyme ne désignait pas le royaume tout entier, mais seulement la région autour de Paris nommée aujourd'hui Ile-de-France. D’autres indications éparses nous permettent de supposer qu’elle vivait en Angleterre, sans doute à la cour d’Henri II Plantagenêt. Dans ses Lais elle mentionne des mots anglais ou bretons; ainsi le rossignol, dit-elle, est appelé nihtegale par les Anglais et laüstic par les Bretons. De même, le chèvrefeuille, qu’elle rend célèbre par un lai tiré de la légende tristanienne, s’appellerait en anglais godelef, tandis que le philtre des amoureux, lovendrinc.  Un auteur qui a travaillé à la cour d’Henri II, Denis Pyramus, fait mention élogieuse de la poétesse.

Son oeuvre maîtresse sont les douze Lais, qui reprennent des légendes d’origine diverse, dont le thème commun est l’amour. Elle-même n’a jamais employé le mot lai pour qualifier ses poèmes, mais la tradition a été unanime à se servir de ce terme générique. Il est difficile de définir le lai narratif (ce qu’à l’époque on entendait par lai breton, à la différence du lai lyrique) en tant que genre littéraire; en fait, ce n’en est pas un. Cependant, entre un poème épique, comme la chanson de geste ou la chanson de saint, dont la préoccupation centrale est l’héroïsme et dont la matière référentielle provient de l’histoire, romaine ou médiévale, d’une part, et d’autre part le lai, qui est centré sur l’attachement de deux amants l’un à l’autre, dans un contexte légendaire, voire miraculeux, le contraste est assez net. Parmi les narrations ayant pour thème l'amour, le lai occupe une position intermédiaire entre la chanson de toile (l'équivalent en quelque sorte de ce que les Anglo-Saxons appellent ballads) et le roman. Le roman est une composition ample dont le point de focalisation est le devenir psychologique des héros, hommes et femmes, tandis que la matière narrative est une fiction de l’auteur, même si celui-ci part de diverses données mythologiques ou folkloriques. Par rapport au roman, les personnages du lai ne sont pas suffisamment individualisés, et l’intérêt principal se dirige, comme plus tard dans les fabliaux et les nouvelles, vers l’étrangeté de l’aventure.

Si nous essayons, en revanche, de former un concept de lai breton, selon les usages du temps, alors on aura affaire à une identification de contenu: il s’agit d’une matière fictionnelle, légendaire, mythologique, féerique, dont l’action se passe en pays celtique. E composa les vers de lays Ke ne sunt pas du tout verais, écrit Denis Pyramus au sujet de Marie. De même, Wace attribue à la matière celtique la faillibilité: tout n’est que fable e menceonge. Les écrivains anglo-normands essaient d’exprimer par là leur mépris de l’élément fantastique: fées, loups-garous, oiseaux enchantés, breuvages magiques, herbes qui ressuscitent les morts. Quoique trois seulement des lais de Marie puissent être nommés proprement féeriques, si nous éliminons soigneusement les éléments de légende et les motifs folkloriques, et jusqu’au cygne à l’aide duquel Milon et sa dame correspondent pendant vingt ans à la barbe du mari, seules quatre des douze compositions contiennent un mode de représentation “réaliste”. Si nous appliquons un autre critère, celui de l’amour courtois, trois seulement des lais (le Bisclavret, qui dénonce la perfidie de la femme, le Fresne, où le vilain c’est l’amant, et Equitan, où les deux amoureux tentent d’assassiner ensemble le brave mari), traitent de l’amour (est-il besoin de préciser qu’il se rencontre dans tous les lais?) en dehors du cadre de la courtoisie.

Lanval et Guigemar se placent dans un cadre typiquement celtique. Le beau Lanval a le bonheur d’éveiller l’intérêt de la reine Guenièvre elle-même: Ma druerie vous otrei!; malheureusement, il a pour maîtresse une fée, à qui il entend demeurer fidèle: Dame, fet il, laissez m’ester! Ieo n’ai cure de vous amer; d’où la colère de la reine, qui le dénonce comme homosexuel. Guigemar est un autre beau Celte qui garde son pucelage pour l’amie parfaite; il a aussi la passion de la chasse, passion immodérée comme l’amour dans la définition courtoise. Il décoche une flèche sur une biche; la flèche ricoche et le blessse à la cuisse. Tout peut ici être entendu au sens figuré. Pour chercher guérison il s’embarque sur un navire sans rames et aborde dans une île merveilleuse où se trouve enfermée une belle captive. La clé du château est gardée par un vieux prêtre eunuque. Au bout d’une belle idylle ils sont obligés de se séparer, non sans qu’elle fasse un noeud à sa chemise (rituel magique censé provoquer l’impuissance) et qu’il pose sur la chair de son amie une ceinture de chasteté.

Yonec est localisé dans le département Côtes-du-Nord, en Bretagne, sur la rivière Doulas. C’est là qu’un mari jaloux aurait emprisonné sa femme, sous la garde d’une veuve, qui est la soeur de l’époux. Au bout de sept ans, la jeune femme, qui maudit ses jours, reçoit la visite, par la fenêtre, d’un oiseau rapace qui se change en jeune homme. Le jaloux tuera l’oiseau, mais l’enfant des amants, arrivé à maturité, vengera son père. C’est le conte de l’Oiseau bleu, qui se rencontre dans toutes les traditions folkloriques européennes, jusqu’en Russie.

Le Bisclavret met en scène les déboires d’un chevalier qui est affecté d’une infirmité spéciale: pendant trois jours par semaine il est changé en loup et vit dans la forêt de proies sauvages. Sa femme l’interroge sur ses absences, et il a la naïveté de lui révéler son secret. Elle prend peur à l’idée de dormir dans le même lit avec un monstre, et avertit un chevalier du pays, qui l’avait longtemps aimée et requise d’amour, pour la délivrer du mari. Le loup-garou sera désormais obligé de vivre uniquement dans la forêt, et ne pourra revenir dans la société des hommes qu’avec le concours du roi, qu’il obtient de la manière la plus astucieuse. Il se vengera de l’infidèle en la chassant du pays avec son second mari.

Eliduc développe le thème du Mari à deux femmes. A la suite d’un concours de circonstances, qui en soi n’a rien d’extraordinaire, Eliduc, séparé de sa femme Guildeluëc, se voit lié à Guilliadun, la fille du roi qui est son nouveau seigneur. L’épouse poussera l’amabilité jusqu’à entrer au couvent pour favoriser le bonheur des amants, puis, sur leur vieil âge, elle accueillera sa rivale, devenue nonne à son tour.

Le Laostic, nom breton du rossignol, est la seule légende, de toutes celles racontées par Marie de France, qui se retrouve aujourd’hui dans le folklore de l’Armorique. Encore cette présence s’explique-t-elle sans doute par des facteurs secondaires, et l’origine livresque de la tradition est plus probable que la survivance du thème traité par Marie. En effet, l’histoire a un caractère démonstratif et emblématique. Une belle dame de Saint-Malo, mariée assez mal, se console en échangeant des signes avec un jeune bachelier, dont l’étage est proche du sien. Elle calme les appréhensions du mari en expliquant que, la nuit, elle a coutume d’ouvrir la fenêtre pour écouter le chant du rossignol dans le jardin. Le lendemain, tous les serviteurs sont occupés à encoller les branches des arbres et à y dissimuler des lacs pour attraper les oiseaux qui s’aviseraient de s’y poser. Le rossignol est pris; le jaloux lui rompt le cou devant sa femme. Elle trouve moyen d’envoyer le cadavre à son ami, qui place la relique de son amour dans un coffret en or à pierres précieuses.

On constate que Marie de France a de l’amour une conception qui est fondée sur le consentement et sur la loyauté. L’amour est plus important que le mariage, il implique les mêmes obligations, auxquelles s’ajoute la constance du coeur. Les engagements pris envers les demoiselles doivent être exécutés avec le plus grand scrupule, nous disent Le Fresne et Eliduc. Les parents doivent respecter le choix des enfants qui s’aiment, nous enseigne le lai des Deux Amants. La femme peut accepter un nouvel attachement si elle est malheureuse (Guigemar,  Yonec, Laostic), mais elle ne doit pas prendre l’initiative et trahir froidement son seigneur (Bisclavret, Equitan). Elle ne doit pas encourager plus d’un amant (Le Chaitivel). Il est tout à fait possible que deux amants soient heureux pendant toute la vie même si l’un d’entre eux est marié (Milun, Eliduc), pourvu qu’ils ne forcent pas leur bonheur. L’amour est vu comme une engagement statique et pas comme un processus en évolution.

La localisation des légendes (à Nantes, à Dol, à Southampton, etc.) correspond au voeu exprimé par Marie dans le Prologue de fixer des récits qu’elle avait entendu raconter. Elle évoque ainsi la tradition orale du temps, comme opposée à la tradition écrite, tant en latin qu’en français. Dédiés personnellement au roi, qui doit être Henri II, ses Lais sont un projet original, dans la mesure où ils constituent un effort de témoigner, d’une manière aussi authentique que le permettaient les coutumes littéraires du temps, sur des récits vivants que l’on échangeait à l’époque. On sait que tous les autres écrivains prétendent soit traduire d’une langue étrangère (latin ou celtique), soit suivre le texte d’un manuscrit trouvé dans une abbaye, même alors que nous savons (comme dans le cas de Geoffroi de Monmouth) que leurs allégations sont fausses et qu’ils ont inventé en brodant sur des données qui leur sont parvenues par ouï-dire.

Elle a également adapté des Fables,  attribuées au roi saxon Alfred le Grand (IXe siècle) - en fait un autre Alfred, qui a également écrit en anglais. Marie ne connaissait pas suffisamment la langue; elle laisse dans son texte des mots inconnus sous leur forme saxonne (ex. sepande < sceppend, “créateur”). L’ouvrage, connu aussi sous le nom générique d’Ysopet, recueil de fables, du nom d’Esope, a connu un grand succès et se conserve dans non moins de 25 manuscrits. Toutes ces compositions ne sont pas d’origine antique, comme Le renard et le corbeau. Il y en a aussi qui sont des apologues médiévaux. Le texte 53, De eremita, raconte le stratagème d’un ermite, ennuyé par les commentaires indignés que son serviteur ne cessait de faire sur le péché originel. Pour les faire cesser, il attrape une souris, la pose sous une écuelle, puis il commande au serviteur de garder soigneusement l’écuelle, tandis que lui ira au moutier pour les oraisons. Calme et obéissant au début, le vilain ne peut résister à la tentation de savoir ce qu’il y a sous l’écuelle; la souris lui échappe. L’ermite, de retour, le gronde: “Cesse de blâmer Adam et Eve pour leur péché, et occupe-toi de tes propres faiblesses!” Chascuns reprenge sei meïsme!

Dans les dernières années du XIIe siècle, Marie a traduit en vers français (anglo-normands) un écrit en prose du cistercien Henri de Saltrey. La traduction est connue sous le nom d’Espurgatoire saint Patrice. Le Seigneur montre à saint Patrick (apôtre de l’Irlande et premier archevêque d’Armagh, Ve siècle), en un endroit désert, une fosse profonde et noire, et lui dit que c’est l’entrée du Purgatoire. Le prélat y bâtit une abbaye, dont le rôle est de garder l’accès au puits, en fait de l’interdire. Cependant un chevalier nommé Owein y entre tout armé et fait ensuite une relation qui, conservée par les religieux, permet d’informer plus amplement la chrétienté au sujet des tourments qui sont réservés aux âmes dans le Purgatoire. L’endroit était effectivement identifié au Moyen Age, on avait coutume de s’y retirer pour méditer. Les pèlerinages nombreux qui s’y faisaient furent interdits par Henri VIII au temps de la Réforme.

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